‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 150 sur 220 · ES RAPPORTS · texte numérisé non relu

ES RAPPORTS

Thomas avait feuilleté les papiers et les avait reensuita sur la table, à l'cxcepliou d'uu seul qu'il

Amarre à quatre amarres, vieux! dit-il au Maucot. (Page L54.)

continuait à tenir entre ses mains et qui paraissait absorber toute son attention.

— Y a-t-il des notes à prendre? demanda Piek.

— Peut-être ! répondit Thomas.

Et, tandis que celui-ci contiuuait sa lecture à voix basse, Pick prit dans sa poche un carnet, un crayon et un petit paquet de forme longue, enveloppé d'un papier bleu.

— Quelle grille? demanda-t-il.

— N°7, dit Thomas.

Pick ouvrit son petit paquet et en tira une plaque de cuivre qu'il choisit au milieu d'autres. Cette plaque était extrêmement mince, et perche ça et là d'ouvertures irrégulières. 11 ouvrit son carnet et appliqua cette grille sur une page blanche, puis il attendit, se tenant prêta écrire.

— K[ ?ilon ! dit Thomas.

Pick traça aussitôt le caractère de l'alphabet grec sur l'une des places de la page laissées vides et blanches par la grille de cuivre.

— Tout marche à merveille ! dit Thomas. A*** est de

plus en plus folle de lui... Très fort... Si je viens à mourir, je le recommande à mon successeur... Il en sait assez... ne pas en dire davantage. .. Les doutes soulevés à propos de sou identité sont dissipés... Redoubler d'attention à son égard... Qu'il soit constamment convaincu qu'il ne peut rien seul.

Thomas avait rejeté le papier et en avait pris un second :

— Ah ! ah ! fit-il après avoir lu quelques lignes. Renneville et d'Herbois commeuceut à .se lasser ils sont prêts à céder... Eh bien, qu'ils attendent quelques jours, on verra...

— Rien à noter pour eux alors ?

— Toujours même surveillance.

— Et les Gorain et Gervais?

— Fouché les a interrogés : ils ont balbutié, ils ont eu peur, ils ont dit bêtises sur bêtises... Le ministre les a placés sous la surveillance de deux agents, mais il n'a rien pu tirer d'eux de bien clair.

— Mais ne peut-il les interroger de nouveau?

— Si fait; il les fera revenir demain sans doute

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— Et, cette fois, s'ils allaient parler.

Pick regarda son interlocuteur avec un ébahissement profond.

— Note, dit Thomas : la grille n° 2, cette fois.

— Pour Chivasso, alors ? demanda Pick.

— Oui.

Pick tourna la feuille de son carnet, prit une autre grille et se tint prêt à écrire; Thomas commença en séparant ses phrases :

— Que Chivasso voie aujourd'hui Gorain et Gervais... qu'il leur ordonne de dire tout ce qu'ils savent... qu'ils racontent en détail l'affaire des munitionnaires et second...

— Mais... s'écria Pick.

— Ils peuvent d'autant mieux dire cela, que Jacquet et Fouché connaissent à fond cette comédie des munitionnaires...

— Cependant...

— Écris 1

Pick cessa de formuler ses objections.

— Qu'ils entrent surtout dans des détails tels, que Fouché comprenne qu'ils servent de receleurs à une bande...

— Mais, encore une fois...

— Écris doncl interrompit Thomas avec violence. Puis il reprit d'un ton sec et mesuré :

— Qu'ils citent tous les noms qu'ils connaissant; enfin qu'ils n'omettent rien.

— Mais Fouché les fera arrêter.

— Fouché fera ce qu'il voudra.

— Cependant ils savent, et, s'ils parlent...

— Je te dis qu'il faut qu'ils parlent, que diable! J'ai mon plan tracé et c'est moi qui distribue les rôles! Tu feras parvenir cette note à Chivasso, au plus vite.

— Il l'aura avant une heure, à moins que tu ne me retiennes. ..

— Non. Ces rapports-ci .sont insignifiants. Madame Geoffriu ne mourra pas, probablement... c'est stupide ! Voilà encore une opération mal faite; et pourquoi? faute de soins, faute de réflexion ! Ma parole, il faudrait que je fisse tout moi-même, que je ne m'en rapportasse qu'à moi...

Thomas passa à un autre papier.

— Le petit Niorres est amoureux de Rose. Je le savais, et cela nous sert à merveille. Écris, Pick, écris! Cela est pour Roquefort; prends la grille n° 9 et les caractères grecs.

Pick obéit.

— Exciter cet amour, dicta Thomas... le développer par tous les moyens possibles... s'en faire un levier pour agir sur le jeune homme. Troubler l'esprit de Rose... lui faire entrevoir un avenir brillant... qu'à un moment donné elle puisse tout oser pour ne pas être séparée de Niorres. Tu as écrit?

— Oui; c'est tout?

— Pour le moment ; plus tard, j'aurai d'autres ordres A donner.

Thomas feuilletait les papiers tout en pariant.

— Ah! fit-il tout à coup en s'arrêlant comme s'il éprouvait un vif sentiment de surprise.

Puis se tournant vers Pick :

— La grille n° t bis ? demanda-t-il.

Pick touilla dans le petit paquet.

— Tu as peur de te tromper? dit-il en tendant la plaque do cuivre demandée.

— Peut-être.

Thomas appliquait la grille sur le papier, et étudiait les caractères qui apparaissaient par les jours réser-

Vc:-..

— Ce rapport, dit-il vivement, qui l'a signé?

— Tu le vois bien, répondit Pick.

— Et qui le l'a remis?

— Lui-même. 4 Un silence profond suivit ce rapido échange de pa-

roles. Thomas paraissait plongé dans des réflexions profondes, que faisait naître la lecture du rapport qu'il tenait. Enfin, repliant le papier et redevenant parfaitement maître de lui-même :

— Exécute sur-le-champ les ordres que je viens de te donner, dit-il.

— Et pour ce qui concerne ce damier rapport? demanda Pick.

— Rien à faire faire; je me charge d'agir.

Thomas accompagna cette phrase d'un geste impérieux, que son interlocuteur comprit sans doute, car, se levant vivement, il quitta le cabinet.

Thomas, demeuré seul, resta un moment immobile, comme si les réflexions auxquelles il venait de se livrer l'eussent absorbé de nouveau. Ses sourcils étaient contractés et des jets lumineux jaillissaient de ses prunelles. Se levant, il fit lestement le tour de la pièce.

Près de la fenêtre donnant sur une petite cour intérieure était suspendu, accroché à la muraille, un de ces baromètres de dimension gigantesque, tels que les aimaient nos pères et tels qu'on en trouve encore dans les campagnes. Ce baromètre, à ornements dorés, avait un cadran sur lequel étaient tracées les indications ordinaires. Une longue aiguille indiquait naturellement la marche du mercure, et son extrémité, terminée en flèche, pronostiquait la pluie ou le beau temps, la tempête ou le variable. Une aiguille mobile, indépendante, et se distinguant de l'autre par sa forme, aiguille que le doigt pouvait mettre facilement en mouvement à l'aide d'un petit piton extérieur, complétait l'ensemble de l'instrument.

Jusque-là rien que de fort simple, et le baromètre, ainsi disposé, ressemblait à la foule des instruments du même genre, qui se débitaient chaque année chez les opticiens du quai des Lunettes.

Thomas s'était approché de ce baromètre et en pa raissait examiner attentive ment les aiguilles. L'aiguille» barométrique était en plein variable; son autre extrémité était donc sur le point opposé du cadran, cette partie veuve d'indication et qui porte d'ordinaire l'adresse du fabricant. L'aiguille mobile avait été fixée su le chitTre 8 correspondant au beau fixe.

Thomas souleva alors le baromètre de la main gauche, de façon à le détacher du mur suffisamment pu :r donner passage à la main droite; glissant l'index de cette main, il parut opérer une certaine pression; puis il remit l'instrument dans sa position primitive. La baguette ronde formant le cercle du cadran s'était détachée, se relevant sur elle-même, par quart, et maintenue par une succession de charnières très fines et parfaitement dissimulées. Au reste ce mécanisme semblait ne cacher aucun mystère, car la baguette relevée ne laissait voir qu'une baude de papier collée à l'endroit où s'arrêtait le contour du verre du Cadran.

Thomas prit un canif dans sa poche, appuya la pointe de la lame juste sur l'endroit indiqué par l'extrémité de l'aiguille mobile, et enleva lestement 1: baude de papier blanc correspondant, connue due, à la Longueur de l'indication thermométrique beau fixe, placée au-dessus.

Le papier, enlevé délicatement, Thomas rabaissa lo baguette ronde; puis il alluma une bougie placée sui la cheminée. Le papier qu'il tenait à la main p i sait d'une blancheur immaculée. Il ne laissait certe; soupçonner aucun vestige d'éeriture.

Thomas, le tenant par tes deux extrémités, le pré-! seula à la lumière, non pour lo brûler; mais p chauffer. Bientôt, et à mesure que l'action de lâcha leur aunuieui.nl, des caractères jaunâtres commencé}! reut à apparaître sur le papier, qui tinil par se i vrir d'uuo écriture large tracée a grands traits. '

Thomas éloiguit alors la lumière et n'approcha d ' fenêtre pour lire, puis revenant vers la table il pr(

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un couteau et frappa avec la lame l'un des verres posés devant lui. Un garçon marchand de vin entra :

— J'ai faim, dUTliomas; qu'as-tu à me donner tout de suite, sans attendre?

— Ce que voudra le citoyen, répondit le garçon.

— Tu as donc de tout? dit Thomas en regardant le garçon avec une expression de physionomie intraduisible.

— De tout, non, mais de pas mal de choses ; j'ai à la disposition des huîtres, des harengs, du fromage, des œul?...

— Des pommes ? dit Thomas.

— Pas encore; il y en a eu ce matin, mais il n'y en a plus; on en attend.

— Donne-moi du fromage alors.

— Duquel?

— Dis à la marchande du troisième pilier qu'elle m'envoie celui que je prends d'habitude, je payerai la course à la fille.

Lî garçon sortit précipitamment.

— Des huîtres, du hareng, du fromage, des œufs, murmura Thomas quand il fut seul. Très bien! Garhouillol, Isidore, Chat-Gauthier et Beaufrançois sont à leur poste. Pourquoi Rainette n'est-elle pas revenue?

Thomas s'était assis et avait repris le papier arraché au baromèlre et il interrogea de nouveau les caractères tracés qui apparaissaient vaguement. Il demeura absorbé dans sa lecture jusqu'au moment où un pas lourd retentit au dehors. La porte du cabinet s'ouvrit et une femme (si toutefois ce nom peut être donné à la créature qui s'avançait) apparut sur le seuil.

Une jupe courte de laine, rayée rouge et noir, un corsage à basques de même étoffe, un tablier de grosse toile à bavette décelaient effectivement un costume féminin, mais il eût été difficile, tant la laideur du visage était grande, de dire à quel sexe pouvait appartenir ce moustre. Ce visage hideux était rendu plus horrible encore par une forêt de cheveux blonds non peignés qui s'échappaient par mèches incultes de dessous un mouchoir de couleurs voyantes drapé sur le crâne.

Des bras nus, secs et nerveux, une jambe, qui eût été assez fine pour une jambe d'homme, des épaules osseuses, complétaient l'ensemble.

En entrant dans le cabinet dans lequel Thomas se tenait assis devant la table, la femme fit un geste rapide.

— Ferme donc la porte! lui cria Thomas d'une voix rude.

La femme obéit eD affectant une assez significative mauvaise humeur. Puis quand elle se vil seule avec Thomas, elle s'avança vivement et se plaça en face de lui.

— Je serais passé dix fois devant toi, sans t'avoir reconnue, Bamboula, dit Thomas à voix basse.

— C'est le plus bel éloge que tu puisses m'adresser, répondit la femme, mais nous ne sommes pas ici pour nous adresser des compliments. Tu as lu mon rapport ?

— Ton rapport, ta note, tout ; j'ai tout lu d je voulais te voir pour que tu me confirmasses de vive voix tes assertions écrites.

— Ce que je l'annonce est de la plus stricte vérité.

— Ainsi, ils partiront demain sbir ?

— A minuit, demain, ils seront à dix lieues de Paris.

— Alors il a été trompé?

— Complètement cette fois. Comment ne l'eût-il pas été? Ton plan était si habilement fait, la comédie a 'té si artistement jouée que moi-même j'ai été dupe, ii a fallu que ta note vint m'ouvrir les yeux.

— Oui dit Thomas en se levant avec un geste de domination. Je réussirai encore comme j'ai réussi déjà.

Cette fois rien ne saura m'arrèter. Il y aura réunion la nuit qui suivra leur départ, Bamboula; là, tout sera enfin expliqué.

— A quelle heure? demanda Bamboula.

— Au lever du jour.

— As-tu prévenu?

— Non, tu préviendras ; que personne ne manque, car d'ici là bien des faits seront accomplis 1

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