‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 16 sur 220 · LES RÉGATES · texte numérisé non relu

LES RÉGATES

S'il est un spectacle curieux et imposant à Venise, c'est certes celui des courses nautiques appelées Régates. Les gondoliers qui devaient figurer dans ces fêtes s'y préparaient longtemps d'avauce : la Régate était pour eux un jour de triomphe ou de honte, et quelquefois le bonheur de leur vie entière dépendait du sort que la forlune leur réservait dans cette lutte d'adresse et de force. La jeune fille qu'ils recherchaient en mariage attendait, pour se décider, le résultat de l'épreuve. Lorsque le grand jour approchait, les familles des gondoliers désignés pour les courses les exhortaient à bien faire, en leur rappelant les prouesses de leurs pères, de leurs frères ou de quelquesuns des leurs. Ils leur montraient, appendus aux murs de leur pauvre demeure, les prix gagnés dans ces tournois, trophées dont les gondoliers n'étaient pas moins fiers que les patriciens de leur blason. On faisait dire des messes et l'on ornait de fleurs les images des saints le plus en crédit pour le succès du jouteur.

.Les barcarolli formaient la classe à coup sûr la plus nombreuse et la plus intéressante de la population. La plupart des membres de la corporation des gondoliers étaient au service des patriciens. Ces espèces particulières de domestiques conservaient avec un soin jaloux le vieux privilège à servir exclusivement

leurs padroni dans la gondole. Outre ce service spécial, ils étaient employés à recevoir les visiteurs et à faire les commissions que leurs nobles maîtres ne voulaient pas confiera d'autres serviteurs. Confidents des secrets de leurs seigneurs, la fidélité et la discrétion étaient les qualités dont ils se montraient le plus fiers.

Formant un -véritable corps social, corps puissant et énergique, les barcarolli avaient naturellement entre eux des distinctions de raug : ils étaient divisés et subdivisés par une espèce de hiérarchie fondée sur des mérites et des bonneurs, personnels ou transmis dans les familles, tels, par exemple, que les couronnes gagnées dans les régates. Ces trophées se transmettaient de père en fils : les familles qui pouvaient en montrer le plus grand nombre étaient considérées comme étant les plus recommandables et les plus dignes, et comme revêtues d'une sorte de noblesse.

On comprendra dès lors de quelle importance étaient à Venise les régates, et combien l'approche de cette fête devait mettre en émoi la population tout entière. Le jour donc où la solennité devait avoir lieu, c'est-à dire le lendemain de cette soirée durant laquelle nous avons conduit le lecteur à Venise, le grand canal s'était couvert, dès les premières heures du jour, d'un nombre infini de gondoles, de bateaux, de péotes, d'embarcations de toute espèce, grandes et peliles, nues ou richement ornées, chargées de spectateurs dont les yeux et les oreilles avaient de quoi se repaître avant le commencement des courses.

A neuf heures, le canal, et sa double rangée d'édifices somptueux et grandioses offraient un spectacle réellement féerique. De magnifiques tentures de velours, de satin, de damas aux plus vives couleurs, tapissaient les murs et flottaient aux balcons des palais. Les terrasses, les fenêtres, les toits, les quais, les eaux, envahis par une foule curieuse, étalaient dans la confusion la plus pittoresque toutes les variétés des costumes vénitiens et étrangers. De nombreux orchestres, placés de distance en distance le long du canal, sur de petits théâtres, dispersaient au loin dans la lagune leurs bruyantes et joyeuses notes. L'espace à franchir pour les lutteurs était, comme de coutume, de quatre milles vénitiens. Le point de départ était à Castello, à l'extrémité orientale de la ville; de là les barques s'élanceraient, en longeant le quai des Esclavons, dans le grand canal, qu'elles devaient parcourir dans toute sa longueur jusque vers les églises de Sainte-Lucie et de Corpus-Domini, où se trouvait planté, au milieu de l'eau, un grand pieu dont il fallait faire le tour, manœuvre décisive dans laquelle les rameurs devaient déployer tout ce qu'ils avaient de vigueur et d'adresse, car il s'agissait pour eux d'éviter les chocs et de "conserver ou de prendre l'avance. Le pieu tourné, les batlelletti remonteraient le grand canal jusqu'au palais Poscari, auprès duquel on avait élevé une magnifique construction architecturale, représentant un temple. Cette ma bine (machina) était le but delà course etdcvait servir à ladislribulion des prix.

On était au printemps, et la chaleur a'étanl que forte tans être trop intense, le moment des Régala avait été fixé à deux heures. Vers une heure, gondole, s'eugageant daus l'une de ces nombreuses voies aquatiques qui bordent latéralement le grand canal, filait lentement dans la direction de l Sainte-Lucie. Cette gondole à deux raines, et qui avait toute l'apparence d'une embarcation de loua e, blait éviter avec soin L'encombrement des grands canaux voisins, et fort peu pi lieu où allait se célébrer la fête. Les rideaux 1 alon, her 1 1 1 « ■ 1 Iquemenl fesmé ux le 1 6ti al à l'ai per mettaient à l'air at aux regards indiscrets de pénétre i que par l'ouvorture de l'avant ; mais sans di

dépit de son allure mystérieuse, la gondole n'offrait pas à l'œil des curieux quelque chose de bien extraordinaire, car ceux montés dans les nombreuses embarcations qui la dépassaient ou la croisaient ne semblaient lui donner aucune attention.

Tout à coup, au moment où une riche embarcation débouchait par un petit canal et longeait l'autre gondole en la gagnant de vitesse, les rideaux du côté droit s'écartèrent brusquement et une tète se pencha en avant. Puis, la tète rentra, et les rideaux, demeurés ouverts, permirent d'examiner les promeneurs placés sous la lente soyeuse. Ces promeneurs étaient deux e unes hommes vêtus simplement, mais en gens de jqualilé de l'époque. L'un était le vicomte de Signelay, l'autre le baron de Berval, l'ami intime et le compagnon du vicomte. Tous deux causaient avec une animation extrême. C'était le vicomte qui venait d'écarter brusquement les rideaux pour interroger du regard la gondole qui avait dépassé la sienne.

— Est-ce elle? demanda vivement le baron.

— Non ! répondit le vicomte.

El le jeune homme se laissa retomber sur la banquelte avec une expression de découragement profond.

— Léopold, dit le baron en lui prenant la main, de la force, mon ami!

— Je suis fort, Emmanuel, répondit le vicomte, mais je souffre cruellement 1

— Sans doute, la situation est mauvaise, mais tout n'est pas perdu; espère!

— Elle n'est pas à Venise!

— Cela est probable, en effet; d'ailleurs, pourquoi t'ètre mis en tète qu'elle était à Venise? Rien ne te le prouvait.

— Je croyais avoir un pressentiment.

Emmanuel haussa les épaules.

— Et c'est à cause d'un pressentiment que tu te troubles ainsi la cervelle? dit-il. Que diable! mon cher, sois donc plus raisonnable. Elle n'est point à Venise; elle est en Provence et elle ne court aucun danger. C'est de ta situation à toi que je parlais tout à l'heure, en la qualifiant de mauvaise, et non de celle de ta bien-aimée; et, quand je dis ta situation, je ferais mieux de prononcer notre situation, car nous sommes logés à la même enseigne: à l'auberge de la Misère. Mordieu! quand je songe que j'ai eu cinquante mille livres de revenus, et loi à peu près le double, et que maintenant nous avons deux louis à nous deux pour unique fortune!

— Eh! qu'importe l'argent, s'écria Léopold.

— Mais il importe assez... ne fût-ce que pour manger. Le vicomte fit un geste d'impatience.

— Tu prends la chose bien philosophiquement, e tinua le baron; lu n'as donc pas faim?

— Faim! s'écria Léopold; tu as faim, toiî

— Mais oui.

— Tu es bien heureux !

— Je ne trouve pas. Il est toujours fâcheux d'avoir faim quand on n'a plus que deux louis pour toute fortune, et que, sur ces deux louis, il faut payer la location 'l'une -"tel.. le. Décidément, l'émigration est une vilaine chose!

— Oh! je voudrais mourir! dit Léopold en lai 1 elomber sa tôte dans ses mains.

Emmanuel regarda son ami avec une stupéfaction profonde.

— Que diantre me chantes-tu là? dit-il. Ahçàl mais sais-tu que Je ne comprends rien absolument à ta manière d'être depuis 1 e matin? Hier au soir luétaiegaiet

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terre le Pics ce matin tu es sombre et tr] ite

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loul l'abord ton chagrin à l'épu) smenl de notre bourse;

olations ; Je le dis d'être fort, et

puis ce n'est pas cela! Monsieur a rêvé que la dame de ses pensées a fait cent lieues en une nuit sua? le* ailes de l'Amour, et qu'elle a débarqué à Venise ce malin, et il la cherche partout et j> cherche avec lui comme un niais, et quand monsieur se réveille de son rêve, il parle de mourir! Ma parole d'honneur, tu m'amuserais beaucoup, Léopold, si j'avais seulement cent louis dans ma poche!

Le vicomte prit la main de son ami.

— Pardonne-moi, dit-il, je suis malheureux!

— Malheureux! répéta Emmanuel; parles-tu sérieusement?

— Très sérieusement!

— Et sérieusement tu voudrais mourir? pourquoi?

— Parce que... à l'heure où je te parle... elle est peut-être perdue pour moi !

— Elle?... C'est impossible; elle t'aime et...

— Tiens! interrompit le vicomte en fouillant daus sa poche et en tirant un papier plié en forme de lettre, je voulais garder pour moi seul ma douleur, mais je sens que je n'eu ai pas la force : il faut une main amie pour calmer mes tortures... tu vas tout savoir. Ce matin j'ai reçu deux lettres de Turin, tu le sais?

— Oui; j'étais là lorsqu'on te les a remises.

— Eh bien, voilà la première. Lis-la, et lu commenceras à comprendre.

Emmanuel se saisit avidement du papier que lui présentait Léopold, et le déplovant rapidement, il lut a voix basse. Il n'avait pas dévoré des yeux les trois premières lignes qu'un cri sourd s'échappa de sa gorge.

— M. de Neoules assassiné! dit-il.

— Oui! fit le vicomte en secouant la tête. Lis toujours! lis encore!

Emmanuel continua sa lecture; sou front s'empourprait et l'émotion la plus violente se dessina sur sa physionomie expressive. Quand il eut achevé, il laissa tomber la main qui tenait la lettre et il regarda Léopold avec une fixité étrange. Le vicomte, sans répondre à l'expression de ce regard, tendit une seconde épitre au baron. Emmanuel la prit encore el la lut avec une attention extrême et une émotion croissante. Puis il tendit la main à Léopold.

— Me pardonnes-tu? dit-il avec des larmes dans la voix.

Le vicomle pressa la main qui s'offrait à lui. Il allait parler sans doute quand un grand tumulte éclata soudain, el un bruit assourdissant résonna dans les airs: c'étaient des cris, des bravos, des hurlements de joie entremêlés des sons métalliques des trompettes et des sifflements aigus des fifres. Surpris, Léopold et Emmanuel se penchèrent machinalement en avant. Leur gondole venait de faire son entrée daus le grand canal el elle s'arrêtait pour laisser défiler devant elle le cortège du Doge qui se rendait aux régates.

A la droite du doge se tenail le légat du pape, reconnaissable à son bonnet carré, à sa soutane boutonnée de haut en bas, à son aube en dentelle recouverte d'un camail. A sa gauche l'ambassadeur autrichien (cesareo).

Dans une autre gondole suivaient les ambassadeurs des autres puissances, et enfin, dans une dernière, deux officiers portant l'un l'ombrelle du doge, l'autre son épée, la pointe tournée en haut. Puis, à la suite du corlège magnifique, des milliers d'embarcations de toutes grandeurs et de toutes formes. C'était un embarras indescriptible d'embarcations, au point que, du Ponte Riallo, il eût été impossible de découvrir l'eau des lagunes. C'étail un bruit tellement assourdi;sanl qu'il devenait impossible de s'entendre, même en se'parlant à l'oreille; car, aux cris de la foule, se joignaient ceux des gondoliers qui, entremêlant leurs gondoles les unes dans les autres, s'injuriaient, disputaient, vociféraient et se moquaient.

Enfin, le corlège passé, la foule des gondoles uu peu éclaircie, l'entrée du grand canal devint possible.

— Mais, dit Emmanuel qui, ainsi que son ami, avait assisté à ce spectacle grandiose sans le voir, et entendu ces cris sans les comprendre, mais il faut quitter Venise sur l'heure, courir à Turiu.

— Non, dit vivement Léopold; il faut aller aux régates.

— Aux régates? Es-tu fou; qu'y ferons-nous?

— Nous y trouverons peut-être des renseignements précieux.

— Comment?

— Le comte d'Adoré est à Venise! .

— Alors, tu as raison, allons aux régates.

Le doge et son cortège avaient pris place sur la fameuse machina servant de but à la course. C'étail là que les vainqueurs devaient recevoir, d'après un antique usage, des mains du doge lui-même, un petit étendard rouge, vert, bleu ou jaune, portant le chiffre de la somme gagnée et indiquant par sa couleur l'importance du prix.

La première course était commencée : c'était celle des Baltelletti ou petites barques à une seule rame. Cette course devait durer une heure. La foule des gondoles se pressait au lieu de l'arrivée, devant le palais Foscari, là où s'élevait la machina. De cet endroit on découvrait une vaste étendue du grand canal, et surtout le fameux pieu autour duquel devaient tourner les jouteurs, et qui était au barcaroli ce qu'est le dernier tournant d'un hippodrome aux jockeys.

Déjà les battelletti avaient parcouru les deux tiers du chemin aquatique à franchir: ils arrivaient au pieu, et les premières embarcations en avaient fait le tour : la course ne devait plus guère durer que vingt minutes, et chacun suivait avec anxiété le parcours qui s'accomplissait.

Non loin de la machina, au milieu d'un groupe de bissonas splendide, une gondole se faisait remarquer encore par l'éclat de ses richesses. Celte gondole était partagée en deux parties, ce qui la faisait encore plus facilement distinguer. A l'arrière, la tente formait un salon carré dont les rideaux de velours rouge lamé d'argent étaient hermétiquement fermés et ne permettaieL.t pas à l'œil de pénétrer à l'intérieur. A l'avant, au contraire, la tente projetait sa toiture en forme de marquise et ses lambrequins retombaient capricieusement, abritant de leur ombre les causeurs dans cette premièie partie du salon. Huit barcaroli occupaient l'embarcation, quatre à l'avant, quatre à l'arrière ; tous huit, en cet instant, appuyés sur leurs longues rames, s'élevant sur la pointe de leurs pieds uttï ei suivant, d'un œil anxieusement attentif, la marche rapide des battelletti.

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