LA MAISON DE LA RUE DE LA VICTOIRE
— Le citoyen Kœderer! le citoyen Boulay de la Meurthe ! le citoyen Lemercier! annonça une voix sonore.
Les trois hommes, dont l'un était alors membre de l'Institut et, les deux autres, membres du conseil des Cinq-Cents, passèrent dans le petit salon.
— Le général Augereau ! le général Leclerc ! l'amiral Bruixîle citoyen Talleyrand ! reprit le valet.
Et tandis qu'au dehors cette rue Chantereine, peu de jours avant encore si calme et si déserte, était encombrée de voitures de tous genres, le vestibule et les salons du petit hôtel situé au centre de la rue ne désemplissaient pas d'une foule avide de voir et de se faire voir, de parler et de se faire entendre.
Ce soir-là, où nous glissant dans les rangs de cette foule brillante el empressée, nous nous introduisons dans les salons de cet hôtel, devenu le point de mire de tous les regards, l'élite de la France semblait s'y être donné rendez-vous. Du moins, c'était la réflexion que faisait un homme qui, placé dans le grand sa loD,le coude appuyé sur le chambranle de la cheminée et dominant de là la foule des arrivants, causait à demi-voix avec deux autres personnages qui se tenaient debout également. Ces trois hommes avaient l'aspect froid, imposant et sévère de diplomates lancés à pleine voile sur le dangereux océan politique.
— Le général Moreau ! le citoyen Regnaud de Saint- Jean d'Augély ! annonçait le valet.
— Sur ma parole! dit l'observateur placé près de la cheminée, le êalon du général Bonaparte est comme un terrain neutre sur lequel tous les partis peuvent se rencontrer.
— Cela est vrail dit l'un des deux interlocuteurs. Voyez, Rœderer, l'ancien procureur de la Commune, qui vient de coudoyer Chénier et Chazal qui jadis l'ont proscrit.
— Ah ! voici Regnaud de Saint-Jean d'Angély, notre brillant et fécond orateur.
— Et Dubois-Crancé, le ministre de la guerre.
— Vous savez qu'il a, pour ainsi dire, transporté son portefeuille ici; il passe toutes ses matinées avec l'illustre général.
— Voici le ministre de la justice.
— Cambacérès? le grand jurisconsulte : il aime le général Bonaparte comme le lierre aime le chêne, & le général l'affectionne beaucoup, dit-on.
— Cela est vrai.
— Ah! c'est Real, le commissaire près le département de la Seine.
— Savez-vous, messieurs, que ce qui a lieu est véritablement extraordinaire et sans précédent dans l'histoire ! Ainsi que je vous le disais tout à l'heure, l'élite de la France se presse ici chez un jeune homme de trente ans à peine. Ce jeune homme est à Paris depuis quinze jours seulement et déjà le gouvernement des affaires lui arrive presque involcntai rement. A défaut de sa volonté, qui n'est rien encore on lui demande ses avis!
— Et quelle contenance il sait avoir, quelle réserve il sait tenir au milieu de ces empressements dont il est l'objet.
— C'est à peine s'il cousent à se montrer depuis son retour. Il ne sort, pour ainsi dire, qu'à la dérobée.
— Vous savez que les officiers de la garnison de Paris lui ont envoyé une députation pour le prier de passer une revue? Le général n'a pu refuser, mais il diffère de jour en jour...
— Que dit-il, le général? demanda l'un des trois hommes à voix basse.
— Il écoute, il observe, mais il ne s'est ouvert à personne... il attend...
— Quand on est nécessaire, il ne faut pas craindre d'attendre, dit une voix.
— Bonsoir, Talleyrand.
— Bonsoir, Fouehé.
Les deux hommes, le nouvel arrivé et celui qui était accoudé sur la cheminée, se serrèrent la main.
— Bonsoir, Corvisart; bonsoir, Lebrun 1 continua M. de Talleyrand en saluant les deux autres hommes.
Puis se tournant vers Fouehé :
— Que m'a-t-on appris", continua-t-il eu baissant la voix, que le général a été fort dur avec Barras, aujourd'hui?
— Oui! dit Fouehé.
— Comment cela?
— Vous savez que nos chers directeurs, Sieyès excepté, n'ont qu'un désir : celui de fournir au jeune général l'occasion d'acquérir une gloire nouvelle en le mettant à la tête du commandement d'une armée.
— Ne parlait-t-on pas de l'envoyer en Italie?
— Précisément, et Barras ajouta, avec son mauvais goût ordinaire, que le général y avait une première fois assez bien fait ses affaires, pour n'avoir pas envie d'y retourner. Le propos revint aux oreilles du général, et bien qu'il ne pût être atteint par cette parole du chef des pourris, comme il nomme Barras, il se rendit au Directoire.
— Mais on l'avait fait demander, je crois, pour lui offrir un commandement à son choix.
— Cela est vrai, et là, en plein conseil, le général, regardant fixement Barras, lui répéta son propos et ajouta que s'il avait su faire ses affaires en Italie, ce n'était pas du moins aux dépens de la République, mais bien à son profit.
— Qu'a répondu Barras?
— Rien I il s'est tu.
— Et qu'a répondu le général à la proposition du commandement?
— Qu'il n'était pas encore assez reposé de ses fatigues et qu'il lui fallait quelque temps pour achever de se remettre.
— Il a raison.
— L'avez- vous vu, ce soir?
— Oui, je viens de le saluer, il est dans le petit salon avec madame Bonaparte.
Corvisart remarquant un signe échangé entre Fouehé et Talleyrand, les quitta sans affectation. Le ministre de la police se rapprocha alors de Talleyrand et de Lebrun.
— Savez-vous quelle est la phrase qui est dans toutes les bouches en France, à celte heure? dit-il. C'est celle-ci : que va faire le général Bonaparte?
— 11 peut faire ce qu'il veut, dit Lebrun, car tous les partis s'offrent à lui et le demandent pour chef : les patriotes, les modérés, les royalistes sont prêts à l'acclamer. Il n'a qu'à choisir.
<> — L'embarras du choix ne saurait exister, dit Talleyrand. Les patriotes ne voudraient se servir du général que daus l'iuteulion d'abattre ce qui est. Ce sont toujours ces forcenés qui, sans cesse mécouteutsde ce qui existe, regardent le soiu de détruire comme le plus précieux de tous. Ceux-là eslimeut le général, ils se plaisent à reconnaître sou génie, mais ils craignent sou eapnt d'ordre. Ils redoutent sa fermeté dans les affaires; ilsscnlcnt enfin que le général Bouaparto
une fois au pouvoir, on ne saurait le briser et le renverser comme on a fait de tous les héros d'un jour depuis huit ans.
— Cela est vrai, dit Lebrun; maintenant il y a ce parti dont Barras est le chef...
— Et que le général a surnommé si énergiquement et si justement les pourris ?
— Oui.
— Oh ! les pourris n'existent pas au point de vue politique. Qu'est-ce? des intrigants qui cherchent à faire fortune et qui se sont déshonorés en la faisant, des fripons toujours aux expédients, des hommes incapables, sans énergie et sans passion noble. Il y a de tout parmi eux : des jacobins, des modérés, des royalistes, et cependant ce parti n'est nijacobin, ni modéré, ni royaliste.
— Ce n'est pas même un parti, dit Fouehé, c'est une coterie nombreuse.
— Certes, reprit Talleyrand, ceux-là ne sauraient compter pour le général, car ii a pour eux le plus profond mépris, ce mépris de l'honnête homme pour le fiipon, de l'homme actif et laborieux pour le paresseux et l'indifférent. Quant aux royalistes, ils sont annulés depuis le 18 fructidor. Restent 1« s modérés, le parti qui représente la grande majorité au pays. Les modérés qui craignent les fureurs des jacobins, qui n'espèrent plus rien d'une constitution usée et violée, qui veulent un changement et qui souhaitent que ce changement s'accomplisse sous les auspices d'un homme assez puissant pour qu'il assure enfin repos et tranquillité au pays. Ce parti-là a la minorité dans les Cinq-Cents, c'est vrai, mais il a pour chef Sieyès ! Jusqu'ici il lui a manqué la force pour agir : que le général consente à lui prêter son bras et il agira.
— Ce qu'il faudrait donc, dit Fouehé, ce serait mettre en rapport le général et le directeur.
— Oui, mais malheureusement jusqu'ici ils ne font rien pour s'entendre, dit Lebrun. Il y a entre eux incompatibilité d'humeur.
Talleyrand haussa les épaules.
— Qu'importe l'incompatibilité d'humeur ! dit-il. La gravité des intérêts et l'adresse des intermédiaires doivent suffire pour pallier cet inconvénient... du moins pour un moment...
— Quand nous reverrons-nous ? demanda brusquement Fouehé.
Talleyrand se pencha vers lui :
— Demain, j'irai vous voir eu sortant de chez Sieyès, dit-il, mais il faudrait que d'ici là le général consentît à promettre qu'il est prêt à répondre aux vœux de la France.
— Je lui parlerai, dit Fouehé.
Et profitant d'uu mouvement qu'un nouveau flot de visiteurs produisait dans le salon, il quitta la place pour se frayer un chemin vers un boudoir dont la porte subissait un véritable siège.
Dans ce boudoir était réuni ce que la société féminine française comptait alors de plus charmantes, de plus jolies et de plus spirituelles femmes: madame Bonaparte, mademoiselle Horteuse, sa tille, madame Leclerc, madame Méchiu, madame Cazeaux, toute cette cour de beauté enfin et d'élégance dont la réputation devait bientôt devenir universelle.
— Eh quoi 1 disait le général Bonaparte en souriant à sa femme, ce n'est pas une plaisanterie? Il y a encore des chauffeurs en France.
— Mais il y eu a à Paris 1 dit madame Bonaparte avec impatience, et la preuve, c'est que daus cette rue, à deux pas de cet hôtel, on a assassiné toute une f Jinillc... Demande plutôt au citoyeu Fouehé.
— Si j'avais une demande à lui adresser à ce sujet, ce serait pour savoir s'il a arrêté les coupables.
— Les coupables n'ont môme pas été inquiétés, dit Corvisart qui so tenait près des daines.
BiBI-TAPIN
— En vérité ? fit le général avec un froncement de sourcils. Quoi ! des crimes se commettent en plein Paris, et trois semaines après les auteurs de ces crimes ne sont pas arrêtés î
— C'est ainsi, général.
— Je n'adresserai pas mes félicitations au citoyen Fouché.
En ce moment Lannes, se glissant dans la foule, parvint jusqu'auprès de son général et lui parla bas rapidement.
— Qui cela? demanda Bonaparte.
— Le petit tambour de la 32°.
— Niorres, le sergent-major qui a failli se noyer pour me suivre?
— Oui, mon général.
— Et il demande à me parler?
— Sur l'heure; il est dans un état de surexcitation extraordinaire. On ne voulait pas le recevoir d'abord : il a tellement insisté que les domestiques ont cru devoir venir me chercher, car il me demandait aussi. Quand il m'a vu, il m'a juré que s'il ne vous parlait pas sur l'heure, il se brûlerait la cervelle cette nuit. Ma foi I il avait l'air tellement déterminé, que je n'ai pas osé le renvoyer. Il est brave, cet enfant, et...
— Tu as bien fait; fais-le conduire dans mon cabinet, je vais aller le voir : pour qu'il insiste ainsi.il faut qu'il se passe quelque chose de grave.
Le jeune sergent-major de la 32e était debout, devant le bureau, attendant que son géuéral lui adressât la parole. Bonaparte était entré dans son cabinet, un sourire bienveillant sur les lèvres.
— Bonsoir, Niorres, dit-il de cette voix qu'il savait rendre si douce et si terrible suivant les circonstances.
— Mon général ! balbutia le jeune homme.
— Qu'as-tu ?qu'est-il arrivé ? Le général Launes m'a dit que tu avais insisté d'une façon extraordinaire pour me parler ce soir. Qu'as-lu à me demander?
— Mon général, il s'agit démon colonel.
— De Bellegarde ?
— Oui, mon général.
— Ne va-t-il pas mieux?
— Non, mon géuéral ; au contraire ; le docteur Corvisart disait ce matin qu'il aurait de la peine à en revenir, ou que s'il eu revenait il resterait fou.
— Eh bien, que puis-je?
— Le sauver, mon général.
— Comment ?
— En lui ordonuant de vivre : il vous écoutera, mon général.
Bonaparte haussa les épaules.
— J'aime Bellegarde, dit-il, et il le sait bien, mais quel que soit mou ascendant sur lui, crois-tu donc que je puisse l'empêcher de mourir en lui ordonnant de vivre?
— Oui, mon général! répondit le jeune soldat. Et, entrant aussitôt dans de minutieux détails,
Louis raconta l'étal singulier de la folie du colonel. Bonaparte s'approcha de la cheminée et agita un cordon de sonnette ; un valet entra :
— Voyez si le docieur Corvisart est encore là, dit-il, et priez-le, s'il est dans le salon, de passer sur-lechamp dans mon cabinet.
Quelques instants après Corvisart entrait.
— Que me dit ce soldat? demanda le général en racontant en quelques mots ce que venait de lui confier le sergent-major.
— Il a dit la vérité, répondit le docteur.
— Croyez-vous donc, docieur, que ma présence puisse sauver le colonel?
— Je ne l'affi rme pas, général, mais on peut l'espérer.
— Alors conduisez-moi près de lui, sur-le-champ. J'aime Bellegarde, qui est l'un de mes meilleurs officiers, et ce que je pourrai faire pour lui, je le ferai.
— Une visite de vous sans préparation pourrait être
fatale, dit vivement Corvisart ; comme médecin, ja m'y oppose.
— Quand pensez-vous que je puisse le voir ?
— Je ne sais encore; mais demain, général, je voua le dirai.
— Très bien, docteur, et souvenez-vous que je suis à votre entière disposition.
Puis, se tournant vers le sergent-major :
— Tu as entendu? reprit le général ; cela ne dépend plus de moi maintenant, mais du docteur.
— Oui, mon général, balbutia le soldat qui paraissait embarrassé, comme s'il eût encore eu à formuler une demande qu'il n'osait faire.
Bonaparte devina ce qui se passait dans l'esprit du sergent.
— Que veux-tu encore? demanda-l-il.
Louis, paraissant de p'us en plus embarrassé, tournait son bonnet de police dans ses mains.
— Parle donc! reprit le général avec impatience Que veux-tu encore?
— Un congé, mon général.
— Un congé ? répéta Bonaparte avec élonnement.
— Oui, mon général, un congé... illimité, pour moi, Rossignolet et Gringoire.
Le général fronça le sourcil.
— Un congé illimité? dit-il. Vouiez-vous donc tous trois quitter le service?
— Oh ! non, mon géuéral.
— Eh bien, alors, que signifie cette demande ?
— C'est pour pouvoir soigner mon colonel, et au besoin nous absenter s'il le fallait, mon général.
— Dans ce cas, dit Bouaparte, vous n'avez pas besoin de congé, puisque, par le fait, vous êtes tous trois détachés de votre corps et en mission en France. Enfin cela ne dépend plus de moi, mais du ministre de la guerre.
— Mon général, si vous n'avez pas besoin de nous pendant quelques jours, c'est tout.
Bonaparte réfléchit.
— Je vous accorde à tous trois un congé jusqu'au 1 b brumaire, dit-il. Soyez à Paris le 16, car à partir de ce moment vous serez incorporés tous trois dans le 21» chasseurs, le régiment que Murât commandait en Ilalie. Va, jusque-là, tu es libre.
Et Bonaparte, adressant un geste amical au sergentmajor, prit le bras de Corvisart et quitta avec lui le cabinet.
— J'aime cet enfant, dit le général ; c'est un de ces soldats destinés à deveuir chefs : intelligence, courage et générosité sont de puissants moteurs. Il adore Bellegarde.
— Pauvre colonel! murmura Corvisart.
— Est-il donc perdu?
— Je le craius ; la disparition de sa femme a été pour lui un coup terrible.
— Oui, reprit Bonaparte ; M. d'Adoré, que j'ai connu jadis en Italie, m'a parlé de cette affare en détail?. Il prétend que la mort de ces malheureuses jeunes femmes doit être mise sur le compte d'un crime.
— Il a raison.
— Ainsi, vous aussi croyez...
— Je crois aux chauffeurs, général, et pour moi, ce que vous disait madame Bonaparte tout à l'heure, à proposde madame Geoffrin, n'était que l'expression de la plus stricte vérité.
— Il n'y avait pas exagération?
— Je ne le crois pas.
Le général et le docteur rentraient alors dans le salon. Tous s'écartaient respectueusement sur leur passage. Bonaparte saluait avec ce'te grâce qui lui était familière et qui le rendait irrésistible lorsqu'il voulait l'être. Fouché, qui s'était glissé sur le premier rang, frappa les regards du général. Il s'anola devant lui :
lill'.I- TAl'lN
— S;ivcz-vous ce qui m'étonne le plus depuis mou retour en France? lui dit-il.
— Non, général ! répondit Fouché en s'incliuaut.
— C'est d'entendre parlera tout propos de l'organisation des chauffeurs.
— Mais, général, dit le ministre en se mordant les lèvres, vous n'en entendrez plus parler longtemps, car on est sur la trace de ces bandits.
— Hélas ! dit Regnaud en souriant, voici bien longtemps que l'on est sur leurs traces!
— C'est qu'on y reste! murmura Talleyraud.
Le général, qui avait entendu le mot, lança au diplomate un regard profond. Talleyraud, se giissautcomme une couleuvre, était près du général au moment où celui-ci atteignait l'embrasure d'une fe nôtre.
« La France insultée au dehors! dit-il d'une voix silii;iiite, ses conquêtes perdues, l'Italie replacée sous la domination autrichienne, les Prussiens sur le Hl,..i, à l'intérieur l'anarchie, le vol, le pillage! Pas une route sûre! Partout dérianee et inquiétude... Général ! général ! la Fr.mce a bésoiu de vous ! »
Bonaparte tressaillit, mais il ne répoudit pas.
— J'aurai l'honneur de vous voir demain? reprit Talleyrand en s'inclinanl.
Le général lui adressa un geste aflirmalif, puis il passa. Le diplomate se glissa dans la loule : il rencontra Fouché qui lui prit le bras et l'entraîna vers la porte de sortie :
— Vous partez? lui dit Talleyrand.
— Je vais au ministère !
— Pourquoi?
— Pardieu! pour en unir avec les chauffeurs. N'avez-vous pas vu le mécontentement du général? Je veux lui prouver avant quinze jours ce quepeutla police dans mes mains.
Talleyrand le regarda attentivement :
— Sérieusement, dit-il, pensez-vous pouvoir débarrasser la France de cette plaie?
— Oui ! dit Fouché; depuis un mois mon plan est rail, el je réponds de la réussite.
Tous deux atteignaient alors le vestibule de l'hôtel; ljs valets s'étaient précipités pour faire avancer les équipages.
Talleyrand avait sa main appuyée sur le bras du ministre.
« Savez- vous ce que c'est que la Ré publique? lui dit-il en souriant de ce pâle sourire qui lui était particulier.
— Quelle question me faites-vous là ? répondit Fouché, qui évidemment ne voulait pas répoudre.
— Cousu ltez l'histoire grecque et l'histoire romaine, vuus me répondrez.
— Qu'est-ce que c'est?
— La République?... C'est le trait d'union entre la royauté el l'empire ! »
La voiture venait d'avancer, !a portière était ouverte : Tallleyraud s'élança dans l'intérieur sans regarder son interlocuteur.
L'nOMMK MASQUÉ
Ce soir-là, et quelques instants avant que Talud et Fouché quittassent l'hôtel du général Bonaparte, une voilure, roulant rapidement, remontait la rue Sainl-Honoré, se dirigeant vers la rue do la Ferronnerie. Arrivée •> la hauteur des halles, la voilure tourna brusquement à droite, s'engagea dans cet enchevêtrement de ruelles inextricables qui forii jadis le quartier des I'. lurdonnats, et cou lin ua si course dans la direction du Ponl-Neuf.
Lu atteignant la rue Boucher, elle tourna encore à
droite, traversa la rue de la Monnaie et elle vint s'arrêter place de l'École. La portière s'ouvrit, et un homme s'élança légèrement sur le pavé. Cet homme portait l'un de ces vêtements très larges, très amples, à triple collet, que la mode avait adoptés alors et qui, se mettant par-dessus un autre costume, le cachaient entièrement et dissimulaient toutes les formes.
Triple collet voulait dire une douzaine,au moins de collets retombant les uns sur les autres jusqu'à la taille. Le dernier collet ou le premier, c'est-à-dire celui placé au-dessus des autres, étaitdroit, entourant le cou comme un de nos gros cache-nez. Il cachait à lui seul la moitié de la cravate blauehe dout l'autre moitié montait jusqu'aux narines. Un chapeau à larges bords, des cheveux retombant eu cadeneltes et couvrant tout le front, et une paire de lunettes vertes formant masque, rendaient le signalement du promeneur nocturne fort difficile à prendr?. Une canne colossale, un véritable rotin tordu comme une vis sau= fin el lixé au poignet à l'aide d'une lanière de cuir, terminait l'ensemble du costume.
En voyant descendre son maître le cocher se pencha sur Sun siège, comme pour demander ses ordres.
— Attends! lui fut-il dit simplement.
L'homme au rotiu traversa la place, gagna le quai, gravit la montée, et, tournant à droite, il s'engagea sur le Pont-Neuf.
Arrivé sur le terre-plein , il s'arrêta et regarda autour de lui : le pont était absolument désert et plongé dans une obscurité complète. L'incroyable s'approcha de l'escalier de bois placé le long de la muraille et qui fait communiquer le pont avec le terre-plein. S' assurant encore que personne ne pouvait l'épier, il commença sa descente lentement, avec p écaution, en ayant soin de ne pas faire craquer les marches.
Après avoir franchi le premier tiers de la descente, il s'arrêta, se pencha sur la balustrade et parut examiner attentivement au-dessous de lui.
L'obscurité était profonde, cependant on pouvait remarquer, eu dépit des ténèbres, une ombre noire glissant lentement sur le petit îlot qui tonne la poinle de la cité, la proue du vaisseau de la bonne ville de Paris. Celte ombre paraissait par ses dimensions être celle d'uu homme se promenant à pas leuls.
L'incroyable fouilla dans la poche de son habit et eu tira un mignon pistolet de poche à deux coups, tel que la manufacture royale de Versailles avait suies faire sous le règue de Louis XVI, ie roi mécanicien.
S'a^uraut que les pierres étaient bien ajustées, que le bassinet était garni, l'incroyable enfonça le pistolet sous la manche de sou bras gauche, tenant la paume de sa maiu, le pouce sur les chiens prêts à armer.
Le colossal rotin so balançait toujours au poignet droit. Ainsi préparé, l'incroyable reprit sou mouvement de descente; bientôt il atteignit le terre- plein.
L'ombre qu'il avait aperçue du haut de l'escalier se tenait à peu de distance, rasaut la muraille.
L'endroit était certes lugubre : ce grand pont, qui élevait ses arcades tristes et sombres au-dessus de la tète; sous les pieds celle terre humide rarement foulée; toul autour, les eaux du fleuve se brisant tumultueusement sur les piles; ces deux bris de la Seine ^'avançant à droite et à gauche, pour se réunir il. uis une puissante étreinte, ecuniani. lniuillonuant, tourbillonnant; puis la nuit profonde, solennelle une étoile qui vint diminuer l'épaisseur dis ténèbres opaques.
L'incroyable s'était arrête sans manifester la moindre émotiOD, cl il attendait.
L'ombre parul hésiter un inclinent puia elle glissa lentement dans la direction de l'incroyable. Hloulôl
une forme humaine se dessina ueltement en dépit de l'obscurité.
h'- personnage qui s'avançait avait le corps recouvert d'un vaste manteau dont l'extrémité des pans r U mbait sur les chevilles, et dont le gigantesque e eu .ii,çait le cou et la tête. Un bonnet de laine
brune, semblable à ceux des pêcheurs napolitains, recouvrait entièrement le crâne et descendait sur le front jusqu'aux sourcils. Le menton n'était pas enfoncé, comme celui de l'incroyable, dans les plis d'uue cravate de huit pcuces de haut, mais il disparaissait entièrement sous une barbe très épaisse et très noire.
Au premier abord, l'aspect de cet homme était étrange et avait quelque chose de fantastique, car on ne pouvait rien distinguer de toute sa personne, En s'avançanl plus près de lui, on remarquait que le visage, de la lèvre supérieure aux sourcils, était recouvert d'un maaque de satin couleur chair, tel qu'on en portait à Venise durant l'époque interminable du carnaval.
La forme du nez, celle des joues, étaient si parfaitement réussies, qu'il fallait un second coup d'œil pour comprendre la cause de cette immobilité du visage.
L'incroyable et l'homme masqué étaient à quelques pas l'un de l'autre, immobiles, silencieux et s'examinant réciproquement. L'incroyable étreignait la crosse de son pistolet de poche.
L'homme masqué comprit sans doute le sentiment de détiancH que ressentait son compagnon, car écarlant brusquement les longs plis de son manteau.il découvrit ses mains nues et vides, et le vêtement grossier qui lui recouvrait le corps et qui ne décelait la présence d'aucune arme.
« Tu vois que tu n'as rien à craindre, dit-il avec un accent d'emprunt évidemment destinéà cacher l'accent véritable.
— Je ne crains rien non plus, répondit froidement l'incroyable d'une voix au diapason trop aigu pour être sincère.
— Est-ce toi que j'attendais?
— Interroge, tu verras.
— Où est la bande à Chat-Gauthier?
— Boulevard Saint-Jacques.
— Combien a-t-elle d'hommes?
— Deux cent trois.
— Le mot de passe?
— Dragon, à la bombe! Et le mot de rencontre?
— Rouge d'Anneau en gallre!
— Tu vois que nous ne nous étions pas trompés. » Un silence suivit ce rapide échange de phrases
bizarres.
« Tu as confiance en moi? reprit l'homme masqué.
— Oui, dit l'incroyable. Pour le moment, j'ai confiance en toi, car je dois reconnaître que tu ne m'as pas trompé; mais, si tu ne m'as pas trompé jusqu'ici, qui me dit que tu ne me tromperas pas dans l'avenir?
— Tu le verras.
— Et s'il n'est plus temps d'agir quand j'aurai vu?
— Alors cessons nos relations.
— Non, j'ai besoin de toi.
— Alors aie confiance !
— M'.is-tu apporté les instructions?
— Toutes celles qui te sont nécessaires ;,attends-moi sans bouger.
L'homme masqué s'éloigna eu suivant le terre-plein jusque sous l'arche du pont. Là, il disparutun moment complèlementdans les ténèbres ; puisil reparut lenaut un petit paquet à la main.
— Tout est là, dit-il eu tendant le paquet à l'incroyable.
Celui-ci le prit et le mit dans sa poche.
— Tu n'as rien de plus à m'appreudre cette nuit? ■demanda-t-il.
— Rien; répondit l'homme masqué.
— Si j'avais besoin de te voir!
— Le signal convenu; de même que si j'avais à le parler en cas d'urgeuce, le même signal, au même endroit; mais retourné.
— J'aurai un homme qui veillera.
— Bien! agis, et souviens-toi de ta promesse.
— Et toi de la tienne.
— C'est convenu.
— Qui de nous deux partira le premier? demanda l'incroyable.
— Toi, répondit l'homme masqué. Remonte sans l'occuper de moi et ne t'inquiète que d'une chose : c'est de ne pas être observé.
L'incroyable fil un signe affirmatif; puis, quittant son interlocuteur, il gravit lestement l'escalier de bois. Arrivé à l'extrémité supérieure, il s'assura, avant d'avancer, que la place était déserte. Bien convaincu qu'aucun œil curieux ne l'espionnait, il passa alors sur le pont, reprenant la direction de la place de l'École.
L'homme masqué était demeuré seul et immobile sur le terre-plein. Il resta longtemps sans faire un mouvement. Appuyé contre la muraille, absolument dissimulé dans l'ombre, il paraissait soit attendre patiemment, soit être absorbé dans des réflexions profondes.
Prèsde trois quarts d'heure s'écoulèrent ainsi. Enfin, quittant la place qu'il avait occupée, l'homme passa de l'autre côté du terre-plein, et s'avança sur la petite berge, jusqu'à l'endroit où, s'unissant à la pile du pont, elle cesse de présenter un point d'appui praticable.
Le murmure incessant de l'eau se ruant avec furie sous l'arche, et que la sonorité de la voûte rendait plus formidable encore, avait quelque chose de fantastiquement terrible, qui eût pu intimider les esprits les plus forts. L'homme masqué ne paraissait pas éprouver, lui, la moindre émotion.
Avançant la main droite, il prit un bout de corde qui était passé dans un anneau scellé dans la pile et il tira à lui. Bientôt une légère embarcation se détacha au milieu des ténèbres. L'homme la hala avec précaution, puis, quand son bordage fut à portée, il s'élança dans la barque, mais sans lâcherla corde qui l'empêcha d'être emporté par le courant.
La nuit était extrêmement noire, en cet endroit surtout où la masse de la voûte de l'arche projetait encore son ombre épaisse.
L'homme masqué, se retenant toujours à la corde, se pencha en avant comme pour interroger les eaux tumultueuses.
l'inconnu.
L'homme masqué demeura longtemps dans la même situation, se retenant de la main gauche à la corde passée dans l'anneau, le corps penché eu avant.
« Rien! dit-il. Maintenant, le terre-plein. »
Sautant sur le rivage étroit, il longea la muraille, demeurant dans les ténèbres, et il explora le terreplein avec une attention des plus minutieuses, mais en ayant soin de ne pas se détacher du pied du mur.
« De ce côté, aucun danger! murmura-t-il. Si j'eusse été espionné, j'eusse surpris l'espion, j'en suis cer tain. »
Revenant alors sur ses pas, toujours en longeant la muraille, il franchit toute la largeur du terre-plein et il regagna l'endroit où il avait laissé le petit bateau amarré presque sous la grande arche.
Reprenant la corde, il ramena l'embarcation et il sauta dedans comme la première fois, et toujours sans
lâcher la corde, ce qui l'empêchait d'être emporté par le courant.
Halant de nouveau sur cette corde, mais en sens opposé cette fois, il remonta sous le pont jusqu'à la hauteur de l'amarre. Alors, saisissant deux avirons, il lâcha le cordage et continua sa route, résistant au courant, remontant le grand bras de la Seine. Ramant avec une éuergie et une habileté remarquables, l'homme atteignit le pont au Change d'abord, puis le pont Notre-Dame.
De temps à autre, le rameur s'arrêtait brusquement et, se retournant sur son banc, il examinait la rivière derrière lui, puis, la voyant unie et déserte, il reprenait ses avirons. Arrivé à la hauteur du quai de la Grève, l'homme masqué s'approcha de la rive, et, amarrant son embarcation à une pierre plantée dans la terre, il sauta par-dessus le boruage. De la main gauche il saisit son masque, de la droite il balança un pan de son manteau, et d'un même mouvement, enlevant le masque et lançant le pan du vêtement sur son épaule, à l'italienne, il ne donna pas à sou visage le temps d'être baigné par l'air. Un curieux placé là, quelque attention qu'il eût apporté, n'eût certes pas distingué, même vaguement, la coupe de la figure.
Ainsi drapé, l'homme franchit le port au blé, gagna le quai, en faisant force détours et en inspectant toujours soigneusement de tous côtés terrain el horizon.
Bien certain de n'être pas suivi ni épié, il précipita sa marche et atteignit ia rue de la Mortellerie. Courant alors avec une rapidité merveilleuse, il déboucha sur la place de l'Hôtel de ville.
Quelques fiacres stationnaient près de l'arcade Saint-Jean. L'homme fit signe à l'un des cochers, qui ouvrit précipitamment sa portière.
« Tu as de bons chevaux? demanda-t-il.
— Dame! ça dépend! répondit le cocher.
— Si on te paye double?
— Us courront double aussi. Nous allons?
— Faubourg Montmartre. Je t'arrêterai. »
La voiture partit rapidement. Arrivé à destination, l'homme au manteau paya le cocher et le renvoya, en s'arrètant devant une porte comme s'il eût eu l'intention d'y frapper, mais dès que la voiture fut partie, il revint sur ses pas, gagna le boulevard et le descendit précipitamment dans la direction du faubourg Sainl-Honoré. Se retournant brusquement, il attendit.
«Allons! personne ne m'a suivi! murmura-t-il avec un soupir de satisfaction. »
Il était alors devant une maison d'assez belle apparence, bâtie sur le boulevard. Prenant une clef dans sa poche, il l'introduisit dans la serrure de la porte cochère, et il entra.
Une demi-heure ne s'était pas écoulée que la porte se rouvrait de nouveau et qu'un homme, entortillé des pieds à la tète dans une grande houppelande rayée, s'élançait sur le boulevard. Cet homme arriva Iestemeul jusqu'au pavillon de Hanovre. Il y avait bal ce s' ir-là, et une file de voiture attendant pratique stationnait sur le boulevard.
Les alentours du pavillon étaient brillamment éclairés.
L'homme parut un moment hésiter avant d'entrer dans ce cercle lumineux, mais il se décida.
Les cochers et les commissionnaires ouvreurs de portière qui stationnaient là purent alors remarquer que l'homme à la houppelande portait sur l'œil droit un large bandeau de tafTelas noir qui, montant sur le front d'un côté et descendant sur la joue de l'autre, rendait l'inspection du visage difficile, car de longues mèches de cheveux tombaient en oreilles de chien do Chaque côté des joues.
L'homme à la houppelande, dont on ne pouvait pas
plus distinguer les traits qu'il n'eût été possible de distinguer ceux de l'homme au manteau, appela un cocher et monta dans une voiture.
— Rue du Petit-Pont! dit-il.
Le cocher fouetta ses chevaux, et le véhicule se mit en devoir de gagner la destination indiquée. La l'homme descendit, paya généreusement le cocher et s'enfonça daus la rue Galande pour atteindre bientôt cette petite ruelle percée en contre-bas du quai actuel, que l'on nomme la rue du Fouarre et qui faisait communiquer la rue Galande avec la rue de la Bùcherie.
Au milieu de cette rue, à gauche en entrant par celle de la Bûcherie, s'élève une maison à pignon aigu et dont l'érection remonte bien certainement au quinzième ou au seizième siècle.
L'homme s'arrêta devant cette maison et frappa un coup sec à la porte qui s'ouvrit aussitôt. L'homme se glissa dans l'intérieur.
— Pigolet est là-haut? demanda-t-il, sans écarter le collet de sa houppelande, à une sorte de vieille sorcière aux cheveux jaunâtres et épars, qui avançait sa tète par l'ouverture d'un carreau pratiqué dans une porte.
— Pigolet est là-haut, oui! répondit la vieille femme.
— Et le meg?
— Pas encore arrivé.
— Et Beau-François?
— Il est là-haut aussi, avec Mesnard le boucher et Pigeon Belle-Pince.
— Le meg devrait être ici! reprit l'homme à la houppelande avec impatience.
On frappa de nouveau.
- Voilà le meg! dit la sorcière, je le reconnais à sa manière de frapper.
Elle courut ouvrir la porte.
Un homme grand, gros et vigoureusement charpenté franchit le seuil. La vieille tenait une lampe allumée à la main, et la lumière, portant en plein sur le visage du nouveau venu, éclaira la physionomie expressive du citoyen Thomas.
En apercevant l'homme à la houppelande et au bardeau, Thomas lui adressa un geste amical.
— Tu es en avance! dit-il.
— Oui! dit l'autre, je pensais le trouver seul en venant plus tôt.
— Tu voulais me parler?
— A propos d'Alcibiade. Il guérirai
— Bah!
— Je te l'affirme.
Thomas fit un geste d'impatience.
— J'ai fait une sottise! dit-il. Il aurait dû mourir sur le terrain : c'était si facile! C'est uneécolel
— Que veux-tu! on ne pense pas à tout.
— Mais on peut réparer le mal.
— Comment?
— Il est dans son lit, qu'il n'en sorte pasl
— Eh! le moyen! C'est Dupuylren qui le soigne à l'hôpital, et depuis l'affaire de la petite...
— Il est difficile à tromper.
— Oui.
— Bah! c'est égal. Si tu veux t'en charger... mais viens là-haut, que nous causions plus à l'aise. D'abord j'ai de grandes nouvelles à vous donner.
— Concernant l'affaire?
— Oui.
— C'est pour bientôt alors?
— Oui.
— Hein! fit l'homme au bandeau en tressaillant brusquement.
— Pour plus tôt que tu ne crois! répéta Thomas.
Thomas se pencha vers lui '
— Au nom de la loi, tu es invité à me suivre. Habille-toi! (Page 159.)
« Ils partent! dit-il.
— Ils partent? répéta l'homme.
— Oui, tous cinq doivent bientôt quitter Paris.
— Tu en es sûr.
— Parfaitement certain. »
Puis après avoir réfléchi un moment :
« Moulons! » dit l'homme au bandeau.