‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 158 sur 220 · LH0TEL-D1EU · texte numérisé non relu

LH0TEL-D1EU

Au septième siècle, uue grande route traversait la Cité. Celte route parlait du Pelit-Ponl, s'avançait dans l'intérieur de File et suivait la direction de la rue du Marché-Palud jusqu'au point où vinrent plus tard y aboutir les rues Siinl-Cuiisloph^ el de la Calandre.

Arrivée à ce poiul, la roule tournant à gauche presque à angle droit, suivait la rue de la Calandre qui, dans un titre du treizième siècle, est désignée par ces mots : « R^ule qui va du Petit-Pont à la place Saint-Miehel. » Au lioul de celle rue de la Calanuie élail la place du Commerce (depuis place Saint- Michel). La route alors tournait à droite, sui\a:l la direction "rie la rue Saint-Bai'lhé:emy el aboutissait au Grand-Pont.

A l'est de cette roule, disent les légendes du temps, s'élevait l'église cathédrale, la maison de l'église, le bap islere, 1 écolj el la maison des pauvres, c'està-dire un lieu desliné à la nuuniiure des pauvres insciits sur la matricule de l'église. Cespauvies, nommés mauiculaues, étaient logés dans celte maison el y étaieni soignés lorsqu'ils étaient malaies: lelle lut i'oiigiue de l'Hôlel-Dieu, ce magnifique hôpital, universellement connu et auquel presque tous les een- •out donné saint Lan. in pour toudaleur, sauss'ajpuyer sur aucune preuve.

lies sou origine, l'tiôpital fut reconnu trop petit pour le nombre ne ceux qui se présentaient. Les lits uuut qu. uent pour recevoir les malades, et l'etrlise Notrem dut y pourvoir par un statut de 1168, qui porte que chaque chanoine eu mourant ou eu quittant sa prébende sera tenu de dounei un lit à l'Ho.el-D.ou.

Puis vinrent les donations et entre aul ci,

d'Adam, clerc du roi (a la dale de la dernière «0 du douzième siècle), qui taisail don de deux maisons dans Paris a l'no p. ce, a la condition qu au )our anniversaire de sa mort ou fournirait chaque ani malades lous les mets qu'il* pourraient désirer, duse plus grand mal.

Philippe Auguste est le premier roi qui au l'ait quelques libéralités à l'hôpital d l-Dieu. Dans

ses lettres du mois de mars 1208 il est dil: «News

de mis ii la maison de Dieu do Paris, située devant la

de la bienheureuse Marie, pour les [Ui sv trouvent, touto (a j'aille uc notre chambre et de notre maison de l'un* chaque fois qi

i : -• ville p (Ur aller tilteurs.i

I i ou I Charles V exemptèrent d'impôt i no-

BIDI-TAPIN

tel-Dieu et lui donnèrent même desbénétices. A partir de ce moment, l'hôpital augmenta rapidement d'importance et fut bientôt à même de rendre à la population de grands et d'importants services.

Eu 1533, Autoine Duprat, légat du pape, fonda une salle entière à l'hôpital, salle qui porta le nom du Cardinal-Légat.

En 1606, Pomponne de Bellivore Qt bâtir la salle Saint-Charles, et le roi Henri IV la salle de Saint- Thomas.

En 1737 (la nuit du 1« au f2 aoû'l), le feu prit sulit ment à l'Hôtel-Dieu : il dura cinq jour.-. Plu- de 230 malades furent transportés dans la nef de Notre- Dame En 1772 (nuit-du 29 au 30 décembre), le feu éclata encore; plusieurs centaines de malades périrent dans les ûammes.

Jusque sous Louis XVI, cet hôpital, qui offre dj si grandes irrégularités dans ses constructions, était plus irrégulier encore et le service y était fait dans des conditions telles qu'on y comptait un mort sur quatre malades entrant, taudis qu'à la Charité on comptait un mort sur sept.

« Les lits, dit un rapport du temps, sont entassés dans les salles et les malades entassés dans les lits. Il y en a souveut quatre et quelquefois six couchés ensemble. Dans certaines occasions extraordinaires de presse, on va même jusqu'à placer lesmalades les uns sur les autres par le moyen de matelas superposés. „

« Louis XVI ordonna al"r's la construction de quatre nouveaux hôpitaux pour dégager i'IIôtel-Dieu, et il invita tous les bous citoyens à envoyer des dons pour activer l'érection de ces établissements utiles ; nuis le ministre Calonne, mais les événements précurseurs de la Révolution, mais la disette des finances absorbèrent les capitaux.

Ce ne fut qu'en 1793 que i'Ilôtel-Dieu fut dégagé de son trop-plein journalier de malades et que le nombre des lits diminué rendit l'hospice plus salubre.

Aujourd'hui que le gaz illumine Paris et permet à peine de regretter les rayons du soleil, ou se fait difficilement une idée de ce qu'était jadis Paris la nuit, quand les lanternes à l'huile, allumées souvent une sur deux dans les quartiers riches, ue l'étaient que rarement dans les quartiers pauvres.

C'étaient les bords de la Seine, la Cité, qui étaient alors sombres et d'aspect sinistre La nuit, le parvis Notre-Dame, avec ses aLonls si étroitsà cette é, 0411 -, ses grand; bâtiments des hôpitaux, lugubrement étendus et paraissant /amper aux pieds de cette colossale cathedra^, le parvis avait quelque chose d'effrayant; aussi et, il-il îare d'entendre son pavé résonner sous le pas u'uu promeneur.

Cette uuii-làcependant,el tandis que le citoyen Roger invitait Gorain et Gervais, stupéfias par le changement subit de leur situation, à prendre part au souper servi, un homme, enveloppé dans un grand manteau, traversait le Petit-Poulet, s'enfouçant dans l'intérieur de la Cité, s'avançait vers le parvis Notre-Dame.

Cet homme marchait d'un pas rapide, comme quelqu'un qui a bâte d'atteindre un but et qui se soucie fort peu des fâcheuses rencontres auxquelles il serait exposé. Une canne énorme, l'une de ces massues telles qu'en portaient les incroyables, était attachée à son poignet par une forte lanière de cuir.

Le pan du manteau était lancé sur l'épaule et recouvrait tout le bas du visage, dont un chapeau enfoncé sur les yeux dérobait tout le haut. Comme lo promeneur achevait de traverser la place du parvis, en se dirigeant vers la porte de l'hôpital, cette porte s'ouvrit au moment même où il allait frapper, et deux hommes eu sortirent, marchant rapidement, en gens fort affairés et se tenant la main comme pour se dire a lii u.

L'homme au manteau n'avait pas eu le temps de se rejeter en arrière, de sorte que les deux hommes qui sortaient furent obligés de s'écarter pour le laisser passer au milieu d'eux. Le promeneur nocturne fit un mouvement d'impatience, hésita, puis passa rapidement et disparut dans l'intérieur de l'hospice.

— Qu'est-ce que celui-là? dit l'un des deux hommes avec étounement.

Ils écoutèrent, mais ils n'entendirent aucun bruit « C'est quelqu'un de l'hospice sans doute, car sans

^ela le concierge ne l'eût pas laissé entrer à pareille

heure.

— Est-ce que vous avez vu son visage, Corvisart?

— Ma loi non, mon cher Dupuytren; son manteau l'enveloppait si bien que je ne l'ai pas vu. El vous?

«- Je l'ai vu ou du moins j'ai cru le voir.

— Comment?

— Une distraclion bizarre sans doute, un effet d'optique. Quand cet homme a passé près de moi, je ne sais comment cela se fit, son manteau s'écarta un peu et il me sembla lui voir nn masque sur le visage.

— Un masque ?

— Oui ; vous voyez bien que j'ai été le jouet d'une illusion, puisque nous ne sommes pas en carnaval.

— El dans lous les cas, on n'entre pas à 1 Hôtel-Dieu masqué. Mais que pensez-vous de mon malade?

— Ma foi, c'esluu cas des plus bizarres, et je vous remercie de m'avoir fail venir pour assister à celle élrange agonie. »

Les deux docteurs s'étaient pris par le bras et s'éloignèrent dans la direction du Grand-Pont, disparaissant dans les ténèbres.

L'homme qui les avait croisés était entré dans l'hospice el s'élail dirigé aussilôt, en personnage connaissant les lieux, vers le petit po=te occupé par le surveillant en chef des gardiens de nuit.

Sans abaisser son manteau et enfonçant plus encore son chapeau sur son front, de manière qu'il étail littéralement impossible de distinguer les traits de sou visagi , il tendit la main et présenta sans mol dire un papier tout ouverl au gardieu.

« Très bien, citoyen, dit celui-ci en se levant vivement; j'étais prévenu. Veux-tu que je te conduise?

— Non; donne l'ordre seulement qu'on me laisse circuler librement dans les salles, répondit l'homme au manteau.

Le gardien en chef appela un surveillant d'un ordre subalterne et lui parla bas; l'autre fit un signe afUrmatif et se prit à courir. L'homme au manteau s'enfonça dans l'intérieur de l'hospice el gagna la première salle, qu'il parcourut; puis il pa^sa dans la seconde, dans la troisième, et enfin ilatteiguit la quatrième, celle réservée à la catégorie des blessés pai accident.

Une fois entré dans celte salle, il marcha lentement, paraissant chercher et exan%jnant les lits avec la plus grande attention. Dans l'une des rangées placées au centre de la salle et la coupant dans toute sa longueur, était un lit occupé par un malade, dont l'état était assez satisfaisant, car il dormait d'un aoinmeU proïoud el calme.

L'homme au manteau s'élail arrêté devant ce lit , une des lampes-veilleuses, accrochées au plafond de distance en dislance, jetail sa pâle clarté sur celle partie de la salle et permettait de distinguer les malades : celui étendu dans le lit devaul lequel s'était arrête l'homme au mauteau élait éclairé sulhsamuient pour qu'on pût l'examiner en détail .

Le malade avait le visage extrêmement pâle, mais non pas de cette pâleur aux reflets verts qui décèle l'envahissement de la bile : il avait celte pàieur mate et marbrée provenant d'une trop grande perle de sang. L'une de ses mains, étendue sur le lit, lémoiguaii étalement de cette cause de la blancheur du visage

BIBl-'"VPIN

Tel qu'il était, le malade n'était pas beau, dans l'accept ou propre du mot ; mais il avait cependant celte distinction que donne la pâleur mate, et une expression de boulé et d'insouciance, donnant à ses traits cal Lies plus de calme encore, rendait l'ensemble attrayant et aimable à contempler.

Une forêt de cheveux retombait en tous sens sur l'oreiller, et de grandes mous taches aux bouts poiulus allant déjà rejoindre l'oreille, menaçaient pour peu qu'on les y aidât, de faire une rosette derrière le cou.

L'homme au manteau demeura un moment i.nr.icbile, absorbé dans sa contemplation, puis il laissa retomber les plis de son lourd vêtement et il souleva un peu son chapeau. Alors apparurent des moustaches énormes allant s'enfouir dans une bouche touffue et des sourcils formidables tout hérissés et se croisant sur le front. Le nez était droit, les joues saillantes, mais ce qu'il y avait d'étrange, de saisissant au premier abord, c'est que pas la moindre animation ne régnait sur cette figure tellement impassible qu'on pouvait la prendre pour du cartou ou de la cire,

L'homme se pencha et mit doucement ses doigts sur l'épaule du dormeur. Celui-ci ouvrit les yeux.

« Alcibiade! dit l'homme.

— Hein ? qu'est-ce qu'on me veut? » fil le dormeur en se frottant les yeux.

Ce mouvement fut accompagné d'une grimace : « Aie! Ql-il. Ma satanée blessure me fait mal! est-ce que le temps va changer?

— Réveille-loi bien! lui dil l'incounu.

— Meréveiller...mais... Ah ça 1 dit Alcibiadeenayant enfin conscience de la situation, qu'est-ce que tu me veux donc, toi?

— Tu le sauras plus tard.

— Mj.is avauce un peu, que je voie la frimousse.

— Je suis masqué! dit l'homme à voix basse. Tu ne saurais me reconnaître.

— Masqué ! voilà qui est fortl Est-ce que nous sommes en carnaval?

— Ne crie pas si fort! tu vas réveiller tes voisins!

— Eli bien, qu'est-ce que ça me fait ?

— Il ne faut pas qu'ils entendent ce que j'ai à te dire.

— Pourquoi cela? je n'ai rien à cacher.

— Très bien, dit froidement l'homme masqué, alors parlons tout haut. Je vais te raconter une histoire, une vieille histoire, elle a quelque chose comme une dizaine d'années, peut-être plus même... c'était, je crois, en... 1788 ou 1789... sur les côtes de-Syrie, dans les environs de Beyrouth...

— Beyrouth 1 dil Alcibiade en tressaillant.

— Il y avait précisémenl dans cette ville, poursuivit l'homme masqué, un renégat nommé Ali, homme fort peu estimable el servant d'interprète, de guide, de banquier même à deux excellents chrétiens dont il avait su capter la coufiance, et qui se nommaient, si j'ai bouncmémoire, MM.de Charuey ; c'étaient le père et le fils, je crois...

— Plus bas! plus bas ! dit vivement le malade. Ça pourrait réveiller les voisins!

Page 1