‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 159 sur 220 · LE BLESSÉ · texte numérisé non relu

LE BLESSÉ

L'homme masqué s'était arrêté en regardant fixement le malade.

« Ah ! dit-Il, tu crains de réveiller les voisins, maintenant?

— Oui, oui, parlons plus bas.

— Sois tranquille, tous les lits qui t'entourent sont vides.

— <'.. mment! mais ce soirencoreils étaient garni?.

— Oj!, >ais cette nuit je devais venir, j'avais à causer avec toi, et je ne voulais pas d'oreilles indiscrètes autour de nous.

— Ma's qui es-tu donc?

— Tu n'as pas besoiD de le savoir. Demande-moi, non pas qui je suis, mais qui j'étais, et je te répondrai qu'il y a dix ans, à Beyrouth, j'étais l'ami de ce misérable Ali le renégat. »

Le malade tressaillit encore, et plus violemment que la première fois.

— Qu'as-tu donc?» demanda l'homme masqué. Le malade ne répondit pas.

— Un soir, poursuivit l'homme en se penchant sur le lit afin que pas une de ses paroles ne fût perdue, un soir, Ali et un chrétien nommé Dowski, réfugié russe, se promenaient sur la plage. Ali paraissait sombre, iuquiet, tourmenté ; parfois il regardait Dow-ki et il eutr'ouvrail les lèvres comme un homme qui a une confidence à faire et qui s'tppiêle à parler ; mais ses regards se détournaient et ea Louche demeurait muette. D <w-ki remarquait sa pantomime sans en deviner la cause. Il attendait, ne voulant pas provoquer une explication que cependant il désirait fort voir commencer. Enfin Ali parut prendre une résolution, et se penchant vers son ami, après l'avoir conduit dans un endroit désert :

— Veux-tu gagner mille sequins? lui dit-il. Dowski regarda Ali avec une expression d'étonne-

meul qui fit deviner ce qui se passait en lui, car Ali ajouta aussitôt :

— Nous les aurons demain, si tu le veux.

— Tu en auras donc deux mille? lui demanda Dowski.

— Oui, répondit-il.

— Et que faut-il faire pour gagner cette somme?

— Obliger un chrétien en en faisant disparaître deux autres.

— Deux assassinats! s'écria Dowski.

— Non, dil Ali en souriant, deux accidents qu'il faut provoquer.

Dow-ki réfléchit longuement, et il dit ensuite à Ali :

— Je refuse. Je n'ai jamais fait couler le sang dans un guet-apens, je ne commencerai pas pour mille se quius.

— Et pour deux mille? lui demanda Ali.

— Pour deux mille non plus.

Ali lui prit les mains et les serra avec une tendresse hypocrite.

— C'était une épreuve, dit-il; pardonne-moi. On avait voulu me faire douter de toi, mais maintenant que je l'ai sondé el que j'ai pu t'appiécier, je saurai répoudre à les calomniateurs.

Les deux hommes se séparèrent alors. Les circonstances les éloiguèreut l'un de l'autre depuis ce moment, el ils furent longtemps sans se rencontrer.

L'homme masqué s'interrompit.

— Je ne sais, dit-il eu i egardaut Alcibiade, si ce que je te raconte là t'intéresse beaucoup?

— Oui, murmura le malade d'une voix rauque, mais on peut nous entendre.

— Pion, les lits qui nous eulourent sont vides, je te l'ai dit, el je parle assez bas pour que mes paroles ne puissent aller frapper aucune oreille indiscrète, lors même que ceux qui sont dans celle salle ne dormiraient pas.

Alcibiade poussa un soupir qui ressemblait à un grognement sourd.

— Les années s'écoulèrent, reprit l'homme masqué ; on alleiguil 1791. 11 y a donc huit ans maintenant. Dowski s'était (ait marin, el il était devenu même assez bon pilote pour avoir une réputation à Beyrouth.

Dowski était économe de sa nature, et lo peu d'occasions de dépenses qu'il avait dans sa profession.

P.IIÏI-TAPIN

Une ombre se dtssiua dans l'obscurité, de l'antre côté de la

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je Mi.)

joint à celle économie naturelle, lui avait permis d'amasser quelques centaines de sequins à l'aide desquels il avait frété un petit navire pour faire le commerce des marchandises asiatiques entre les côtes de Syrie et l'Adriatique.

Dow=ki avait un but : il voulait amasser trois mille sequins, puis, cette somme acquise, il devait cesser son commerce et aller s'établir à Tareule, où une belle jeune ûlle l'attendait, prête à accepter son nom el sa main.

Cette jeune fille était d'une excellente famille et assez riche pour que ses parents exigeassent que son mari apportât de son côté une belle fortune. D nvski était jeune : il avait vingt-deux ans, il en paraissait dixhuit au plus, et il était joli garçon. Dès qu'il avait vu la belle Italienne, il eu était devenu passionnément épris. Eile, de son côté, l'avait trouvé fort à son goût, et il avait été convenu que l'union aurait lieu aussitôt que le marin aurait trois mille sequins dans la caisse de eonrnavire.

Eu 1791, Dowski était à la veille d'être propriétaire

de cette somme. Il avait deux mille sequins à lui, en numéraire, et il était certain de réaliser plus de duuze cents sequins de, bénéfice avec la vente de sa cargaison. Il arrivait d ne à Beyrouth, le cœur joyeus, comptant faire sa vente sous peu de jours, réaliser la somme ambitionnée, et remettre à la voile peur retourner à Tarente épouser enfin celle qu'il adorait,

Le jour où Dowski jetait l'ancre dans la rade de Bcy> roulh, le temps était superbe et la mer tellement calme qu'on eût pu laisse1' le navire sans amarres.

Dowski était descendu à terre, empressé de se mettre en rapport avec les marchands juifs qui devaient acheter sa cargaison. Après quelques démarches infructueuses, Dowski se rendit chez Abraham, le juif le plus riche de Beyrouth. Là, il entama l'affaire, mais l'on était loin de s'entendre, lorsque survint Ali, que Dowski n'avait pas revu depuis le soir où avait eu lieu la conversation que je viens de citer.

Ali témoigna la plus vive joie eu revoyant Dow.-ki : il lui dit qu'il arrivait de Damas où il avait longtemps séjourné: puis, quand il fut au courant de

IHBI-TAPIN

l'affaire qui se traitait, il se mêla de l'opération, et il fit si bien que le juif consentit au marché aux condilions que voulait Dowski.

Paroles échangées pour terminer l'affaire le lendemain, Ali emmena Dowski et lui demanda pour tout remerciaient de venir diuer avec lui. D:>wski ne pouvait refuser; d'ailleurs, il était tellement joyeux en pensant à son avenir qu'il était enchanté de rencon- Irer quelqu'un dont il pût faire le confident de son bonheur.

Le dîner fut donc pour Dowski l'occasion d'un long récit, dont la belle Italienne était l'héruïne. Ali complimenta son ami, le fêta et déboucha pour lui les meilleurs flacons de ses caves.

Dowski but à son bonheur futur, à sa belle fiancée, à ba famille à venir, bref, il but tant et à tant d'occasions qu'il s'enivra et qu'il s'endormit sur la table.

Tout à coup, Dowski fut tiré de ce sommeil par deux mains qui le secouaient énergiquement, et il entendit une voix crier à sou oreille ;

— Ton navire brûle !

0 iv-ki fut dans la rue en un clin d'œil ; il courut à la rade comme un fou, et il arriva pour voir son navire embrasé, coulant sans qu'on pût sauver un cordage.

Le malheureux demeura comme fou : le navire contenait tout ce qu'il possédait; les deux mille sequins amassés, les marchandises qu'il devait livrer le lendemain à Abraham, tout, jusqu'à ses vêtements et ses bijoux!

Plus tard on apprit que l'équipage s'était enivré, et que c'était dans un moment d'ivresse que l'un des hommes avait mis le feu au navire.

Ali amena son ami dans sa maison et essaya de lui prodiguer des consolations, mais Dowski ne pouvait rien entendre : il était hébété, il ne pensait plus.

Enfin il reprit conscience de la situation, et sa douleur éclata, terrible. Son mariage était rompu. Il ne pouvait retourner à Tarente, et sa future l'attendait cependant... Tout ce qu'un homme dans une pareille situation peut souffrir, Dowski le souffrit.

hiifin ne voyant plus de remède à ses maux, il était résolu à se tuer, quand Ali, s'approchant de lui, prit sa main et lui dit à voix basse :

— Console-toi, Dowski, tout n'est peut-être pas periul

— Comment? s'écria Dowski.

— Tu peux encore épouser ton Italienne.

— Non I nonl la famille me repoussera. D'ailleurs, quand je dirai que j'avais les trois mille sequius, lorsque mon navire a brûlé, on ne me croira pas; ou dira que je veux profiter de la circonstance ! Oh I non I non I

— Mais que le faut-il pour épouser ton Italienne? rrojs mille sequius?

Si un ami t'avançait cette somme?

Dowski bondit sur son siège : une lueur d'espérance illumina sou cerveau :

— Toi! s'écria-t-il. Tu pourrais...

— Non, pas moi, répondit Ali : malheureusement je ne suis pas assez riche, mais j'ai des amis qui le sout, un entre autres qui pourrait l'obliger...

1 >li I dit 1) wski avec élan, si cet homme me rendait un tel service, je ferais tout ce qu'il me demanderait.

— Lors même qu'il s'agirait de...

Ali s'arrêta. D /w,-ki le regarda avec étonnemeut.

— Ç emanda-t-il.

tant son parti.

— Écoute I dit-Il. L'ami dont je te parle est riche, mais il pourrait lo devenir plus encore. Il y a eu ce

oui, dans ce. para es, deux hommes qui, s'ils lient à mourir, . l'ami dont |o te parle

i"iiuue maguifiquo et dout tout le monde iguoro l'existence,

— Comment? demanda Dowski.

— Ces deux hommes sont le père et le fils, chrétiens tous deux et voyageurs. Le père vient de découvrir, dans le royaume de Perse, une mine ri'émeraudea u'unu grande richesse, et, pour le retnerciur de sa découverte, le shah lui a accordé à lui et à sou fils ce qu'ils pouvaient emporter de pierres brutes dans leurs chapeaux. Il y eu avait pour six millions de francs!

— Six millions! répéta Dowski.

— Oui. Les deux hommes ont accepté et ils ont quitté la Perse avec leurs millions en pierreries. Le shah leur avait fait donner une escorte qui les accompagna jusqu'à t.atakieh. Là, ils se sont embarqués sur uti navire qui fait voile pour Alexandrie, car à Alexand'-jc ou au Caire, ils trouveront lacilement le moveu de vendre leurs pierreries.

— Eh bien? dit D.Wcki en voyant Ali s'arrêter.

— Eh bien !... ce navire va relâcher à Beyrouth... je sais que son pilote vient de mourir en mer... Si tu t'offrais pour le remplacer?

— Moi?... dit Duw=ki.

— Eh! oui, toil n'es-tu pas assez bon matelot pour faire un pilote présentable?

— Si, mais pourquoi...

— Le navire est petit, dit Ali, il n'a pas d'autres passagers que les deux hommes, son équipage se compose de huit matelots...

— Eu bien?

— Six millions de pierreries sont faciles à sauver eu cas de naufrage, et...

Ali s'arrêta encore en regardant Dowski et en attendant l'effet produit.

Bref, l'infâme renégat finit par proposer claireme, i au pauvre marin le plus affreux des crimes. Dcw;ki et Ali devaient se rendre à bord du navire quand il relâcherait à Beyrouth, Dowski se présentant comme pilote, ce qui lui serait facile, puisqu'il avait exercé effectivement cette profession, et Ali comme passager.

Une fois embarqués, on profiterait d'un moineut favorable pour empoisonner l'équipage, puis on volerait les pierreries et on ferait échouer le navire, en se sauvant dans la chaloupe. De cette manière, la mort des deux hommes et celle de l'équipage seraient mises sur le compte d'une cataslio;hc maritime, à laquelle Ali et Dowski auraient échappé par miracle.

En entendant ces propositions faites d'une voix insinuante, Dowski demeura atterré... il ne pouvait répondre. Ali parla longuement, il lui exposa dans des termes chaleureux l'horrib'e de sa situation présente... il lui fit vuir sa fiancée l'oubliant, en aimant un autre... Bref, il lui tourna la tète. Dow ki, rendu déjà presque fou par ce qui lui était arrivé, oublia qu'il avait été jusqu'alors un honnête homme... il accepta L'infâme proposition qui lui étaii faite...

Le lendemain le navire signalé louchait à Beyrouth et prenait à sou bord les deux associ s. Le a lr même il reprenait la mer, confiant dans la science de Dowski, le nouveau pilote.

Le commencement do la navigation fut heureux : le temps continuait à être superbe et calme. Cette pureté de L'atmosphère, en rendant toute pensée do naufrage simulé impossible, faillit sauver LVw.-ki, car la réflexion eu surgissant lo détournait do l'action qu'il devait commettre ; mais Ali était toujours là... il excitait l'amour, la jalousie, toutes les passions eutin qui peuvent exalter les plus mauvais sentiments comme les plus sublimes.

Lo navire cependant avançait rapidement vers

. mi ciit dit que le ciel voulût le protéger,

en s'opposanl atout prétexte ilive de perte;

quaud une SOutl de Vent suinte vint lOUl à coup provoquer L'événement si Impatiemment attendu par les deux complices.

Le navire chassé par un vent du sud irrésistible, fut obligé de revenir sur sa route. La tempête augmenta de fureur et dura plusieurs jours, l'équipage était épuisé. Le capitaine du navire fut tué pai accident. Dowski, en sa qualité de pilote, dut prendre le commandement.

Euliu, la nuit vint où tout était préparé par les deux complices pour l'accomplissement de leur œuvre infernale Dn narcotique violent avait été mêlé

par les soins d'Ali aux boissons alcooliques de l'équipage... Dowski appela sur le pont les deux passagers eu réclamant leur aide dans ce moment critique : ceux-ci accoururent avec empressement.

Tandis que le pilote les occupait, Ali descendait dans leur cabine, forçait les meubles, brisait les serrures et s'emparait des pierreries et de tous les papiers des voyageurs.

Alors, remontant sur le pont, il se rua sur le père qu'il précipita dans la Méditerranée.... Puis, tandisque le fils, surpris, affolé, cherchait à sauver son père, les deux complices, poussant le navire sur un écueil, l'abandonnaient en s'élançant dans un canot préparé.

Poussé par le vent, le navire avait rétrogradé, et au momeut où il sombra, il se trouvait à la hauteur de Beyrouth.

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