‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 160 sur 220 · UN SOUVENIR D'ORIENT · texte numérisé non relu

UN SOUVENIR D'ORIENT

— Eh bien ? reprit l'homme masqué après unsilence, que penses-tu de cette histoire?

Alcibiade ne répondit pas. Se soulevant peu à peu à mesure que son compagnon parlait et attiré, pour ainsi dire, par une action magnétique, il s'élait presque dressé et il se tenait sur son séant, suspendu aux lèvres de l'orateur. S ju visage était devenu cramoisi : ses yeux étincelaient, il avait la main frémissante et les secousses imprimées aux draps du lit attestaient les commotions nerveuses qui agitaient toutson être.

— Ah çà! dit l'homme masqué, avec un ton de voix persifleur, celte aventure paraît t'intéresser au supième degré ? Veux-tu que je continue?

— Oui, murmura le blessé.

— On retrouva sur la plage le cadavre de l'un des voyageurs, celui du père, et l'on constata son identité, puis on constata également la mort du fils, que l'on put reconnaître, bien qu'il eût eu le corps déchiré par les aspérités des brisants sur lesquels l'avaient jeté les vagues.

Les autorités du pays dressèrent les actes de ces décès et la perte du navire fut mise sur le compte du naufrage.

Quand aux deux amis, les deux seuls qui eussent échappé au désastre, puisque l'équipage entier avait péri, ils atteiguirent la plage à quelque distance de Beyrouth.

ils avaient pu, racontèrent -ils aux habitants du pays, se sauver dans uue petite chaloupe, après avoir fait tout au monde pour sauver leurs compagnons. Au reste el par suite de l'un de ces hasards qui viennent quelquefois en aide aux crimes, uu navire était pa^sé en vue de celui qui se perdait, au moment du désastre.

L'équipage de ce navire n'avait pu supposer un seul instant que le naufrage avait lieu causé par une fausse manœuvre ; ou avait cru a l'un de ces événements si fatalement fréquents en mer et on avait tout fait, mais en vain, pour essayer d'envoyer du secours : le temps s'y était opposé.

L'incident de ce vaisseau passant sur le lieu du sinistre, la déposition des officiers et des matelots venant confirmer le dire de Dow-ki et d'Ali, furent d'un effet puissant. Personne ne savait à Beyrouth que les

deux voyageurs étaient possesseurs d'un trésor aussi considérable que celui des pierreries, de sorte que pas l'ombre du plus léger soupçon ne vint planer sur la tète des deux assassins. Bien au contraire, ils se virent accueillis, fêtés, entourés, recherchés par la société européenne de Beyrouth pour le dévouement dont ils prétendaient avoir fait preuve en voulant sauver les deux voyageurs qui avaient péri sous leurs yeux.

Dowski et Ali ne s'étaient pas quittés un seul instant depuis l'heure où le crime avait été acecompli ; aucun des deux u'avaient confiance en l'autre : il fallait faire le partage... Où y procéda...

Une nuit, dans la maison d'Ali, les deux hommes firent venir Abraham. Le juif, sans s'enquérir de la façon dont Dowski et Ali élaient devenus propriétaires des pierreries, se contenta de les estimer et d'en offrir un prix. Il procéda minutieusement, puis il ollVit d'acheter le tout cinq cent mille livres de France.

C'était le dixième de la valeur à peu- près. D irn; sou premier mouvement, Dowski refusa : il voulait le double au moins, et il proposa à Ali d'aller à Srnyrue, mais le reuégat s'opposa à ce dessein : il Lit ressortir tous les dangers d'uue solution retardée.

On pouvait, disait-il, finir par connaître la vérité ou du moins la soupçonuer : il fallait donc quitter le pays au plus vite el aller vivre heureux en retournant en Europe. Bief, Ali convainquit sou complice.

Plus tard, continua l'homme masqué en changeant de ton, Dowski apprit qu'Ali l'avait volé: qu'il avait passé un marché avec le juif, sans que D .wski le sût, et que, par ce marché, il s'engageait à faire accéder son compagnon au prix de ciuq cent aiill • livres, à condition qu'Abraham l'indemniserait en arrière par une somme égale à la moilié qu'il devait légalement toucher.

Ali était donc doublement misérable : après avoir volé les deux voyageurs, il volait son complice!

— Ce n'est pas vrai! s'écria le malade avec indignation.

— Ah! fit-il.

— Eh bien!... après? dit-il.

Le marché fut fait, poursuivit l'homme masqué. Abraham- compta l'argent: Dowski et Ali se séparèrent. Depuis ce moment,' je crois qu'ils ne se revireut plus.

Dowski s'embarqua le lendemain pour Malte, comptant de là gagner facilement Tarente.

Une chose difficile à croire aujourd'hui et qui esf cependant, c'est que Dowski, tout en aidant à accom plir le crime, tout en prenant sa part du vol, avai» ignoré les noms des deux voyageurs. Il savait que c'étaient le père et le fils etc'était tout. Gela s'explique cependant, car Dowski, sous le coup du terrible évé nemenl qui, en le frappant, l'avait précipité dans la voie fatale, Dowski avait l'esprit malade... Il n'avait pas songé un seul instant à s'enquérir du nom de ceux dont il convoitait l'héritage. Ali ne les avait jamais nommés devani lui autrement que les deux voyageurs, et pour les désigner séparément, il avait employé les deux qualifications de père el de fils.

En s'embarquant pour Malte, Dowski s'aperçut qu'il avait emporté avec lui tous les papiers relatifs aux voyageurs, papiers qu'il avait pris à bord du navire el qui étaient demeurés depuis ce jour dans la poche de l'un de ses vêtements.

Dowski interrogea alors ces papiers avec une curiosité avide : il les lut, les étudia, les classa et il finit par établir la position sociale de ses victimes. Les deux voyageurs étaient deux gentilshommes français se nommant MM. de Charney et appartenant à une vieille famille à peu près éteinte.

Il sut qu'ils avaient quitté tous deux la mère patrie plusieurs années auparavant, que le fils était alors un

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