‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 17 sur 220 · PREMIÈRE COURSE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE COURSE

Trois hommes causaient à voix basse daus le salon découvert, paraissant fort peu préoccupés des course» et s'isolant au milieu de la foule nombreuse qui les entourait. Deux de ces hommes, nous les connaissons de vieille date et nous les avons récemment rencontrés : c'était Camparini, le faux marquis, l'ex-valet de chambre du conseiller de Niorres, le terrible Roi du Bagne, enfin ; l'autre, c'était l'astucieux agent de M. Lenoir, Pick, l'associé du chef des Chauffeurs. Quant au troisième, nous le connaissons encore, s'il y a long temps que nous ne l'avons vu à l'œuvre.

— Tu disais donc, Roquefort? dit Camparini à ce troisième personnage, qui venait de s'arrêter au milieu d'une conversation entamée.

--Je disais que lèvent était à l'orage.

— Pour nous?

— Mais oui I

— Le crois-tu ?

— Pardieul J'aimerais assez à douter, mais le moyen! La situation est claire, trop claire même. Tu as Lucile entre tes mains, cela est vrai...

— Elle est là! dit Camparini en désignant de la main le salon fermé.

— Bien! grâce à cette heureuse capture, tu peux rentrer en possession de ces papiers que tu as eu la niaiserie de te laisser prendre jadis...

— Folie de jeunesse! Qui n'en a pas à se reprocher? Toi-même, rappelle-toi les sottises avec Bamboula!

— Je l'avoue, mais enfin ces papiers, il faut les ravoir.

— Et je les aurai.

— Oui, je sais que Lucile est là, mais elle a des défenseurs puissants, entreprenants, audacieux. Ce vicomte de Signelay est capable de tout. Ce Maurice Bellegarde est l'un des plus courageux officiers de l'armée française, et s'il savait que celle qu'il aime...

— Il ne lésait pas! interrompit Camparini avec impatience.

— Il peut le savoir un jour !

— Alors, que nous importe ! Il sera trop tard. D'ailleurs, ai-je donc jamais eu peur d'un homme?

— Non, je le sais, et j'avoue encore que cela m'embarrasse assez peu. D'une part, il ignore ouest Lucile, de l'autre il est retenu à l'armée et il peut être fait prisonnier d'un instant à l'autre; mais c'est le vicomte de Signelay et le comte d'Adoré, celui qui, sous un nom supposé, a la hardiesse de se promener partout où cela lui est défendu. Or, ce comte d'Adoré est à Venise : je l'ai vu il y a deux heures.

— Où cela?

— Dans le canal Saint-Marc : nos gondoles se sont croisées, et je l'ai parfaitement reconnu.

— Tu ne l'as pas suivi? dit Pick vivement.

— Le moyen? Les gondoles pullulaient autour de nous dans tous les sens. En deux minutes je l'ai perdu de vue complètement.

— Eh bien! dit Camparini, quand il serait à Venise!

— Comment! n'y vient-il pas chercher Lucile?

— Oui, mais chercher et trouver sont deux.

— Bah! qui cherche bien trouve : nous en savons quelque chose.

— Possible, mais il faut pouvoir trouver à temps, et quand celui-là trouvera, l'heure d'agir sera passée.

— Et le vicomte, tu l'oublies donc?

— Le vicomte ne parlera pasl

— Qu'en sais-tu?

— Et les Plombs?

Roquefort haussa les épaules.

— Le baron de Grafeld t'a répondu à cet égard, reprit-il, alors que ce matin lu es allé lui rappeler sa promesse.

— Le baron m'a dit qu'il avait vu les inquisiteurs, qu'il avait demandé l'arrestation du vicomle, mais que ceux-ci avaient hésité en s'appuyanl d'une part sur ce que le vicomte était Français, et de l'autre sur ce qu'il n'avait rien tenté contre la République.

— Oui, dit Pick avec un sifflement railleur. Les Vénitiens veulent nous ménager en ce moment : ils I iversent, ils ne savent que décider. Il csl évident qu'ils n'agiront pas sans motif grave.

— Eh bien! dil Camparini, ce motif grave, il s'agit de le leur fournir, voilà tout.

— Commeul?

— Écoutez, mes chers nuis. Que diable I vous me

voyez cal el souriant, donc c'esl que loul va bien.

\ ous ne croyez pas? il vous faut des preuves, des rai-

sons, des arguments? En voici 1 II existe en ce moment trois personnes pouvant nous nuire, c'est-à-dire pouvant entraver la marche de nos desseins ; ces trois personnes sont : le vicomte de Signelay, le comte d'Adoré et le lieutenant Maurice Bellegarde. Par une fatalité étrange, il nous est interdit de tuer nousmêmes aucun de ces trois hommes, car leur mort nous serait plus préjudiciable encore que leur vie. Réunis tous trois, ils pourraient beaucoup contre nous : séparés, ils ne peuvent rien. Libres, ils seraient au besoin les instruments de notre perte; entre nos mains, ils peuvent devenir des moyens puissants de réussite. Donc, ce qu'il y a à faire est simple : les tenir séparés d'abord, puis nous saisir successivement de leur personne.

— Sans doute, s'écria Pick, mais comment?

— Attends donc! Maurice Bellegarde est certes celui dont nous devons le moins nous occuper. D'abord il ignore absolument que nous existons, ensuite il est à l'armée : cette armée est en campagne et il lui est matériellement et moralement impossible de rien tenter en dehors de son service; cela est bien évident, n'est-ce pas?

— Certes, dit Roquefort.

— Laissons dès lors Maurice Bellegarde en paix quant à présent et ne nous en tracassons pas.

— Mais le comte d'Adoré?

— Celui-là est à craindre, je le confesse, mais que peut-il aujourd'hui? Il ignore où nous sommes, et dût-il parvenir à le savoir, nous avons entre les mains un gage de sécurité contre lui : c'est Lucile. Celui-là n'est donc pas non plus, pour le moment, l'épée de Damoclès que vous prétendez être suspendue sur notre tète.

— Reste le vicomte? dit Pick. Celui-là peut compter.

— Pas pour longtemps.

— Cependant, puisque le baron de Grafeld n'a pu obtenir des inquisiteurs l'ordre d'arrestation ?

— Si fait, il l'a obtenu.

— A la condition, sine qua non, que le vicomte aurait agi contre la République vénitienne.

— Eh bien?

— Eh bien! il n'a rien fait contre elle que nous sachions.

— Croyez-vous ?

Pick et Roquefort se regardèrent avec étonnement- Camparini souriait. Les deux hommes firent un même geste.

— Quoi! dit Roquefort, le vicomte aurait conspiré contre Venise?

Camparini, sans répondre, lira de sa poche deux liasses de papiers, il en prit une qu'il ouvrit et la présenta à Pick.

— Qu'est-ce que cela? demanda-t-il d'une voix railleuse.

Pick jeta un coupd'ceil rapide sur les papiers ouverts sans les prendre.

— Cela! dit-il, ce sont les notes de l'espion français entretenu à Venise par le Directoire, mais cet espiou est mort le mois passé dans mes bras.

— Mais tu as eu l'intelligence de l'emparer de ses papiers?

— Naturellement, puisque je te les ai remis et que les voici.

— Bon. Et ceci, maintenant?

Camparini présenta une seconde liasse à Roquefort.

— Ma correspondance avec lte comité jacobin de Lyon! dit Hoqucfort avec vivacité.

— Correspondance dans laquelle on le recommande chaudement de soulever l'e prit du peuple vénitien contrôla noblesse. Eh bien I chers amis, croyei vous qu'un homme sur lequel se trouveraient réunis <

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— Au nom du conseil des Dix, je vous arrête! (Pag.- 56.)

papiers ne passerait pas aux yeux des inquisiteurs d'État pour un grand criminel ? »

Pick et Roquefort firent un signe affirmatif.

— Il ne s'agit donc que d'une chose, continua Camparini, c'est de faire surprendre ces papiers dans les poches du vicomte Signelay. Ensuite, nous pourrons être tranquilles; à moins qu'il ne perce les Plombs, il ne les quittera plus.

— Sans doute! dit Pick, mais le moyeu de faire sur prendre ces papiers dans la poche du vicomte?

— C'estmon affaire.... Ah I... fit Camparani avec hauteur, je ne demande pas de conseil, regardez les courses et attendez!...

Pick et Roquefort échangèrent un regard indiquant évidemment qu'ils ne pouvaient comprendre. Camparini sourit railleusement, puis il se leva et se dirigea vers la partie fermée du salon. En ce moment, la foule entière éclata en cris et en applaudissements. Le premier des battelletti venait d'atteindre le but : la première course était terminée.

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