‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 167 sur 220 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

Il était cinq heures du soir et il faisait nuit close, (on au commencement de brumaire, c'est-à-dire à la lin d'octobre . Une voiture, attelée de deux rigoureux bidets de poste, descendait la rue Montmartre dans la direction des halles. Passant devant le marché au poisson et la halle à la viande, elle prit la rue de la Tonnellerie, qu'elle parcourut dans toute sa longueur, et après avoir traversé la rue Saint-Honoré, elle s'engagea dans la rue du Roule.

Cette voiture avait la forme des anciennes chaises à six places, véhicules aussi vastes que Bolides. Un cocher placé sur le siège la conduisait au pas : on devinait la voiture louée d'avance allant chercher ses voyageurs, mais se rendant à l'endroit indiqué avec cette lenteur et cette indifférence qui indiquent l'habitude.

Après avoir gravi doucement la première moitié du pont Neuf, la voiture tourna à gauche et s'élança au petit trot de ses chevaux sur le pavé du quai des Lunettes.

Arrivée devant une maison qui s'élevait au milieu du quai, la voiture s'arrêta et demeura stationnaire. Le co- < lier alluma sa pipe, s'étendit sur son siège et attendit.

Dix minutes après, un homme, arrivant par le côté opposé du quai, c'est-à-dire par celui sur lequel donne le pont au Change, se glissait dans l'ombre, longeant le pied des bâtiments de la Conciergerie ; cet homme, qui marchait d'un pas rapide, s'arrêta précisément à la hauteur de la porte de la maison devant laquelle stationnait la voiture de poste.

Il ouvrit la porte en pressant le ressort et entra. Un escalier s'offrit à lui, il gravit les marches avec une rapidité et une assurance décelant l'habitude et il atteignit le palier du deuxième étage : une porte s'ouvrit aussitôt, un rayon lumineux se glissa sur le carré et l'homme entra dans une pièce où étaient réunis quatre autres hommes qui paraissaient attendre.

— Je suis en retard, dit le nouveau venu, mais j'avais à parler au ministre. Voici les passeports, dont nous pouvons avoir besoin ; la voiture est en bas, nous pouvons partir.

— Oui, oui, dit l'un des quatre hommes.

— Attends, Charles, il faut que je parle à Jacquet, ajouta vivement un troisième personnage.

— A vos ordres, citoyen Bonchemin, mais si nous devons demeurer encore ici quelques minutes, il serait prudent de faire descendre Mahurec et le Maucot, afin qu'ils pussent veiller tous deux sur la voiture.

— Compris, on s'affale : en bas, Maucot I

Les deux iera ouvrirent la porte et s'élancèrent dans l'escalier. Henri, Charles, Jacquet demeurèrent seuls.

— Où est Rossignolet '? demanda Henri.

- Il nous attend a la barrière de Charenton.

— Seul, sans Louis, n'est-ce pas?

— Oui, Louis de Xiorres ne sait même pas que nous devons partir ce soir.

— Maintenant il fuit tout prévoir, reprit Bonchemin. l'n événement préparé, un accident inattendu peuvent nous séparer. Donnez-nous donc, mon cher Jacquet, renseignements précis, afin que, dans tous les cas, l'un de nous puisse arriver et sauver nos femmes et nos enfants.

— Les renseignements obtenus sont précis, dit Jacquet, etil est impossible de commettre une erreur. J'ai interrogé séparément la Cagnotte, Carmagnole et Chat-Gautier, tous trois avaient pris part à l'enlèvement, tous trois m'ont dit exactement la même chose. Chat-Gautier était le seul qui pût m'apprendre où les chauffeurs avaient conduit leurs prisonnières. Elles sont dans la forêt de

Fontainebleau, là où camp* une bande dont il faut que nous ayons raison.

— Elle est nombre i

— Trente hommes au moins.

— Nous avons des armes, dit Charles, et dussionsnous avoir a renverser une armée...

— Oh! dit Jacquet, mes précautions sont prises ; non seulement il nous faut sauver mesdames d'Herbois et de Renneville, mais encore il faut nous empai er de toute cett.; bande sans en laisser échapper un seul homme.

— Mais il nous sera impossible d'arrêter trente hommes à nous six...

— Mes précautions sont prises, et voilà pourquoi j dû tromper votre légitime impatience et pourquoi ; vous ai révélé que tantôt ma connaissance de l'endroit où étaient retenues, prisonnières, celles que nous devons saluer.

— Quoi! vous saviez...

— Depuis vingt-quatre heures, je connais le secret des chauffeurs.

— Et vous n'avez rien dit?

— Vous eussiez voulu partir sans tarder, vous eussiez tout perdu par votre précipitation. Mahurec et le Maucot savaient tout également, mais ils ont compris qu'ils ne devaient rien dire. Je leur avais défendu de parier.

— Mais pourquoi?

— Vos femmes ne sont pas les seules prisonnières de ces monstres... Mesdames de Signelay et Bellegarde...

— Quoi! elles ne seraient pas mortes!

— - J-e ne sais, mais j'espère. Avais-je le droit de risquer cette espérance .' La vie des trois êtres, celle même du fils de madame Geoffrin pouvaient dépendre de ma manière d'agir. J'ai cru devoir attendre et j'ai attendu.

— Qu'avez-vous l'ait?

— Oh! j'ai bien employé mon temps. J'ai choisi parmi mes hommes les plus dévoués et les plus solides, cinquante dont je réponds. Quarante sont partis ce matin, un à un, par des chemins différents, sous différents prétextes, sous différents déguisements, tous se rendant à Fontainebleau. Tous seront cette nuit réunis et cachés à l'endroit que je leur ai indiqué.

— Où cela ?

— Vous le saurez tout à l'heure. Les dix autres sont en ce moment avec Rossignolet à la barrière de Charenton.

— Pourquoi ?

-- Pardieu ! pour garder cinq hommes de la bande de liat-Gautier que j'ai fait enlever ce matin. Vous ne comprenez pas. J'avais besoin, pour arriver plus sûrement au but, de ne pas faire fausse route. Il s'agit de nous emparer par un seul coup de filet de trente hommes armés, déterminés, et qui savent bien que, pour eux, entre l'arrestation et l'éehafaud il y a la distance d'un procès. 11 faut non seulement arrêter ces trente hommes, mais encore délivrer les prisonnières et ne pas laisser le temps aux monstres de se livrer à quelque acte de violence.

— En arrivant dans la forêt, je diviserai mes cinquante hommes en cinq corps, car ceux qui sont à ia barrière de charenton vont nous suivre. Deux voii sont prêtes à les emmener avec ChatrGautier et les

. Elles nous suivent, nous arriverons tous ensemble. Mes cinq bandes formées, vous, Bonchemin. vous prenez le commandement de l'une, les quatre obéirontà le Bienvenu, à Mahurec, au Maucot et à moi Rossignolet veillera sur ChatrGautier, lequel donnera des ordres à ses hou, mes et sera responsable de tout. K gnolet s'en charge.

>< Chacun des hommes de Chat-Gautier sera le guide de l'une des cinq bandes, qui toutes devront arriver en semble à l'endroit désigné. Nous surprendrons donc, d'un seul et même coup les bandits... Vous comprenez?

- - Parfaitement ! dit Henri.

« Jacquet fouilla dans ses poches et y prit trois cahiers de papier ;il en remit un à Henri, un autre à Charles, et il garda le troisième.

— J'ai prévu ce que vous aviez prévu vous-mêmes, ditil, le cas où un accident, un événement viendraient à nous séparer. Chacun de ces cahiers, copiés tous trois l'un sur l'autre, contient le plan de la foret de Fontainebleau, l'endroit où est établi le repaire des chauffeurs, les routes et les sentiers qui y conduisent. Ces indications sont de la plus grande exactitude et ne permettent pas une erreur. De plus, sont encore inscrits, sur ces papiers, les mots de passe et de rencontre que je me suis fait donner par Chat-Gautier. Maintenant, tout est entendu.tout est préparé, il est l'heure, partons !

Les trois hommes se levèrent et se dirigèrent vers la porte. Jacquet marchait entête. Au moment où il posait sa main sur le bouton de la serrure, la clef tourna mue extérieurement. Jacquet se recula, la porte s'entr'ouvrit et une ombre glissa rapidement le long du chambranle.

Un personnage, enveloppé dans un manteau noir, venait de pénétrer dans la pièce. A peine entré, ce personnage écarta son manteau et la lumière éclaira le visage au teint bistré de la Caraïbe.

— Fleur-des-Bois! s'écria Henri avec étonnement.

— Que viens-tu faire ici? dit Charles.

— Demandera mes frères, répondit la jeune fille de sa voix cuivrée, en quoi leur sœur a démérité d'eux.

— Mais nous n'avons jamais eu cette pensée, Fleurdes-Bois, dit vivement Henri.

— Mes frères ont dû avoir cette pensée!

— Pourquoi?

— Ils partent et ils me laissent! ils vont au danger et il- i m'emmènent pas.

— Nous allons sauver nos femmes et nos enfants, dit Henri, nous n'avons pas le droit de risquer ta vie pour servir notre cause.

Fleur-des-Bois allait répondre, quand Jacquet, qui paraissait réfléchir profondément, s'avança, prit la Caraïbe par le bras et l'entraînant rapidement:

— Il faut que tu restes à Paris, lui dit-il à voix basse.

— Pourquoi ? demanda Fleur-des-Bois.

— J'ai besoin de toi.

Etsepenchant vers l'oreille de la jeune fille, il prononça rapidement quelques paroles. La Caraïbe tressaillit.

— Veux-tu ? dit Jacquet.

— Oui. répondit Fleur-des-Bois.

— Alors je puis compter sur toi ?

— Je le jure !

— Demeure ici et attends pour quitter cette maison que la voiture soit éloignée.

Les trois hommes descendirent et arrivèrent sur le seuil de la maison. Mahurec etle Maucot veillaient cachés dans l'ombre : le cocher dormait sur son siège.

- Le quai a été désert dépuis qui- nous sommes desi endus, dit Mahurec ; pas une ombre o.'a glissé dans > ténèbres.

Monte à côté du cocher, lui dit Jacquet. |,,. gabier ,'tllail s'élancer, Jacqnel |e retint par le bras !

— Je crierai route de Lille, dit-il a voix basse, le cocher \ a prendre le poni au change, traverser la place. du Chate-

let el monter la rue Sainl Denis ; arriva"' a la hauteur de

1 1 1 1 Grenètat, tu lui feras prendre a droite, et qu'il gagni pat les rues le faubourg Saint-Antoine, et qu'il se dirige alors droit vers la barrière de Charenton. Tu as

compi

— Ça y est!

Mahurec s'élança auprès du cocher; le Maucot, Charles et Henri étaienl déjà dans la voiture.

— Route ,1e Lille! cria .1 acquêt en montant à son tour. La portière se reforma et la voiture partit au galop. Le

quai demeura désert. Dis minutes s'écoulèrent. Alors, derrière le parapet du quai, on \it Burgir une ombre; cette ombre était celle d'un homme de haute taille. 11 Ira

versa rapidement et courut dans la direction de la petite rue du Harlay ; arrivé h la hauteur de la deuxième maison, il frappa à la porte qui s'ouvrit. Un cheval tout sellé était dans la cour; l'homme s'élança sur l'animal. Descendant le quai, il traversa le pont que venait de franchir la voiture, mais au lieu de suivre' la même route, il tourna à droite et partit à fond de train dans la direction du pont de Bercy.

Vingt minutes après, la voiture, emportée au grand trot de ses deux chevaux, atteignait l'endroit où dans la rue Saint-Antoine débouche la rue du Petit-Musc. Mahurec était toujours sur le siège; les quatre autres hommes étaient dans l'intérieur, Charles et le Maucot sur la banquette de devant, Henri et Jacquet sur celle de derrière. Jacquet était placé en face de Charles, la glace de la portière était relevée de leur côté.

Comme la voiture passait rapide se dirigeant vers la place de la Bastille, un coup sec retentit, la glace vola en éclats, et Charles porta vivement la main à son front.

— Qu'est-ce donc? dit Henri surpris.

— On vient de briser cette glace, et un morceau de verre m'a sauté à la tête.

— Tu es blessé ?

— Ce n'est rien.

— Caramba ! dit le Maucot. quel est le paroissien...

— Silence! dit Jacquet qui venait de se baisser et qui ramassait une pierre à laquelle un morceau de papier servait d'enveloppe.

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