LA. PATRIE EX DANGER
— La patrie est en danger, général! Oui! si jamais ce cri, qui fait accomplir des miracles, peignit une situation de la France, c'est à cette heure qu'il doit être dans toutes le- bouches !
C'était M. de Talleyrand qui parlait ainsi dans le petit salon de l'hôtel de la rue do la Victoire. Il était six beun S
du soir et, malgré tte heure peu avancée, le dîner était
terminé chez le général Bonaparte qui. suivant sa coutume, restait à peine un quart d'heure a table et forçai! i!i\ ives a être aussi rapides mangeurs que lui. Une société composée d'une dizaine de personnes, tous hommes dû jour, occupait de grands sièges autour d'une table recouverte d'un tapis.
Un seul était debout; celui-là était le gênerai .'Il chef
de l'armée d'Egypte, le héros que la France acclamait, le général Bonaparte, revêtu de sa simple redingote grise. 11 était adossé contre la cheminée, le liras gauche sur le dos, la main droite enfoncée sons le revers de sa redingote, il avaji la tète légèrement inclinée eu avant, et sur sou front uni et vaste >e reflétaient les rayons des bougies d'un petit lustre accroché au centre du salon.
Le général avait la physionomie non pas soucieuse, mais sérieuse, les pensées les pins grandes se heurtaient dans son cerveau en travail, le ivilet du génie illuminait son visage expressif. Ses regards étaient abaissés vers le tapis, son attitude enfin était celle d'un homme qui écoute avec attention et qui réfléchi! profondément.
Les dix hommes as>i< eu face de lui pouvaient représenter à peu prés l'élite de la société d'alors. I .a politique, Les arts, les sciences, la guerre avaient là leurs représentants les plus justement renommés. C'étail d'abord Lucien, le président des Cinq-Cents, le frère du général; c'était Tallej rand. c'était Fouché, le ministre de la police ; c'él neiit Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, Bruix, Rœdeper, i.e rcier, Daunou, Macdonald et quelques autres.
Talleyrand, assis à l'extrémité de la t aide, jouant avec un coupe papier, parlait de cette voi\ lento, incisive, qui taisait de lut non pas un grand orateur, niais un causeur
fascinant,
— Comptons bien, reprit il. Depuis sept ans nous avons
J'ai l'honneur de te présenter M. Louis de Niorres. (Page 187
eu huit révolutions sans compter celle de 89. Le 31 mai, la chute des Girondins. Le 5 avril, la chute des Cordeliers et la mort de Danton. Le 9 thermidor, la chute de Robespierre. Le 12 germinal, la défaite du parti Barrère, Collotd'Herbois et Billaud-Yarennes, Le 1er prairial, la défaite des Jacobins. Le 13 vendémiaire, l'établissement du Directoire. Le 1* fructidor, la réémigration des émigrés et le 30 prairial enfin, la lutte dans le Directoire même. Que prouvent ces huit changements de gouvernement dans le cours de sept années et qui tous ont obtenu l'assentiment populaire? Cela prouve, messieurs, que le peuple, que la France ont constamment compris que le gouvernement qui dirigeait les affaires n'était pas établi sur des bases solides, qu'un changement était désirable, cardans ce changement on pouvait espérer une amélioration que chacun sentait être nécessaire.
— Cela est vrai ! dit Iiœderer.
— Et, ajouta Regnaud, les hommes qui, après les orages de la Convention, ont imaginé le Directoire, n'étaient pas bien convaincus, soyez-en certains, de l'excellence et de la solidité de leur ouvrage.
— C'était une transition qu'ils établissaient! dit Bruix.
— Sans doute reprit Talleyrand. L'ombre du comité de salut publie était encore là pour effrayer les esprits. Puis on avait fait L'essai de la Terreur, on avait vu ce que pouvait ou plutôt ce que ne pouvait pas faire une république sanglante, consistant dans une assemblée unique, despotique et concentrant tous les pouvoirs entre ses mains, on voulut alors essayer d'un régime modéré avec des pouvoirs divisés et on a établi le Directoire.
— Et voilà quatre années que ce gouvernement continue son essai, dit Rœderer. Voyons où il a conduit la France : au dehors les ennemis sur nos frontières, nos conquêtes perdues, l'Europe liguée contre nous. Au dedans, des factions désunissant les villes et les chauffeurs désolant les campagnes!
— Oui ! ajouta Talleyrand, nous avons moins de cruauté, mais autant d'anarchie.
— On ne guillotine plus, dit Rœderer, mais on déporte!
— On n'oblige plus à recevoir les assignats sous peine de mort, ajouta Regnaud, mais on ne paye plus personne.
— Nos soldats sont sans armes et sans pain ! dit Macdonald.
— Nos flottes sans matelots ! dit Bruix.
ISi
—Partout nos armé is, jadis victorieuses, onl été battues. Qu'est devenue l'Italie? Reconquise par les autrichiens. Partout la guerre civile menace d'éclater! La Vendée e1
la Bretagne se soulèvent, les brigands infestent les grandes routes !
— A la terreur véritable, dit Fouché, a succédé nu ma laise général et intolérable.
— Oui, dit Talleyrand, et comme la faiblesse a aussi ses emportements, ce gouvernement si modéré a Uni par adopter deux mesures de la plus effrayante tyrannie. L'emprunt forcé et la loi des otages usent la France et révoltent tous les esprits.
— Et les chauffeurs ! s'écria Lemerçier. Est-il possible que sous un gouvernement, organisé se commettent de pareils brigandages? on arrête, .m assassine, on pille par toute la France, jusque di us fes villes, jusque dans Paris?
— Et les finances, dans quel état sont-elles ?4StDaunou! Les assignats n'existent plus depuis longtemps, les mandats qui les ont remplacés ont disparu aussi. Les fonctionnaires publies ne sont pas payés, ils n'ont rien reçu depuis dix mois. Aux rentiers on délivre des bons d'arrèrages dont l'unique valeur consiste à être reçus comme argent dans le payement des contributions seulement, mais on peut mourir de faim avec. La solde n'existe plus et pour nourrir les armées, on donne en payement des bons de réquisitions recevables seulement aussi en acquittement d'impôt !
— Cette situation financière, dit Maedonald, est la principale cause du revers de nos armées, car la démoralisation est partout!
— Quant à notre situation à l'extérieur, reprit Talleyrand, elle est pire encore. Eu dépit de la récente victoire de Zurich, l'Autriche occupe le Piémont, la Toscane les États romains et elle n'a rappelé ni le roi de Sardaigne à Turin, ni le grand-duc à Florence, ni le pape à Rome. L'Autriche triomphe à cette heure en Italie et elle veut garderpour elle saréeente conquête! L'Angleterre, riche de ses deux cent millions de Ïincom-Utjsc, prodigue l'argent pour entretenir nos dissensions intérieures et pour seconder nos ennemis. Sa marine bloque nos ports et nous prive des denrées coloniales. La Prusse ne nous attaque pasencore, mais elle lait ses préparatifs et elle nous menace. La Russie arme avec ardeur pour venger son désastre de Zurich. L'Espagne est prête à rompre notre traité d'alliance. Et pourquoi cet acharnement redoublé de nos ennemis, pourquoi cette apathie de nos amis? C'est que personne, au dehors connue au dedans, n'a confiance dans le gouvernement que chacun sent près de succomber. C'est qu'ainsi que je l'ai dit, général, la France est menacée sur ses frontières et dans ses provinces, c'est qu'ainsi que je l'ai dit, la patrie est, en danger!
Un silence profond sui\ it aussi ce cri de détresse, tous les regards demeuraient fixés sur le général Bonaparte, qui, toujours réfléchi, ne paraissait pas vouloir se hâter de prendre la parole. Enfin, relevant lentement la tête :
— Oui, messieurs, dit-il d'une voix grave, oui, vous raison, la patrie est en danger ! nui, vous avez peint
fidèlement et, sans exagération la situation déplorable de la France, oui. je le dis comme vous, la patrie es1 en danger; mais que puis-je faire pour la saui er? .le suis prêt donner mou sang...
- Il nous faul plus, dit Talleyrand, il nous faui votre génie. Il fautune main ferme pouraiderles gouvernements à tenir les rêne de l'État. Cette main, e'esl celle qui mon trail :i ses soldats les pyramides e.intemplaiit leurs succès.
— Une place de directeur! dit le général.
— Non, VOUS n'avez pas l*âg€, général, et jamais Go-
b ■ i el Moulin , i ron1 à mus faire accorder un.'
dispense, je les ai -ondes a Cd1 égard, j 6 suis Cerl.oii
de ce que je roua dis.
— Alors. ors, que voulez vous donc que je lasse?
— Que rov « la I n I cria Rœderer.
La nation entière a confiance en vous, ajouta ftegnaud.
— Votre nom est dans toutes les bouches, votre amour dans tous les cœurs: peuple, bourgeoisie, armée, vous attendent, et vous appellent, dit Daunou. C'est la souveraineté du peuple qui vous pousse, général, e1 cette souveraineté-là est la seule qui offre une base solide.
— D'ailleurs, reprit Talleyrand, il ne s'agit pas de rcn« verser. Le Directoire est un gouvernement de transition, il le sait, il le comprend. Son temps est fait, il va crouler...
— Général, reprit Rœderer avec animation, pourquoi ces hésitations, ces discussions? Je n'ai qu'un cri à faire entendre: La patrieesl en danger! Vous vous devez à elle, marchez à notre tête!
Ces paroles, prononcées d'une voix vibrante, produisirent un eii'et impossible à rendre. Par un même mouvement, toutes les mains se tendirent vers le jeune généra1. Bonaparte demeura immobile, mais très ému.
— Si la patrie a besoin de moi, dit-il, je ne lui faillirai pas, et, dans les orages politiques comme sur le champ de bataille, je serai toujours prêt à marcher à la tête de ceux qui la défendent.
— Merci au nom de la France, général, dit Rœderer en s'inclinant; que l'auréole de gloire qui vous entoure soit enfin pour la patrie qui souffre le symbole de la force, de l'unité et l'espoir d'un avenir heureux.
Quelques instants après, le général Bonaparte quittait le petit salon avec son frère Lucien, laissant livrée à ellemême la petite réunion des btimes célèbres qui venaient de lui exprimer leurs vœux. A peine fut-il parti, que toutes les tètes se rapprochèrent.
— Aeceptera-t-il? disait l'un.
— Consent ira-t-il? à agir disait l'autre.
— Oui, oui, dit Maedonald, car M. de Talleyrand a prononcé le mot magique qui sait faire obéir le général, il a dit : La patrie est en danger!
Tallcx rand se pencha vers Fouché :
— Avez-vous vu Barras? demanda-t-il.
— Oui. 11 est fou!
— Comment?
— 11 veut renverser le Directoire et se faire nommer président de la République!
Talleyrand haussa les épaules.
— on l'achètera, dit-il. J'ai vu Siéyes, il consent; il entraînera avec lui Roger Ducos, son ami. Le Directoire se trouvera donc 'réduit à Gohier et à .Moulins, c'est-àdire à une minorité impuissante. Siéyes a une constitution toute faite et la majorité au Conseil des anciens. Le général Boiiapait ■ et lui a la tête d'un gouvernement peuvent accomplir de grandes choses. L'un a l'activité, l'audace, l'héroïsme, le génie, la fougu el L'entrain de la jeunesse; l'autre a l'expérience de l'agi el des hommes, l'habitude de juger, l'esprit de ruse m essaire à un diplomate.
— Le général et Siéyes ne s'aimenl pas, dit Rœderer.
— Qu'importe, ils s'estiment, et pour deux hommes de leur valeur, c'est là le point essentu 1.
lui quittant le petit salon, le général, suivi de sou frère, éi n' passé dans celui où madame Bon parte, sa 80e et ses belles-sœurs étaient rassemblées é outanî le célèbre Garai qui, assi.-. .levant un clavecin, H. .-niait de sa voix -i belle quelqu'une de ces romances en vogue qui ont t'ait sa répul il ton
Au moment où Bonaparte entrait, Lannea courut 94
rencontre.
— Mon général, du il. je n'ai pas osi voua faire préi venir, «mais il 3 1 en bas quelqu'un qui vous demande ; c'esl encore le petil Niorres, vous sa\ ■ -. } le sergent-major de la :;?•■? il \ eu1 rous parier, toujours a propos du colon. -I Bi Ui garde.
— De Maurice? Oui, j'ai promis de le voir, r. -pondit Bonaparte, Corvisarl m'avait dit qu'il me ferait prévenir. Je veus von Niorres sur-le-champ. Donne l'ordre qu'on te
fasse monter.
— Ah! général, dit Lannéa an souriant, ce pattvre en«
l'ant Va perdre la tête au milieu .1- kOttl 1 e beau iuoudt-1
BIDI-TAPIN
— Bat ! un soldat habitué au feiU ! D'ailleurs il est brame. je l'aime cetenfantet je veux le présenter à ma femme.
Lannes appela un domestiquée! lui donna un ordre à voix basse, puis l'excellent homme alla se placer près de bporte d'entrée pour attendre l'enl'ant il le conduire fui-mème au général en chef. Quelques instants après, Louis, rouge d'émotion, taisait son entrée dans le salon d'un pas timide. Il portait l'uniforme de la célèbre èemi-hrigade, et cet uniforme use, terni, indiquait toute une existence de fatigues et de dangers.
— Viens! lui dit Lannes en lui taisant signe de le suivre.
Bonaparte était près de la cheminée, au milieu d'un groupe de dames. Louis se glissa doucement juqu'à son général et demeura en l'ace de lui, immobile, le corps droit, les pieds sur la même ligne, dans la position du -eM;ii sans armes, la main au front.
— Bonsoir, sergent, dit Bonaparte en souriant et en tirant l'oreille de Louis avec ce geste qui lui était si naturel et qui transformait en cri de joie le cri de douleur qu'eût provoqué le tiraillement assez rude de l'organe de l'entendement, tu viens me demander de payer ma dette? Tu fais bien, je te dois un souper depuis longtemps.
— Mon général! balbutia Niorres dont le visage était devenu cramoisi.
Tous les regards étaient fixés sur le jeune sergent. Madame Bonaparte, toujours empressée de témoigner son Bffection à ceux qui aimaient son mari, et que son mari paraissait aimer, s'était avancée vivement vers le jeune soldat.
— Ma clière amie, lui dit le général en affectant un air de gravité solennelle, j'ai l'honneur de te présenter M. Louis de Niorres, sergent-major dans la 32e demi-brigade, et plus connu à l'armée sous le nom de Bibi-Tapin. Nous sommes de vieilles connaissances, nous avons été nommés caporaux le même jour.
— En vérité? dit madame Bonaparte; mais monsieur a monté en grade depuis.
— Oui; il est même mon supérieur, car je ne suis que sergent moi. Il parait que mes braves d'Aréole et de Lodi ne m'ont pas jugé digne des doubles sardines. En attendant, j'ai une dette à payer envers le sergent-major. 11 m'a invité à dîner ou à souper une fois sur le bord de la mer Rouge, et j'ai accepté sans façon, je dirai même avec reconnaissance. Je m'étais engagea rendre la politesseau Caire, au retour de l'expédition de Syrie, mais je crois n'avoir jamais tenu maparole. Heureusement que ce soir l'occasion se présente de réparer cet oubli. Sergent, vous souperez avec nous.
— Mon général... balbutia Louis qui pouvait à peine parler.
— On dirait que tu as peur, dit Bonaparte.
— Oui... mon général, je l'avoue.
— Peur, un soldat, dit mademoiselle Hortense en souriant,
— Oh! reprit le général, il n'est pas ici sur le champ de bataille. En face de l'ennemi, je me porte garant pour lui.
Les aimables paroles du général avaient attiré l'attention de tous et de toutes sur le jeune soldat, et chacun se plaisait a remarquer l'air modeste et noble de Louis, ila jolie coupe de son visage, le feu qui brillait dans ses beaux yeux.
— Niorres, dit madame Hanielin en s'avancant; mais il existait jadis une famille de la magistrature de ce tnom.
— Ce jeune homme en est aujourd'hui l'unique représentant, dit le général.
— Tiens! lit une voix enjouée, .-'est Hil.i. Commentque tu te la passes, marmouset? Excusez, te voilà dans le Salon de ton général ni plus ni moins qu'un colonel.
— Ah! madame Lcfebvrc, vous connaissez mon sergent? pi le général en souriant et en allant au-devant de la femme du commandement de la division de Paris.
Le général aimait beaucoup madame Lefebvre, et ne laissait jamais échapper une occasion de lui témoigne; i etteairectioii, dunt l'excellente femme .'tait profondément reconnaissante.
— Si je connais l'enfant? dit-elle. Ah ! il y a beau temps ! Dis donc, Bibi, tu sais que si tu contes fleurette à la jolie mignonne, c'est moi qui me charge de te tirer les oreilles, tout sergent-major que tu serras.
— Mais, citoyenne...
— Cours la prétentaine tant que tu voudras, mon garçon ; mais quant fia. jolie mignonne, bernique:! elle est sous ma protection immédiate. A-t-on jamais vu ! un blanc-bec qui va emlirasser les demoiselles.
— Quel âge avez-vous, sergent? demanda madame Bonaparte.
— Seize ans passés, madame, répondit Louis.
— Combien as-tu de service? demanda lîonaparte.
— Huit ans, mon général, si les années de campagne comptent double.
Bonaparte sourit; et s'avancant vers Louis :
— Mesdames, dit-il d'un ton sérieux et en posant la nain sur l'épaule du sergent, regardez cet enfant, c'esi déjà un vieux soldat. S'il n'a que des galons dorés sur les manches, c'est qu'il est trop jeune encore pour avoir des épaule tt es sur les épaules, car ces insignes de l'honneur il les a gagnés. C'est un de mes enfants d'Italie : nous avons fait nos premières armes ensemble. Tambout de la 32°, c'est lui qui, à Medolano, a battu la charge seul au milieu d'une forêt, sous une grêle de balles autrichiennes, et qui a fait croire à toute une division ennemie qu'elle avait un régiment sur ses flancs. A Bassano il a plongé dans un torrent, sous le feu, pour repêcher le rouge du drapeau de la 32e qui avait été déchiré par un boulet. A Arcole, il a été, sous une pluie de boulets, traverser une colonne autrichienne pour porter un ordre. Enfin, à Jaffa, il est arrivé le troisième sur la brèche. Ai-je bonne mémoire, Bibi-Tapiu?
— Oui, mon général, dit le sergent avec une émotion qu'il ne pouvait plus dominer.
— C'est l'histoire de pareilles enfances qu'il faudrait faire publier à l'étranger, poursuivit le général avec animât ion. Les Autrichiens et les Russes apprendraient alors ee que peut être un soldat français par ce qu'est un enfant de troupe. Mesdames, le sergent Niorres est un brave, et vous savez que je ne prodigue pas ce titre.
— Ah! tant pis, je l'embrasse, le marmouset! s'écria madame Lefebvre dontles larmes d'attendrissement inondaient le visage. Viens, mon Aston.
Tout le monde riait et applaudissait.
— Il est orphelin? dit madame Bonaparte à son mari.
— Oui, répondit le général.
— Oh! dis-lui qu'il vienne nous voir alors, souvent, bien souvent, je veillerai sur lui.
Bonaparte lit un signe aftirmatif ; puis appelant le sergent de la main :
— Que voulais-tu me demander ce soir? dit-il.
— Mon général, répondit Louis, c'est pour mon colonel.
— Comment va-t-il?
— Bien mal ; on n'espère plus.
— Pauvre Maurice, dit le général avec un soupir.
— Le docteur Corvisart, reprit Louis, m'a envoyé vers vous, mon général, pour vous prier de tenir la promesse que vous avez bien voulu lui faire. Il n'espère plus, mais enfin il dit qu'il faut tout tenter, et que peut-être votre présence...
, — Quand Corvisart a-t-il dit que je pourrais voir Maurice ?
— Ce soir si vous vouliez, mon général. Le docteur vous attend.
Bonaparte sonna; un domestique parut.
— Ma voiture, coimnauda-t-il.
— Tu sors? dit vivement madame Bonaparte.
— Oui; je vais avec le sergent rendre visite an colonel Bellegarde. Corvisart me fait demander. Pauvre Maurice, un brave officier.
DIBI-TAPIN
On entourait le jeune sergent, dont le général venait, de tracer une si courte et si brillante biographie. Louis devenait le héros du salon.
— La voiture du général, annonça le valet.
— Viens, dit vivement Bonaparte au sergent. Puis se retournant vers sa femme :
— Nous reviendrons souper, ajouta-t-il.
Louis, tout honteux de tant d'honneur, suivait son général avec un peu moins d'assurance que si c'eût été sur le champ de bataille. Le général s'élança lestement dans sa voiture et fit signe à Louis de le suivre. La voiture partit rapidement.
— Ainsi, dit le général, le colonel Bellegarde est au plus mal?
— Hélas! mon général, répondit Louis, le docteur ne lui donne pas vingt-quatre heures.