FONTENAY-SOUS-BOIS
En allant de Vineennes à Nogent-sur-Marne, en suivant la nouvelle route qui a à peu près le tracé de l'ancienne, on laisse à gauche une charmante partie de bois, admirablement plantée et d'une végétation attestant une belle qualité de sol.
C'est derrière cette belle futaie que se dresse en amphithéâtre le petit village de Fontenay-sous-Bois, illustré par le séjour qu'y tir. jadis Dalayrac le compositeur.
En 1700. le bois de Vineennes et ses alentours étaient loin, bien loin de ressemblera ce qu'ils sont aujourd'hui, depuis que le bois est devenu parc anglais et que les villages environnants se sont transformés en réunion de villas attrayantes. 11 y a soixante-deux ans, le pare était une véritable forêt, fort mal hantée, ayant une réputation plus qu'équivoque : on prétendait que certaines bandes de chauffeurs, ayant pour but l'exploitation de cette partie du département, avaient établi leur campement au milieu du bois. Quant aux villages de Nogent-sur-Marne et de Fontenay-sous-Bois, ils offraient le plus triste coup d'œil. Deux ou trois belles et vastes propriétés, ruinées, saccagées, aux plantations ravagées, aux constructions à demi en ruines, témoignages de l'antique splendeur des seigneurs du précédent régime, s'étendaient désertes et silencieuses, incultes et désolées. Tout autour se groupaient de pauvres chaumières, de misérables demeures avoisinant ces prairies maigres et étiolées qui forment la campagne des environs de Paris.
Le soir où nous avons assisté au départ de Jacquet et de ses compagnons, et où nous venons de passer quelques instants dans l'hôtel du général Bonaparte, un homme, monté sur un bon cheval normand, galopait sur la route de Vineennes et, après avoir traversé le village, s'engageait dans le bois sans paraître se soucier de la mauvaise réputation dont il jouissait (ainsi que le disaient les habitants des environs.)
La lune venait de se lever et, éclairant la route, elle éclairait aussi de ses rayons le visage du cavalier, qui n'était autre que le comte d'Adoré.
Le vieillard se tenait merveilleusement en selle en dépit de son âge déjà avancé, et il conduisait sa monture en cavalier consommé. S'engageant dans la route de Nogent, il ne ralentissait pas l'allure de son cheval qu'il maintenait à tin bon galop de chasse. Le bois était absolument désert et silencieux et plongé dans d'obscures ténèbres que ne parvenaient pas à dissipe] les faibles rayonnements de l'astre des nuits...
Arrivé à la hauteur de l'endroit où la route se bifurque pour s'élancer à droite vers Samt Mattr et en face vers Nogent, le cavalier t"iinia brusquement à gauche, aban donnant la grandi: route, et courut sous bois en suivant un petit sentier.
Ce sentier aboutissait à l'entrée de Fontenay-sous Bois
que M. d'Adoré atteignit sans avoir l'ail la plus vulgaire
rencontre. Arrivé aux premières maisons du village, le cavalier mit sa monture au pas.
Il gravit lentement cette rue montueuse qui existait alors aussi et qui se nommait déjà la rue du parc, par le motif qu'elle longeait à cette époque l'enclos du grand parc du ci-devant seigneur de Fontenay.
M. d'Adoré contourna cette immense propriété et atteî gnit le sommet de la colline sur le versant de laquelle est bâti Fontenay, là où s'élève aujourd'hui le fort d< Nogent-sur-Marne.
Un peu sur la gauche de l'endroit où se dresse ce fort longeant la route qui descend vers la Marne, s'étendaien à cette époque de vastes terrains bien cultivés et qui in' cliquaient, de la part de leurs propriétaires, une exploitation active et bien entendue. Ces terrains, ensemencés de légumes, de blés, de toute espèce de racines, entouraient de vastes bâtiments construits sur le modèle de ceux des fermes de grande importance. Il y avait là le: étables, les granges, les écuries, les remises, tout ce qu constitue un établissement agricole de première valeur
Au centre des communs se dressait un bâtiment plu: élevé, plus élégant et qui devait être l'habitation princi pale des maîtres ou des fermiers.
Une grande cour, formée par ce corps de logis et le.1 bâtiments des écuries et des granges, s'ouvrait en fac< de l'habitation principale. Un mur bas, percé à son centre par une grande porte charretière, fermait le quatrième côté. Cette cour contenait des monceaux de paille et d< fumier; une charrette était dans un angle, des brouettes des instruments aratoires grossiers, des échelles, des poutres, des auges gisaient de tous côtés.
On comprenait, en contemplant ce désordre, que le tra vail n'avait été interrompu que par la chute du jour, cque derrière ces hautes murailles abritées par les toit de chaume, dans ces grands bâtiments aux larges fenêtres, il devait y avoir toute une population laborieuse e active qui attendait le chant du coq pour se remettre ai < travail.
M. d'Adoré était arrivé en face de cette belle' fermes l'aspect placide et doux; forçant son cheval à quitter 1 route, il lui lit sauter un petit fossé, et le lançant sui une pièce de terre fraîchement remuée, ce qui rendait 1; course pénible, il galopa en droite ligne vers l'habitatioi principale sans se soucier de chercher un sentier frayé
Le comte atteignit le mur de la cour et il mit pied terre. Aussitôt un aboiement terrible retentit de i côté de la porte en face de laquelle se tenait M. d'Ad et cet aboiement l'ut répété au même instant de quatre ou cinq côtés différents.
— Allons, allons, César! tu ne reconnais pas les amis' dit le comte.
Le formidable aboiement cessa brusquement et un gro gnement sourd, aimable, amical, lui succéda; puis m souffle puissant passa sous le jour du pied de la porte.
— Oui, oui, César! c'est moi, et j'ai du pain pour to dans nia poche! disait le comte en réunissant ses forces pour faire tourner l'énorme anneau tle la serrure.
Enfin la barre se leva, le comte poussa, et la porte s'entr'ouvrant, il entra dans la cour, tirant après lui son cheval qu'il tenait par la bride.
Un gigantesque bouledogue, l'un de ces chiens de garde qui attaqueraient au besoin la panthère et le tigre, se dressa sur ses pattes de derrière, montrant un collier tout hérissé de clous acérés et se livrant aux démonstrations les plus passionnées.
M. d'Adoré passant ses rênes dans la main gauche caressa le il, .^iie de la main droite. Alors l'animal, heureux de ee témoignage de tendresse, tourna sur lui même et s'élança, décrivant bonds sur bonds, avec des hurlements joyeux. Puis il revint vers le comte, se roula a ses pieds, reeut encore une caresse et recommença le moine manège. On eût dit qu'il faisait les honneurs de la ferme et qu'il invitait le visiteur à l'accompagner jusqu'au corps de logis principal.
M. d'Adoré avait refermé la porte, et, tenant toujours
BIBI-TaPIN
iot)
son cheval par la bride, il s'avançait suivant César qu gambadait avec des élans furieux. Au moment où le comte atteignait à la moitié de la cour, trois autres hurlements retentirent, et, de trois côtés différents, se précipitèrent trois nouveaux chiens tout aussi puissants que le premier.
lieux de ces trois chiens étaient exactement semblables à César, ils étaient de la même race, mais un peu moins gros cependant. A la façon dont ils s'approchèrent en regardant César du coin de l'œil, il était facile de voir qu'ils reconnaissaient la suprématie du formidable bouledogue. IN semblaient lui demander la permission d'aller souhaiter la bienvenue au visiteur.
César ne se préoccupait pas le moins du monde des Ueu\ chiens ; toute son attention était concentrée sur le troisième : celui-là n'était pas de même race, c'était l'un de ces lévriers à poils ras, à reins de fer, à membres d'a- 2ier, à dents de diamant, qui, aux colonies d'Amérique, ne reculent devant aucun animal, qui triomphent de la panthère et qui tombent en arrêt devant le serpenta sonnettes, qu'ils broient d'un coup de mâchoire. Ce lévrier Stail énorme ei son aspect véritablement imposant."
En voyant M. d'Adoré, le lévrier s'était rue comme un
t'.ei. t ignanl sa joie par des sauts prodigieux. César
avait poussé un grognement sourd et jaloux, son poil s'était hérisse et ses lèvres s'étaient relevées avec un rictus effrayant. Au grognement du bouledogue, le lévrier s'était arrêté et .tait demeuré les pattes de devant tendues, le corps replié en arrière, l'œil tixe et comme lançant à César un regard d'audacieux défl.
— Eh bien ! César! Eh bien ! Coumà ! dit le comte d'une voix menaçante et en se plaçant entre les deux chiens. Voulez-vous!...
Eu ce moment, une fenêtre du rez-de-chaussée de l'habitation s'ouvrait et une tête d'homme apparaissait éclairée par la lueur d'une lampe qu'une main avançait dans la cour. César s'élança d'un bond et courut avec les deux autres bouledogues dans la direction de cette fenêtre.
Le lévrier ne quitta pas M. d'Adoré qu'il paraissait dé- , orer des yeux :
— Oui, Coumà, lui dit le comte, ta maîtresse m'a dit de te caresser pour elle. Viens, mon bon chien! Fleur-des- Bois ne t'oubliera jamais! Si elle n'est pas venue, c'est qu'elle est auprès d'un pauvre malade...
Pendant que le comte caressait le lévrier qui se couchait sous la main du vieillard avec des ondulations gracieuses, le bruit de verrous tirés clans leurs gâches retentissait avec fracas, la porte de la maison s'ouvrait, et l'homme qui tout à l'heure était à la fenêtre s'avançait dans la cour, sa lampe à la main.
— Bonsoir, Hamelin! dit le vieillard.
— Ah! mon doux Jésus ! c'est vous, mon bon maître! tout seul et à pareille heure ! dit l'homme qui portait le o istume des fermiers des environs de Paris.
— Eh oui! c'est moi. Au reste, tu devais savoir que c'était un ami, tes chiens t'ont averti.
— Ah! pour ce qui est de ça, j'étais tranquille. Si ç'avati été un inconnu, il n'aurait pas fait deux pas dans la cour.
— Ils font toujours bonne garde?
— Oh! je vous en réponds! La semaine dernière, César a étranglé à moitié un particulier que je suppose être un brin chauffeur... mais s'il s'est ensauvé, il n'a pas emporté toute sa chair, il y en avait un fier morceau dans un fond de culotte que César avait dans sa niche. Pas vrai, mon chien?
César répondit par un grognement joyeux.
— Avec ces quatre chiens-là, voyez-vous, mon bon maître, continua Hamelin, je défierais toutes les bandes du département, car le lévrier que vous m'avez donné est aussi une crâne bête! L'autre soir il a appuyé une chasse à deux je ne sais qui; il a cassé le poignet à l'un d'un coup de mâchoire ; l'autre a crié et il a nié sans demander son reste.
— En vérité?
— C'est comme Pyrame et Dur-à-cuire ! En voilà encore de fameux i
Hamelin caressait les deux autres bouledogues.
— Il y a trois jours, reprit-il, Pyrame m'a rapporté dans sa gueule un bâton qu'il avait arraché, et il y avait un doigt après.
— Un doigt?
— Oui ! il l'avait coupé sans doute; et ce matin, au petit lever du jour, Dur-à-cuire avait franchi la haie du verger, et il chassait un grand gredin qui courait dans les vignes et qui a été obligé de lui abandonner son habit que le bouledogue avait happé par un pan.
— Ah çàJ. dit M. d'Adoré en réfléchissant, est-ce que ces quatre prouesses de tes chiens ont été accomplies en un court espace de temps?
— Mais... en trois jours!
— En trois jours?... Sais-tu que cela prouve que ta ferme a besoin d'être défendue?
— Aussi j'ai de bons fusils là-haut, de la belle poudre et du plomb qui est quasi comme des balles de calibre. Celui qu'en recevrait un grain dans le nez en aurait tout son comptant, que je dis !
— Entrons ! dit le comte. Nous causerons mieux.
— Voulez-vous souper, monsieur le comte?
— Oui, mon ami. La huche n'est pas vide?
— Oh! que nenni! Elle ne l'est jamais. Je vais appeler Françoise et les autres.
— Non! non! n'appelle personne. Tu me serviras toimême.
— Comme vous voudrez, monsieur.
— Mets mon cheval à l'écurie et viens me rejoindre, je vais t'attendre dans la grande salle. 11 y a du feu ?
— Et un beau !
M. d'Adoré monta les deux marches qui précédaient l'entrée de la maison et disparut, tandis que Hamelin, prenant le cheval par la bride, s'apprêta à conduire l'animal vers l'un des grands bâtiments formant ailes à droite et à gauche. Un grognement menaçant du gros bouledogue lui lit tourner la tête.
— Eh bien, César ! qu'est-ce que tu as, mon vieux? dit le fermier avec étonnement. Ah! je devine, gros jaloux ! Tu grognes parce que Coumà est entré avec, le maître... Allons! viens avec moi!... viens, mon chien!
Cinq minutes après, Hamelin rentrait dans la maison, tenant entre ses bras une énorme charge de sarments bien secs qu'il jeta dans l'àtre de la vaste cheminée de la salle.
La flamme jaillit rapide et claire, illuminant l'intérieur d'une grande pièce meublée comme les grandes salles de ferme. Un plafond à poutres saillantes dans l'intervalle desquelles étaient accrochés des jambons, des quartiers de gibier, des morceaux de lard fumés pendant au-dessus de la tète et menaçant de tomber dru comme la manne des Hébreux à sa première averse.
De grands bahuts, garnis de vieille vaisselle, étaient adossés aux murailles. La huche au pain se dressait dans un coin. Tout autour, accrochés aux murs, des instruments aratoires se mêlant aux ustensiles de ménage. Au centre, une grande table de chêne massif, épaisse comme un billot et solidement assise sur des pieds contournés.
Deux bancs de même force que la table, des tabourets. des chaises étaient placés çà et là, la plupart devant la table; quelques chaises en face de la cheminée. Cette cheminée occupait à elle seule presque tout un côté de panneau, son manteau monumental, qui eût pu abriter toute une société, projetait sa corniche en saillie très vivve. Son âtre énorme, garni de deux chenets à crans, noircis par l'usage, eût pu dévorer des souches entières. On apercevait, disparaissant à demi dans la cheminée, la chaîne de la crémaillère dont le croc eût pu soutenir un bœuf.
Quand Hamelin eut jeté sa brassée de sarments dans l'àtre, il courut à l'un des bahuts, l'ouvrit, y prit tout ce qui est nécessaire pour dresser un couvert, et en quelques secondes le souper de M. d'Adoré était préparé sur
l'un.- des extrémités de la gnande table, celle avoisinant la cheminée.
Lé vieillard 9'installa et commença à soup ir.
— Mon cher Hamelin, dit-il tout en mangeant avec appétit, tu m'as déjà donné de grands témoignages d'affieo* lion et de dévouement, il faut que tu m'en. donnes cependant de plus grands encore. Le veux-tu?
— Dame! mon bon maître, s'il ne s'agit que' de se l'aire couper en morceaux pour vous...
— Oui, je sais que je puis compt ir sur toi. Tu as voulu m si 'i Paris quand j'ai quitté ma province. Toi, paysan breti : : aux usages de ton pays, tu n'as pas recule devant l'étude d'une nouvelle culture pour utiliser ton séjour ici et faire valoir ma fortune en ache-
i eetti i rme dont tu as fait le plus bel établissement de environs de la ca dtale.
— Dame ! mon bon maître, je ne voulais pas vous quitte] ;n'êt >u1 pour moi .' N'étais-je pas un pauvre enfant o] pheiin quand vous m'avez recueilli pour me
ouoë, votre fermier, qui m'a appris "mon état à coups L< . iurdin et qui m'a si bien battu que je suis devenu le meilleur garçon de ferme du pays en même temps que l'amoureux de Mariic, sa fille? Et quand je lui ai demandé à être le promis de Mariic et qu'il a voulu me tuer, le ; K i ouoë, vous êtes venu, mon bon maître, vous -aviez que Mariic m'aimait et vous avez dit au fermier : « Ton bail expire, tu es trop vieux pour en recommencer un autre, je donne la ferme àHamelin à la condition que tu demeureras avec lui et que tu l'app i) < Etjfai épousé Mariic qui m'aime
toujours el j i te hou.ro cinq enfants qui se portent
bien, sans eeux qui viendront... etjesuis heu-
reux, et c'est \ us qui avez fait tout cela... et vous dites que je vous suis dévoué? Un peu plu lée au
m mené! Aussi ils ont eu beau abolir las nobles, les seiruire ce qu'ils appel tou, i maître, mon seigneur, monsieur le
pi in qui est corvée et devou rnient... voilà bras... voilà mon cœur... c'i I à \ous! br di i cette petit tirade avec
o '. mais en même temps qu
; son accent demeurait
i simplicité qui est l'expression du
d'Adoré i main à Hamelin avec un g
. i ineffabL
— Eneon uni I , dit-il, j'ai en toi la conflan e que ji dois avoir et a doni r une nouvelL preuve.
Hamelin obeo tournant ver- le fermier :
— Mon ami. 1, tu 1 rappel!
j'ai souffert loi- .1 la mort, de ma f -
— Oh! murmura Hamelin en ferma
• i . : toujo.u i inflexible
dit i ient de le ■ rendre plus, doulour nses encore. [u i , deux a
qui, du, mon
1 lamelin, reprit Le < une en mais tous m
i a l'I ... mon
— Oui... Pau
— Tu .i ■ ,i ! . ..
lui a
1 d qui a l'.n
,ii, le fermiei i , elui là, j'en u l .
péri , 1 ■ n . i : i ■ , | , ,
— Encore celui-là.
— Toujours! Cet homme, ce génie du mal vont Henfer s'attache à sa proie jusqu'à ce qu'il L'ait
— .Mais set homme où est-il?
— Le sait-on!... On ledit mort... Je soutiens, moi, qu'il est vivant... Oui, ce monstre existe encore et je ne suis pas Le seul qui pense ainsi. Fleur-des-Bois, la main Coumà, affirme que cet homme est à Paris, qu'elle l'a vu... qu'elle l'a poursuivi et qu'il lui a échappé...