‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 18 sur 220 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

Entre la première et la seconde course, il devait s'écouler l'espace d'une demi-heure : c'était une sorte d'entr'acte durant lequel, comme au théâtre, chacun rendait visite à ses amis, autant toutefois que le permettait l'agglomération effrayante des gondoles et des embarcations de toute espèce. Cette seconde course devait être fournie par des gondoles à deux rames. C'était la plus brillante des régates, et elle excitait l'animation la plus grande parmi les patriciens dont les barcaroli étaient engagés. Il était donc impossible qu'au milieu de ce va-et-vient général, des milliers de paroles échangées, d'interpellations envoyées d'un bord du canal à l'autre, on pût remarquer ce qui se passait dans une gondole enclavée au milieu des autres.

Campirini s'était levé et avait pu quitter ses compagnons sans attirer sur lui l'attention d'un seul dea

spectateurs ses voisins. Il écarta doucement le rideau de soie qui fermait hermétiquement un côté du salon el il se glissa derrière l'étoffe sans presque la soulever.

Ce petit salon, qui ne recevait la lumière que tamisée par les épais rideaux de nuance foncée, tout parsemés de broderies massives, d'or et d'argent, était presque plongé dans les ténèbres. Le demi-jour qui y régnait ne permettait pas' tout d'abord d'examiner nettement l'intérieur de cette partie de la gondole, mais peu à peu l'œil s'habituait à l'obscurité, distinguait un divan circulaire sur lequel était étendue une femme revêtue d'une robe de mousseline blanche. Cette femme avait les cheveux relevés eu nattes sur la tète, mais dans la position où elle se trouvait on ne pouvait rien voir de son visage. Elle avait la figure absolument cachée par ses deux mains réunies. Elle était immobile, les coudes appuyés sur le divan. Dormait-elle? pleurait-elle? réfléchissait-elle? Les trois suppositions étaient également probables et possibles, car rien ne pouvait déceler la seule qui fût vraie.

Cependant lorsque Camparini, écartant le rideau et pénétrant dans le salon, laissa filtrer un rapide rayon de lumière qui s'éteignit aussitôt sous les plis retombés, la femme fit un mouvemeni, et une de ses mains s'abaissant laissa voir un œil rougi et un front pâli. En voyant le marquis s'avancer vers elle, la femme ne bougea pas. Camparini ne parut nullement se préoccuper de cette réception muette, et il vint s'assoir sur le divan, fort près de la femme.'*Celle-ci laissa échapper un geste de dégoût et se recula vivement, comme si elle eût craint d'être en contact avec un bête venimeuse. Dans ce moment, elle écarta violemment les deux bras, et ses mains retombées permirent de contempler le visage.

C'était celui d'uue charmante personne de vingt ans au plus, au teint chaud et clair, aux grands yeux bruns, vifs, animés, et dont le regard était empreint d'une douceur et d'une suavité exquises. Les sourcils bruns, bien arqués, se dessinaient nettement de chaque côté de la fine naissance d'un petit nez aux ailes larges, aux narines rosées et mobiles. La bouche était jolie, les lèvres uu peu fortes, bien carminées et découvrant des dents admirables. Le menton rond était garni d'une fossette mignonne. La chevelure était splendide. Sans être parfaitement pure, la coupe du visage avait ce charme exquis, ce je ne sais quoi d'indéfinissable que l'on ne rencontre que dans les peintures mignardes du genre Louis XV. Greuze, Boucher, Watteau eussent été heureux de rencontrer un semblable modèle. Us eussent mis une cornette de dentelle sur cette tète ronde et mutine, ils eussent entouré d'uu fin corsage rouge cette taille de sylphide et chaussé d'une mule délicate ce petit pied à la eheville invisible. Grâce, mignonnerie, charmes étaient écrits eu toutes lettres dans l'ensemble de cette aimable personne. Et cependant, au moment où nous pénétrons près d'elle, ses yeux rougis étaient gros encore du larmes mal contenues, ses joues étaient pâles, et les veines saillantes de son joli front attestaient une préoccupation pénible de la pensée.

Camparini ne parut pas remarquer davantage le geste de répulsion qu'avait laissé échapper la jeune femme.

— Mademoiselle Lucile, dit-il, j'ai besoin de vous.

— Que voulez-vous? demanda la jeuue lille avec uu accent méprisant. Quel nouveau supplice allez-vous m imposer ?

— Alil ahl vous êtes pressée d'en finir? Eh bien! soit, allons au butl

parini fouilla dans sa poche où il avait remis apiers qu'il venait de montrer à PicL et à Roq i is papiers, il es tira an autre plus mi ouvrit.

i coutezl dit-il, je vais vous lire une lettre qui, certes, vous intéressera; du moins, je l'espère.

Et Camparini commença à lire à haute voix : « Monsieur le vicomte,

« Je suis à Venise, mais je ne puis vous voir; chercher à nous rencontrer serait non-seulement vouloir nous perdre l'un et l'autre, mais encore perdre sûrement celle que nous aimous tous deux plus que nousmêmes. Une circonstance heureuse et inattendue me permet de vous écrire : un homme sûr, dévoué, sur lequel je puis absolument compter, et qu'un hasard favorable m'a fait rencontrer aujourd'hui même aux régates, se charge de vous trouver pour vous transmettre cette lettre aiusi que le dépôt dont je l'accompagne.et dont je vous prie d'accepter la responsabilité. '

« Je vous connais, monsieur, c'est pourquoi j'ai foi en vous et j'agis ainsi que je le fais.

« Où suis-je à cette heure? Ne cherchez pas à le savoir : apprenez seulement que le plus grand danger me menace, et ce danger provient de papiers dont je suis dépositaire. Ce sont ces papiers que je vous envoie, que je vous conjure de conserver sans chercher à en connaître le contenu, sans vous efforcer de deviner leur valeur.

« Des circonstances imprévues, dont plus tard vous connaîtrez les causes, m'interdisent d'anéantir ces papiers, je dois les conserver intacts ; et cependant leur présence sur moi est le motif des maux qui m'accablent; elle peut eutraîuer ma perte; elle peut plus encore : elle peut perde ma sœur. Oui, sa vie dépend peut-être de la conservation de ces papiers que l'on veut m'arracher.

« Voilà pourquoi j'ose m'adresser à vous. S'il ne s'agissait que de moi seule, j'accepterais la lutte avec un sort cruel ; mais la vie.de ma sœur est en jeu. Ma sœur, oh! je sais bien, vous l'aimez; aussi je n'hésite pas. Recevez ces papiers; conservez-les cachetés; ne les laissez pas prendre; qu'ils ne vous quittent jamais jusqu'à l'heure où moi ou ma sœur vous les redemanderons.

« Une dernière grâce encore. Détruisez cette lettre aussitôt après l'avoir lue ; j'en adjure votre honneur de gentilhomme I

« J'ai foi en vous, monsieur le vicomte; j'agis sans défiance. Sauvez-moi, vous sauverez Uraniel Encore une fois, détruisez ma lettre en présence de celui-là même qui vous la remettra. »

— Avez-vous entendu? reprit Camparini.

— Oui, dit Lucile.

— Eh bien! cette lettre a été écrite en imitant votre écriture avec une habileté remarquable; elle est signée de vos nom et prénoms; rien ne s'oppose même à ce qu'elle soit cachetée de vos armes.

Lucile regardait Camparini avec un calme décelant une résolution énergiquement arrêtée. Il y avait uue virilité étrange dan- l'expression du regard incisif que ses beaux yeux lançaient sur le marquis.

— A qui est adressée cette lettre? demanda-t-elle sans que sa voix trahit ce qui devait se passer en elle.

— Au vicomte de Signelay, répondit neltcment Camparini.

— El les papiers dont vous parlez et qui doivent être joints à la missive?

— Les voici.

— Je veux savoir ce que coulieuueut ces papiers que vous allez envoyer, dit-elle.

Le marqui la regarda brusquement; puis il sourit.

— J'aime [ul brille sur voire physionomie, dit-il. Vous me demandez quels sont ces papiers queje

vais mol l • répondre tout

ce que ja voud n L facile;

ni.ii ne que rien ue l'entrave, la dupli-

cité me déplaît, El pui I ne vous l'avouer tis-

isï Depu ous êles entre mes ma d . \

avez fait preuve d'une telle énergie, d'un tel sangfroid, d'un tel courage enfiu, que je ressens pour vous une certaine admiration, et que j'aurais honte d'employer à votre égard des moyens vulgaires. Il y a trente ans, vous eussiez agi ainsi, vous m'eussiez témoigné ceméprissuperbe capable d'écraser uu moins fort que moi, que je vous eusse tuée sans miséricorde; aujourd'hui, j'ai cinquante, ans passés, vous amenez un sourire sur mes lèvres! Que voulez-vous, on baisse en vieillissant! tout cela ne veut pas dire que je sois sur le point de faiblir; non, de par tous les diables! Mais je reconnaîtrai votre fermeté non par de la colère, mais par de la franchise. Ces papiers, vous voulez savoir ce qu'ils contiennent? Je vais vous le dire : cette liasse est une correspondance d'espions français habitant Venise; cette autre est une seconde correspondance destinée à soulever l'esprit du peuple vénitien contre la noblesse. Il y a certes là de quoi faire pendre une demi-douzaine de gens parfaitement innocents.

— Ce sont ces papiers que vous voulez envoyer au vicomte de Signelay! s'écria Lucile.

— Oui, dit simplement Camparini.

— Mais dans quel but?

— Pour le perdre !... Le vicomte me gêne pour des motifs qu'il vous importe peu de savoir. Je veux le faire disparaître, sans être cependant pour rien dans sa disparition. J'ai fait adroitement solliciter des inquisiteurs d'État l'ordre d'arrestation du vicomte; mais comme il est Français et émigré, la république de Venise a deux motifs pour n'agir envers lui qu'avec une graude circonspection : il faut que sa culpabilité soit parfaitement démontrée. Or, vous comprenez, un homme sur lequel on découvrira des papiers semblables à ceux-ci...

— Et vous voulez vous servir de moi pour vous aider dans l'accomplissement de cette horrible infamie ? interrompit Lucile avec un éclat de voix strL dent.

— Naturellement, continua Camparini avec son même sang-froid. Vous seule pouvez me servir dans cette circonstance; vous seule pouvez écrire une telle lettre au vicomte; vous seule vous pouvez le forcer à sa faire dépositaire d'un tel legs... ou votre sœur; mais comme elle n'est pas encore entre mes mains, je ne puis avoir recours qu'à vous.

Lucile regarda Camparini avec une fixité qui avait quelque chose d'effrayant. Celui-ci, sans se préoccuper de l'expression de la physionomie de la fille, se renversa en attendant une réponse.

Lucile se leva brusquement.

— Cette lettre! s'écria-l-elle, quelque infâme qu'elle soit, vous pouviez l'envoyer sans me le dire, vous pouviez imiter mon écriture sans me prévenir. Pourquoi l'avoir laite alors? par quel motif agissez-vous? pourquoi cette nouvelle torture?

Camparini sourit.

— Pour que vous m'évitiez de vous l'infliger, répondit-il?...

— En détruisant cette lettre avant de l'envoyer.

— A quel prix?

— Vous savez quel est le secret que je veux connaître; vous seule pouvez me le révéler : voulez-vous l'échanger contre celte lettre?

Lucile joignit les mains.

— Encore!... s'écria-l-elle d'une voix rauque.

— Toujours !... ce secret, je le veux 1

— Il n'est pas le mien !

— Alors le vicomte sera perdu !

Lucile demeura un instant immobile, puis, redressant la tète, elle darda sur son interlocuteur des regards ardents aux effluves magnétiques.

— Que la volonté de Dieu soit laite ! dit-elle, je ne parlerai pas !

Camparini s'incliua froidement.

La seconde course des gondoles avait lieu alors, et la foule, anxieuse, attentive, témoignait bruyamment l'émotion qu'elle ressentait.

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