LA ROUTE DE BRUNOT
Les Parisiens ont pour habitude d'aller chaque année admirer, à grands frais, les paysages du Rhin, eux de la Suisse ou ibs Pyrénées. Certes, je ne veux pas médire à propos de cette mode de locomotion qui a bien son côté avantageux ; je ne veux pus prétendre que les coteaus du Rhin, les montagnes de la Suisse el des Pyrénées " lient pas un grand charme et un attrait puissant; mais, ce que je ne puis m'empécher de regretter, c'est que les trois quarts des Parisiens voyageurs qui vont explorer
P "■ am ■ du pittoresque des contrées lointaines, ne
connaissenl pa . ou psesque pas, ces ravissants paysai1" e dessinenl à quelques kilomètres de leur ré-
dence aabituelle. Subissant la loi commun.', j'ai, moi aussi, commencé par visiter l'Europe, puis ensuite j'ai
' me promener aux en\uons de Pans, et je soutiens
aujourd'hui qu il n'exii te pas de ville au monde qui offre, un rayon de dix lieues, une série aussi gracieusement pittoresq le points de \ ues saisissants que noire
:o inde ville. Le torl di ci i splendides paysages de la ede la Seine et de celle de la M irne ei t, pour les Paj i . d'être à la portée de tous les promeneurs. SI les en-
virons de Paris étaient seulement àcent lieues de la capitale, de quelle vogue ne jouiraient-ils pas ? Mais ils demeurent à l'ombre, absorbés qu'ils sont par l'éclat de la splendide cité.
Entre autres merveilles inconnues, parce qu'il est trop facile de les connaître, je ne crois pas qu'il existe en Suisse ou en Allemagne une route plus jolie, plus accidentée, plus pittoresque que celle qui, après avoir traversé le bois de Vincennes, passe la Marne à Joinville, court à Champigny, monte à Chennevière et s'en va par Ormesson et Suey à Boissy-Saint-Léger. De la côte de Chennevière, l'œil peut, par un temps clair, contemple! un panorama bien supérieur à celui si vanté de la terrasse de Saint-Germain.
(En quittant Boissy la route passant entre le château de Grosbois et celui de Lagrange, descend aux Camaldules pour de là remonter vers Brunoy.)
Par un soleil couchant, alors que les rayons rougeâtrel glissent obliquement sur ce panorama magnifique, l'œil se perd dans une série de plans tous plus pittoresques les uns que les autres, et l'on se prend a contempler ce merveilleux tableau sans pouvoir s'arracher à l'extase qu'il cause.
La nuit venue, quand le ciel est clair et parsemé d'étoiles, quand la lune monte radieuse dégageant sa lumière argentée, l'aspect change, mais il est toujours aussi saisissant, aussi grandement splendide.
Le soir où se sont accomplis les événements racontés dans les précédents chapitres, sans doute deux homme] subissaient cette fascination du paysage, car ils étaienl tous deux immobiles en haut de la côte île Chennevière : le ciel était superbe, l'atmosphère d'une limpiditi trême, et, en dépit de la nuit, le regard pouvait planel au loin, ne rencontrant pas de limites.
Au pied de la côte s'étendait la double vallée de la Marne venant de Champigny et coulant vers Créteil et Charenton. Au second plan se détachai;, en noir, la qu'île de Saint-Maur, puis le bois de Vincennes, puis zone lumineuse couvrait un espace cou-, i cable : Paris. Les gigantesques silhouettes de Notre-Dame, du Panthéon, formaient des points sombi cet horizon
rougeâtre qui avait pour bornes le mont Valérien et les coteaux de Saiut-Cloud. La lune, brillant dans un eiéj sans nuages et répandant au loin sa clarté, éclairait ce magique tableau.
Les deux hommes, appuyés sur le petit parapet déterra de lacôte, paraissaient absorbés dans leur contemplai
— L'heure est passée et rien encore, dit l'un. Regarde la route aussi loin que l'œil puisse s'étendre, elle es serte.
— 11 faut attendre encore cependant, répondit l'autre.
— Attendre, attendre, mais l'heure s'écoule; mais, tandis que nous attendrons ici, ils arrivi ronl là-bas, eux. S'ils arrivent, tout es1 perdu; tu le sais bien, Pick.
— Crois-tu donc. Roquefort, que le chef ne le sache pas comme toi. S'il nous a donné l'ordre d'attendre ici sans bouger, c'est qu'il entre dans son plan que nous devons demeurer inactifs. Tu connais eei homme : nous avonl tous voulu lutter successivement avec lui et il nous a tous broyés, brisés, contraints à redevenir ses esclaves. Vois Bamboula! El d'ailleurs, il l'aui le reconnaître, son intelligence es! dix lois supérieure à la nôtre. Aussi, an je pris une détermination don! je me
j'obéis passivement, sans discussion, - re pensée.
— Mais, ce soir, il s'agit d'un coup de fortune pouj l'association.
— Raison de plus pour que le chef ail pris toutes ses précautions. Éooute... j'entends un roulement lointain.
— Oui, dit Roquefort en prêtant l'oreille.
— Ne distingues-tu pis un poinl non- là-bas sur la route? Oui, je ne me trompe pas, o'esl lui.
Quelques instants après, effectivement, une bei enlevée par l'effort de quatre chevaux admirablement appareilles, montait la côte axée une vitesse dénotant une vigueur extraordinaire de la part de l'attelage : la route
niBI-TAPIN
Un gouffre s'ouvrant spontanément, engloutissait chevaux, voitures et voyageurs. (Page 202v
était alors fort mauvaise et autrement rude qu'elle ne l'est aujourd'hui, où on l'a abaissée de plus d'un quart d'élévation.
Pick et Roquefort se tenaient immobiles dans l'ombre. Quand la voiture fut précisément à la hauteur de l'endroit où ils se trouvaient, ils s'avancèrent vivement tous deux à la fois. La portière s'ouvrit aussitôt, mue par un ressort intérieur. La voiture avait ralenti sa course ; les chevaux marchaient au pas.
— Montez ! dit une voix.
Les deux hommes s'élancèrent successivement sans que la voiture s'arrêtât.
— Par Boissy, Grosbois, Yerres et Brunoy ! repritla voix en s'adressant au cocher ; au galop !
— Courez ! cria le postillon en enveloppant ses quatre bêtes dans un coup de fouet artistement administré.
Les quatre chevaux s'élancèrent à fond de train, et la voiture fut enlevée avec une vitesse qui tenait du prodige.
Lorsque Roquefort et Pick étaient montés dans la berline, deux des quatre places de l'intérieur étaient déjà occupées par deux hommes, dont l'un se tenait enfoncé dan» un angle, immobile et disparaissant presque dana
l'ombre, et dont l'autre, le corps penché en avant, pré sentait son visage à la clarté des astres de la nuit. Celuilà, qu'il était facile de reconnaître, était le citoyen Tho mas.
— Nous n'avons rien vu! avait dit Pick en s'asseyant
— Vous ne pouviez rien voir! répondit Thomas. II? ont pris l'autre route.
— Où peuvent-ils être maintenant?
— A Maison-Alfort.
— Alors, à peine avons-nous une avance suffisante!
— Nous arriverons à temps !
Un silence suivit ce rapide échange de paroles : la voi tnre continuait sa course avec une vélocité de plus en plus effrayante. Bientôt les premières maisons de Boissy- Saint-Léger se dessinèrent à l'horizon. Thomas se tourna vers son compagnon, celui qui se tenait immobile et dana l'ombre.
— Cassebras, lui dit il, aimes-tu toujours Rosette?
— Oui! répondit l'homme sans faire un mouvement.
— Alors, tu es prêt?
— Je suis prêt!
Tu sais que si tu hésites, le moment venu, si tu