‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 172 sur 220 · TA PIN · texte numérisé non relu

TA PIN

n'obéis pas sans réserve, tout sera dit. Rosette payera pour toi.

— J'obéirai, te dis-jel

i.e GARDE-BARRIÈRE.

La voiture venait d'atteindre Brunoy et elle descendait la côte sur laquelle se dresse la petite ville, aujourd'hui si jolie, jadis si splendidement fastueuse, mais alors si triste et si désolée. A proprement parler. Brunoy n'existait en 1799 qu'à l'état de ruines entourées d'un humble village. Tout offrait l'aspect de la plus effroyable désolation.

Tout le monde connaît la folle histoire des prodigalités du célèbre marquis, (ils de Paris de Montmart.el, l'un des héros de la finance du dix-huitième siècle. Quand ce marquis eut dévoré les vingt millions que lui avait laissés son père, Brunoy fut Vendu et acheté par le comte de Provence qui embellit encore le château. A cette époque la propriété princière s'éteadsait sur les deux rives de l'Yèrres, enfermaûl la rivière dans son parc et prodiguant ses eaux pour l'a ire je merles cascades qui rivalisaient avec

celles de Saint-Ci I et de Versailles. Rien n'était plus

beau que eê château, ces forêts, ces bois, ces cascades, ces parterres peuplés de statues, disent les mémoires du temps.

Puis s était élevé soudain le souffle révolutionnaire qui, passant mit les châteaux, forêts, bois, cascades, par terres etstatues, comme le simoun destructeur, n'avait laissi après lui que ruines, débris, anéantissement.

Rien ne s'étail encore élevé sur ces ruines : les murs avaient été abattus, une route avait été tracée à travers le parc, aboutissant à un pont qui permettait de franchir le pe;;i ruisseau. De l'autre côté "de ee pont situé au fond delà vallée, sedressaitla cote des Beaucerons longeani une partie duparc queTaima, déjà célèbre, venait récemment d'acquérir.

La voiture franchit le pont et s'engagea surla route à peine traci - onduisant aux Beaucerons. La montée était pénible: cependant les chevaux ne ralentirent pas leur allure, et bientôt ils atteignirent le sommet sur lequel se dressent les premiers arbres de la forêt de Sénart. Cette année de 1799, l'automne avait été magnifique et çaii de prolonger l'été jusqu'au cœur de l'hiver : le temps étail ce qu'on nomme un temps doux : aussi les feuilles des arbres avaient-elles commencé à jaunir, mais n'étaient-elles pas encore toutes tom forêt

n'offrait donc pas c I sec ci désolé que présentent

les haute- futaies, alors que le- rafales île novembre ont enlevé d tis leurs tourbillons les dernièn - feu

Les arbres déjà dégarnis à leur cime, mais encore garnis a leurs rameaux inférieurs, formaient une voûte

tendant a perte dé vue. La

voitui "i- [es br; nages d'un bouquel

qui bordai! la rein.'.

I ,a porl "'■ s'oua rit, Tl m- le premier :

Pick et Roquefort le suivirent, puis Cassebras sauta à on tour, sur un signe 'le Thomas, les tro

èrent le suivant pas à pas, Cassebras placé entre Roquefort et l'iek.

is quatre - m enf ié • sous bois, marchant sur

un lit de feuilles sèches, au milieu des r ses et des I

- et loiirn mt le dos .i Brunoy. Vpi rapide accomplie dans le plus religieux silence, ou peu de di mci une ■ orte de traînée lumineu ■liant a t c i'. ers li i n u \ des arbri

ot de loin ; illon blanchâtre I racé sur I

i . C'étaii la grande route qui, coupani th emeni la forêi di Sén u t d'un boul à l'autre ei

pi [u par le milieu, dans i loni ui ur, pari de \i

nuire Lieusaini pour, de là, coni mler à 1 Fram elund Fontaint

i ; ; [lie ensuite.

Thomas, marchant toujours en tète et dirigeant ses compagnons, suivit les abords de cette route, sans s'avancer sur la chaussée, marchant toujours sons bois, a l'ombre îles grands arbres, et se dirigeant vers le village de bien saint, où s'était accompli quelques années auparavant le crime trop justement célèbre du courrier de Lyon.

Bientôt ils s'approchèrent d'un grand carrefour situe presque au point central de la forêt, où s'élevait déjà et où s'élève encore aujourd'hui une sorte d'obélisque ou de pyramide élancée à quatre faces donnant chacune sui une route différente : la première venant de Paris par Moutgeron, la seconde allant à Melun par Lieusaint, celle de gauche conduisant àBrie-Comte-Robert, celle de droite a Curbeil.

En arrivant près du carrefour, Thomas ralentit sa marche et invita du geste ses compagnons a étouffer le bruit de leurs pas. Tous quatre, glissant avec précaution, atteignirent l'extrémité du fourré épais qui les plongeait dans une obscurité complète, et Thomas, écartant avec précaution une branche qui gênait sa vue, avança douce ment la tète.

Le carrefour au centre duquel se dressaitla pyramide, était coupé par deux baies se croisant et se coupant en croix de Saint-André: mais autour de la pyramideétaii réservée une petite place, un espace libre, ayant la voie facilement pour deux voitures et permettant de tourner autour du petit monument.

Cet espace était enfermé dans quatre barrières, se rejoignant à angles droits et formant une place carrée autour de la pyramide. C'était de chacun des quatre angles que présentait la réunion des quatre barrières, que partait une haie vive, haute et très fournie, qui, dn

carrefour, ainsi que j'ai dit, allait aboutir au fourré et interdisait toute communication pour un véhicule, si léger qu'il fût, entre les quatre routes qui, resserrées chacune entre deux haies formant entonnoir, vem forcément aboutir à l'une des quatre barrières enceignant la pyramide.

Tout autour du carrefour, et à l'endrprt même où se terminait chaque haie, était creusé un s profond

rempli d'un sol liquide composé de boue et de vasi d'où se dégageait une odeur pestilentielle.

Près de la barrière, à laquelle aboutissait la route venant de Paris, placée un peu sur côté de façon à n', ver en aucune manière le passage du grand chemin, se dressait une modeste cabane en pi ecouverte

en chaume, sorte de cahute de sauvage, que l'on eût pu prendre, placée comme elle l'était au milieu de la forêt, pour un abri établi par des chasseur-. Ce qui eût détruit cette supposition cependant, c'étaii le voisinage des quatre haies donl il étail difficile au premier abord de comprendre e1 de définir l'us

Or, presque toutes les routes de la République, dans im cinquante lieues autour de Pans. é1 iin si de baie- vives placées de distance en distani i r uanquéesd'une cabane identiqu àcellequejei (plisser, et posée là connue une sentinelle.

i m i une mesure prise depuis deux seulement

qui avait établi t st état de choses sur la grande route de ta République fran I d'abord, quand je dis

c', t que je ne troui e pas d'autr on pourrendre

plus convenablêmenl ma pensée. Route, telle Tjue nons l'entendons au

,. el entretenue, au terrain uni, sur lequel les ..

l'es pell\ eut rouler -ans aeealelil. ftOUti . a 1.1 ib"

i nifl m a pi

de destin iduire d'un

un autre connue le ,hl JU il lell -enient le Dit

n. me de l'Académie . mais une cette voie tVn praticable, i une aut re .1 (Taire.

Sans être ingénieur des] • chaussées, on sait com-

bien peu île temp m i mt poiir rhani

sol artificiel que l'oi "une rouie. Or, en 1799, il y

avai! • route- étaient abandon

Sous ht monarchie, on avaU i nu à l'entretien des i

routes au moyen des corvées ; mais, la Révolution ayant aboli les corvées, il avait fallu songer à un autre moyen et la Convention avait porté au budget général une somme destinée aux voies de communication pour les maintenir en bon état, mais forgent avait manqué pour ce service comme pour les autres.

lie Directoire était venu et il avait trouvé les routes dans un tel état que, dans certaines contrées de la France, il était littéralement impossible de voyager autrement qu'à pied ou à cheval. On pense quel effroyable préjudice cria causait aux relations commerciales, et bien que l'industrie fût loin d'être développée comme elle l'est aujourd'hui, cette impossibilité de communication était pour elle un coup de grâce.

Il fallait donc absolument trouver un moyen de remédier au mal. Or le Directoire n'était pas plus riche que la Convention : les fonds manquaient absolument et on ne pouvait rien faire, car il fallait de grosses sommes.

Ce fut alors qu'on eut l'idée d'une ressource spéciale qu'on ne pût pas aliéner, qui ne pût pas faire défaut, et, pour arriver au but, ou avait imaginé une taxe d'entretien et créé des barrières pour la percevoir. Cette taxe avait été affermée aux entrepreneurs des routes euxmêmes et elle avait été perçue avec acharnement, mais les routes n'y avaient rien gagné : les entrepreneurs, mal surveilles, fraudaient a la fois et sur la perception de la taxe et sur l'emploi de ses produits. D'ailleurs, cette taxe avait rapporté à peine 12 millions et il en eût fallu plus de 100 au moins pour réparer les ravages causes par le

temps, i a les barrières étaient établies, mais les routes

n'en etai.Mii pas meilleures.

C'était tin bureau de perception qui éi Lit I tbli au centre d de la petite pyramide autour ii nt forci mén< défiler les voitures venant soit de Paris ou 'le Melun, soit de Brie-Comte-Robert ou de Corbeil.

Thon r arrêtés sur le bord

du 1 -•■ux qui enceignait le carrefour. Th<

Pick ; i examiner avec une

tion profonde le carrefour et la cabane du percepteur de la taxe. Cassebr is, demeuré un peu en art aissait

atten profonde de l'homme qui,

ayant un parti pri d'avance, ne s inte-

resse à rien.

Th" pencha vers Roqueforl et Pick etleurparla

rapidement a l'oreille. Le.- deux hommes firent un afflrmatif, comme pour prouver qu'ils avaient cou puis nt l'un à droit :, l'autre à gauchi', en suivant

le fosse sans le franchir, ils disparurent rapidemi sans bruit au milieu des ténèbres.

Thomas s'avança alors vers Cassebras qui était demeuré immobile à la même place.

— Tu vois cette caban- ada Thomas à voix basse et en désignant la modeste cahute qui se dressait en face de la pyramide, à cinquante pas au plus de l'endroit où se

dent les deux hommes absolument et complètement dissimules dans l'ombre, tu vois cette cabane"? répéta Thomas.

— Oui ! répondit le colosse.

— C'est celle du percepteur de la taxe.

— Pour à faire ici, il faut que cette cabane soit libre.

is ne répondit pas.

— Or, dans cette cabane, il y a un homme de trente ans

inné et bien décidé, je te l'affirme, à se défendre. Tu comprends?

— oui. Après?

— Eh bien, je te répète qu'il nous faut cependant cette cabane, afin que pas un œil indiscret ne puisse nous surprendre.

Cassebras tit un mouvement comme pour franchir le fossé. Thomas l arrêta du geste.

■ —Où vas-tu? lui demanda-t-il.

— Parbleu ! répondit le colosse avec un calme effrayant, je vas tuer l'homme qui nous gène.

Thomas enveloppa Cassebras dans un coup d'œil scrutateur qui perça l'obscurité pour aller saisir, sur la physionomie du fort delà halle, l'expression de la pensée la plus secrètement enfouie dans les replis de son cerveau.

— Eh! eh! fit-il en souriant, je crois que décidément tu te formes chaque jour de mieux en mieux.

— Faut-il y aller? répondit simplement Cassebras en désignant la cahute.

— Attends ! j'ai oublié de te dire que cet homme n'était pas seul.

— Ah! il a un compagnon! tant mieux! ils pourront se défendre.

— Ce n'est point un compagnon qu'il a, c'est une compagne.

Cassebras tressaillit.

— Une femme? dit-il.

— Oui, répondit Thomas dont les regards étaient rivés sur ceux de son interlocuteur. Oui, une femme est avec lui : cette femme, c'est la sienne, et elle a auprès d'elle un jeune enfant de quelques années.

— Eh bien? dit Cassebras.

— Eh bien! tu ne comprends plus?... Il faut tuer l'homme, la femme et l'enfant, voilà tout!

Thomas avait prononcé ces paroles avec un calme et un sang-froid effrayants. Cassebras avait fait un mouvement en arrière, et se croisant les bras sur la poitrine :

— Non! dit-il.

— Quoi! fit Thomas d'une voix sifflante, tu refuses?

— De tuer une femme et un enfant, oui !

— Eh bien ! pendant que tu tiendras l'homme je tuerai la femme et l'enfant, moi !

— Non ! dit encore Cassebras.

— Comment, non?

— Je ne pourrais pas voir tuer sous mes yeux deux êtres faibles et sans défense. J'aurais beau te prome" i e, je ne pourrais pas ; je me connais, vois-tu... en entendant crier la femme et l'enfant, j'oublierais tout... et... voistu... je t'étranglerais !

— Et Rosette, dit froidement Thomas, tu l'oublies?

— Non! dit Cassebras avec énergie. Mais écoute, ne demande pas plus que je ne puis faire ; j'aime Rosette, et pour la délivrer, pour en faire ma femme, j'ai consi

uir aussi misérable que tu me le proposais. Oui, je suis un misérable, mais je ne suis pas un lâche, ente tu : Il y a un homme qui te gêne, il faut le tuer, je l.ien... mais cetkomme est armé, mais il est jeune, il est fort, peut-être... je ferai du bruit en m'approcl il n l'entendra, je l'insulterai, et nous nous battrons, et je le tuerai. Mais tuer une malheureuse femme et un pau- \ ri petit enfant, ou les voir assassiner sous mes yeux... sans venir à leur secours... ce serait une lâcheté, que e ne comprends pas qu'un homme de ta forci pu mettre!... Ne me demande pas ça, je ne pourrais pas !

— Mais Rosette! dit l'impitoyable Thomas.

— Eh bien ! dit Cassebras avec résolution, elle serait là. elle devrait mourir, que je ne pourrais pas frapper une fémrafe et un enfant... je laisserais mourir Rosette et je me tuerais après; d'ailleurs Rosette me remercierait, j'en sûr... elle aussi aimerait mieux mourir!

Thomas sourit ironiquement.

— Et si Rosette ne devait pas mourir? dit-il. si elle .1 vivre et souffrir tous les martyres de l'enfer pour te punir de ta désobéissance? Si tout ce qu'on peut enfanter de tortures, je l'enfantais pour prolonger les douleurs de celle que tu aimes, si, à chaque heure, à chaque minute elle te maudissait pour ne l'avoir pas délivrée, elle uuetu prétends adorer, si elle...

— Tais-toi! dit Cassebras d'une voix sourde, je te tuerais, vois-tu!

— Bah! si tu me tuais, tu ne saurais jamais où est Rosette, car moi seul connais le secret de sa prison !

Cassebras serra ses poings avec une telle énergie que les os des jointures craquèrent.

— Eh bien ! reprit Thomas après un silence, que décides-tu?

Cassebras s'avança et posa son doigt sur le bras de son compagnon :

— Écoute! dit-il, depuis quelques jours j'ai pris mon parti, tu le sais ; je suis avec vous, j'y resterai, soit, puisqu'il le faut pour être heureux; mais, encore une fois, ne me demande pas plus ! Encore une fois, réfléchis ! n'essaye pasl... J'aurais beau te promettre, que, le moment venu, je prendrais la défense de la femme et de l'enfant... Maintenant je t'ai dit tout, fais ce que tu voudras!

Et le colosse, croisant ses bras sur sa poitrine, se renferma dans un profond silence. Thomas l'examina du coin de l'œil, puis, relevant lentement la tête :

— La mort de la femme et de l'enfant n'étant pas absolument utile, je veux bien consentira les laisser vivre, dit-il avec un geste indifférent. Quant à l'homme, il peut vivre aussi... seulement, il faut qu'aucun des trois ne puisse voir ni entendre. Tu nous aideras à les arrêter et à les garrotter, à les bâillonner, puis on les gardera à vue...

— Oui, dit Cassebras dont l'œil lança un éclair joyeux.

— Ah! fit Thomas qui surprit cet éclair rapide, tu es heureux? Ne te réjouis pas, cependant, car tu n'as pas payé ta dette à l'association dont il faut que tu fasses partie, si tu veux revoir Rosette libre et te tendant la main... Écoute à ton tour et apprends à me connaître, Cassebras, afin que dans l'avenir tu saches quel est celui qui te commande. Dans cette cabane il n'y a qu'un homme seul, et je n'ai jamais eu l'intention même de faire tuer cet homme, car si je n'hésite jamais devant la mort, alors quecette mort peut m'être utile, je ne fais pas tuer pour le plaisir de tuer. Non ; si je t'ai parlé ainsi que je l'ai fait, c'était pour te sonder, pour t'éprouver. J'ai vu ce que je voulais voir. Tu as peur de répandre le sang ; il faut te guérir de cette faiblesse, Cassebras, car il faut, je te le répète, que tu payes ta dette de sang à la grande association. Réfléchis !... Tout à l'heure je vais te mettre à l'épreuve ; mais cette fois, si seulement tu hésites, je te jure, entends-tu, je te jure qu'à l'instant même Rosette sera perdue pour toi ! Oh ! ne prends pas un air menaçant ! Non, il ne sera plus temps de revenir sur ton hésitation, Cassebras !... Je veux être obéi, sans discussion !... Quant à ta force physique, ne compte jamais sur elle pour lutter avec moi... Tiens! tu vois cette bague? Le chaton contient un poison asphyxiant qui ne pardonne jamais ; à un geste de toi, Cassebras, ce chaton s'ouvrirait et tu tomberais frappé, pour ne plus te relever! Oui, tu tomberais, et peut-être tomberais-je aussi, mais mes précautions sont prises... toi mort, je ferais endurer à Rosette tous les supplices imaginables, et si je mourais avec toi, Rosette souffrirait encore, car celui qui me succéderait trouveraittoutes mes instructions écrites, et il n'y faillirait pas. Tu m'as compris ? Tout à l'heure je vais te donner un ordre, ordre terrible : il faudra obéir. Maintenant, attends-moi ici, attends sans bouger, sans faire un pas, et quoi que tu voies, quoi que tu entendes, demeure immobile. Encore une fois, songe à Rosette.

Et, accompagnant ces dernières paroles d'un geste expressivement menaçant, Thomas quitta le fort de la halle et disparut dans les ténèbres, suivant la direction que Pick avait prise quelques minutes auparavant.

Contournant le carrefour, il atteignit les abords de la route de Paris. Cette partie de la forêt de Sénart étant située sur une élévation de terrain, la pyramide formait le Bommet de la côte. La route de Paris descendait donc rapidement dans la direction de Montgeron.

Au moment où Thomas arrivait sur le bord de la route, un homme surgit de derrière un tronc d'arbre: c'était Pick.

— Eh bien! agira-t-il? demanda le lieutenant du Roidu bagne.

- Oui, dit Thomas, mais ce ne sera pas sans peine.

— Et l'autre affaire?

— Je l'ai sondé pour les femmes et les enfants : J'ai in-

venté celle du receveur des taxes et son petit... Il n'y a rien à faire : il ne faut pas compter sur lui.

— Ah! lit Pick avec un désappointement manifeste.

— Tu sais que je me connais en hommes! Eh bien ! tu torturerais celui-là autant que tu le pourrais, qu'il ne consentirait jamais à commettre ce qu'il nomme une lâcheté.

— Mais l'affaire de cette nuit.

— Oh ! il s'agit d'hommes, il les tuera.

— Ainsi, quant à ce qui est des femmes et des enfants, il faut y renoncer?

— Oui, un autre agira.

— Qui?

Un bruit de feuilles sèches foulées aux pieds empêcha Thomas de répondre ; Roquefort s'avançait dans l'ombre.

— Le signal, dit-il.

— Ah! lit Thomas, attention ; tiens l'échelle. Roquefort se baissa et parut ramasser quelque chose

au pied d'une chêne gigantesque. Il se recula avec précaution et en se tenant à demi courbé vers la terre. Alors, en dépit de l'obscurité, on eût pu remarquer une échelle de cordes, mais de cordes extrêmement fines, dont l'extrémité supérieure devait être accrochée au faîte de l'arbre, et dont Roquefort maintenait l'autre extrémité sur laquelle il appuyait pour roidir l'échelle.

Thomas s'élança, gravit lestement les échelons et disparut bientôt dans les branches touffues de l'arbre. Il redescendit quelques instants après.

— Il y a un feu vert à Montgeron, dit-il. La voiture vient donc de quitter Villeneuve-Saint-Georges : dans une demi-heure elle sera ici. Il est temps d'agir; vous vous rappelez nos instructions?

— Oui, dit Pick : moi à la barrière de Lieusaint, Roquefort à celle de Brie-Comte-Robert.

— C'est cela : moi à celle de Paris et Cassebras à celle de Corbeil ; c'est lui qui agira.

— Mais voudra-t-il?

— Oui, je t'en réponds maintenant; il ne s'agit qued'hommes.

Pick soupira.

— C'est dommage, dit-il, qu'on ne puisse l'employer dans l'autre affaire.

— Bah ! fit Thomas avec légèreté, peut-être ! Qui sait? En attendant, terminons celle-ci. Roquefort est certain que le receveur est seul dans sa cabane.

— Oui; mais il est toujours armé, tu le sais, dit Roquefort, et il est brave.

Thomas fit entendre un sifflement railleur.

— A vos postes, mes enfants, dit-il.

Puis, se glissant de nouveau sous les arbres, il atteignit l'endroit où se tenait Cassebras.

— Je t'ai ordonné de prendre un paquet de cordes, dit Thomas.

— Le voilà, répondit l'hercule de la halle en tirant de la poche de sa veste un petit paquet de cordes fines et solides.

— Alors viens, et aie bonne mémoire, Cassebras. Pas d'hésitation. Songe à la bague, et surtout à Rosette.

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