LA VISION
Les deux hommes, ayant franchi le seuil du couloir, la porte se referma sur eux. L'obscurité la plus complète les entourait.
— Souviens-toi de mes paroles, Oassebras, reprit la voix qui avait déjà parlé; dans quelques secondes tu vas voir Rosette... Tu vas la voir, continua l'homme en appuyant sur ce dernier mot, mais elle ne te verra pas, elle!... tu comprends?... tu ne pourras ni lui parler, ni lui faire soupçonner ta présence.
Un grognement sourd répondit à ces paroles.
— Si tu ne veux pas la voir, il est temps encore.
— Je veux la voir, dit Oassebras, je veux m'assurer que tu ne m'as pas menti, Thomas.
— Cela est facile : tu vas avoir la certitude que Rosette est vivante, tu la verras, tu l'entendras certaine)] parler, tu entendras sortir de sa bouche les paroles confirmant l'assurance que je t'ai donnée qu'elle n'était en butte à aucune torture physique, à aucune autre souffrance que celle d'être privée de sa liberté. Mais encore une fois elle doit ignorer absolument que tu es près d'elle... si elle te soupçonnait là, elle mourrait à l'instant! Au reste, tu auras la preuve de ce que je te dis.
— Je veux voir Rosette! dit Cassebras d'une voix sourde.
— Approche-toi de cette muraille.
Cassebras obéit.
— Monte sur cette pierre que tu sens à tes pieds. Cassebras fil encore ce qu'on lui ordonnait.
— Maintenant, reprît Thomas, suis avec les doigts de ta main gauche cette arête pratiquée dans le mur... La sens-tu.'
— Oui.
— Suis-la jusqu'à ce que tu rencontres une solution de contint
— C'est fait.
— Que rencontres-tu sous ton <!
— Un espace vide, un petit rond avec un trou au milieu, répond
— Applique ton œil sur ce trou et attends.
Thomas fit un pas en somme i ec l'inteniion
de s'éloigner, mais s'arrêtant brusquement :
— Souviens-toi de mesparoles! ditril avec un accent ment, si tu laisses soupçonner ta présence, Rosette
tombe frappée sous tes yeux! Attends maintenant sans bouger, et ne descends même pas de cette pierre avant que je te l'aie ordonné. La vie de Rosette me répond de ton obéissance.
BIRI-ÏAPIN
En achevant ces mots, Thomas s'éloigna sans faire aucun hruit, sans que Cassebras pût deviner même de quel côté il se dirigeait. 11 lui sembla entendre au bout de quelques instants un petit craquement sec, mais ce fut tout. Le silence le plus parfait régnait dans le petit pavillon et n'était troublé, dans le couloir, que par le bruit de la respiration sifflante du fort de la halle.
Cassebras, toujours monté sur sa grosse pierre, l'oeil appliqué sur l'endroit indiqué de la muraille, Cassebras haletant, frémissant d'impatience, inquiet, anxieux, souffrant toutes les tortures de l'angoisse la plus horrible, Cassebras attendait... Chaque seconde qui s'écoulait lui semblait plus longue que des siècles.
Dix minutes environ se passèrent ; Cassebras pensa que Thomas avait voulu se jouer de lui ; mille suppositions différentes se firent jour dans sa cervelle épaisse.
— Si Rosette était morte, murmura-t-il, si on m'avait attiré dans un piège pour me tuer, moi aussi, plus sûrement, si!..
Un rayon de lumière, en frappant soudainementl'œildu fort de la halle, arrêta la parole sur ses lèvres et la pensée dans son cerveau. Cassebras, surpris, avait tressailli.
C'était par le trou pratiqué dans la muraille que la lumière venait de jaillir, comme si l'obstacle qui jusqu'alors l'eût obstruée fût subitement tombé à l'aide du jeu d'un ressort secret.
Tout d'abord Cassebras ne distingua rien, puis sa prunelle ardente s'habitua à l'intensité de la clarté. Cassebras vit l'intérieur d'une chambre de petite dimension, chambre proprement, même confortablement meublée. Des rideaux de perse garnissaient la fenêtre unique qui donnait sans doute sur le jardin; au fond était un lit, petit, placé debout, comme les anciens lits Louis XV, en bois peint en blanc et entouré de rideaux semblables à ceux de la fenêtre.
Quelques fauteuils, une table, un petit bonheur du jour, un tapis composaient le reste de l'ameublement avec une pendule rocaille et deux candélabres, chargés de bougies allumées, placés sur la cheminée dans laquelle brillait un feu vif et ardent.
Tout dans la chambre était dans un ordre parfait, mais cette chambre était déserte. Pas un être humain ne s'y tenait.
Adroite, au fond, était pratiquée, dans l'épaisseur delà muraille, une petite porte garnie de deux rideaux retombant en draperies.
Del'endroitoù était placé Cassebras, il avait précisément en face de lui la cheminée, au-dessus du manteau de laquelle se dressait une jolie glace de Venise.
Cassebras examinait avec une attention minutieuse et profonde cette pièce solitaire à l'aspect doucement agréable ; son œil cherchait dans les angles, derrière les rideaux, fouillait les coins les plus reculés, avec l'ardeur de l'œil du chasseur cherchant la proie qu'il veut faire sienne, quand un bruit sonore et sec retentit et attira brusquement son attention vers la cheminée.
Sans que personne fût entré, sans que rien eût décelé ce qui venait d'avoir lieu, la glace de Venise venait d'être enlevée et elle se trouvait suspendue à un pied au-dessus de l'endroit où elle était primitivement appliquée.
La partie de la muraille mise à nu était dénuée de papier de tenture :1a pierre apparaisait avec ses tons gris et ses jointures jaunâtres. Une pierre, celle du centre, se détacha et disparut comme attirée en arrière par une force irrésistible; un trou noir demeura béant à sa place, et, par ce trou, apparut le canon d'une carabine.
Ce canon, dont on n'apercevait que l'extrémité menaçante, se mit à se mouvoir dans tous les sens comme pour prouver qu'il pouvait être dirigé vers toutes les parties de la chambre, même dans les recoins les plus éloignés. imvctivement, la construction de la pièce était telle que, de la cheminée, on dominait tous les plans des murailles.
Cette cheminée était dans une sorte de niche percée dans le mur, non pas une niche arrondie comme celle d'un
poêle, mais une niche carrée formant encadrement. La muraille, à droite et à gauche, n'était pas droite : elle s'avançait obliquement comme les deux côtés d'un triangle dont le sommet obtus eût été occupé par la cheminée.
Grâce à cette construction, le canon de la carabine poupouvait, ainsi que je disais, menacer tous les coins de la pièce. La porte était placée à droite de la chemine' e, dans l'un des pans de la muraille : elle avait pour pendant une jolie commode de nouveau modèle.
Quand le canon se fut mû dans tous les sens, il demeura immobile ; alors la glace s'abaissa lentement et vint reprendre sa place, encadrant le canon dans l'un des jours de sa bordure dorée, et l'encadrant de telle sorte qu'elle se dissimulait presque complètement et qu'il fallait certes connaître sa présence pour la deviner.
Il était évident que le déplacement de la glace de Venise n'était pas nécessaire pour le placement du canon de carabine, et que, si ce déplacement avait eu lieu, cela avait été uniquement dans le but de faire bien constater par l'œil du fort de la halle la présence de l'arme meurtrière.
A peine la glace venait-elle de reprendre sa place sur la cheminée que la porte s'ouvrit, la portière s'écarta et une femme entra. La porte se referma, et un bruit de verrous poussés extérieurement attesta que cette femme, si elle était entrée librement, ne pouvait sortir de même.
Cassebras avait étouffé un cri : dans la femme qui s'avançait, il venait de reconnaître Rosette. Son regard se reporta rapide sur la cheminée : le canon de la carabine se tenait immobile à la hauteur de la tète delà belle éeaillère!
Cassebras enfonça ses ongles dans la muraille avec une telle violence que le plâtre se détacha sous la pression.
Rosette s'avançait lentement vers un siège placé près de la petite table. La belle écaillère était bien changée, mais le changement qui s'était accompli avait peut-être donné un charme déplus à la jolie jeune femme.
Rosette était amaigrie, son teint était pâle, ses yeux tristes et langoureux ; la souffrance morale lui avait donné une certaine distinction physique dont Cassebras demeura frappé sans pourtant s'en rendre compte.
La belle écaillère appuya sa tête dans ses mains et demeura rêveuse. En ce moment, un bruit de clef tournant dans la serrure retentit. Rosette tressaillit et se redressa: une expression de terreur se peignit sur son visage.
La porte s'ouvrit toute grande, un homme entra, Rosette regarda cet homme : elle demeura un instant encore immobile et fascinée; puis, poussant un cri de joie, elle s'élança en avant vers le visiteur :
« Monsieur Thomas? eria-t-elle, je suis sauvée! »
C'était effectivement Thomas qui venait d'entrer.
— Eh ! ma belle Rosette, dit-il avec l'accent familièrement bonhomme qu'il savait prendre en certaines occasions, qu'il y a donc longtemps que je n'ai eu le plaisir de te voir...
— Allons, partons ! dit Rosette avec une agitation extrême, emmenez-moi.
— Et où cela 1
— Hors d'ici!
— Hors d'ici? répéta Thomas en riant, tu n'y songos pas !
Rosette se recula.
— Oh ! dit-elle, vous aussi, vous êtes donc de mes ennemis?
— De tes ennemis, non pas, ma belle, dit Thomas ; je suis de tes amis et dotes meilleurs encore!
— Monsieur! monsieur! cria Rosette, je veux m'en aller d'ici!... Pourquoi me retient-on prisonnière?... Qu'aije fait? que me veut-on?
— Là! là ! là ! dit Thomas en la calmant du geste ; les beaux cris que tu fais, ma mignonne! Voyons, es-tu donc si malheureuse?... Est-ce qu'on te maltraite loi?
— Non, dit Rosette.
— Qu'est-ce qu'on te fait?
.— Rien, je ne vois personne, qu'une femme qui me parait être sourde et muette. A midi, elle entre ici ; elle me
Deux bras vigoureux le reçurent et l'aidèrent à reprendre son aplomb.
fait passer dans la pièce d'à côté, dans laquelle je demeure toute la journée, et le soir venu on me ramène
— Te laisse-t-on manquer de quelque chose?
— Non.
— Alors de quoi te plains-tu?
— D'être retenue prisonnière!
Thomas se mita rire.
— Ma parole d'honneur! dit-il, quelqu'un qui pourrai t'entendre croirait que tu es réellement la plus malheureuse des femmes!
— Je veux être libre ! s'écria Rosette.
— Pour revoir ton mari? dit Thomas.
— Oui.
— Le fait est que tu ne l'as pas vu longtemps.
— Mais qu'ai-je fait?... que me veut -on?... pourquoi me retenir ici ? cria la belle écaillère avec une fureur sourde.
— Tu n'as rien fait, ma belle enfant ; ce qu'on veut, c'est faire ton bonheur, et, si on te retient ici, tu n'y as pas beaucoup à souffrir.
— Je veux être libre I
Tu le seras. Peut-être plus encore que tu ne le pen-<
ses.
Rosette s'approcha vivement de Thomas :
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que tu pourras bientôt être libre... très libre même...
— Comment?
— Si tu es rivée ici, n'es-tu pas rivée aussi, comme dit la chanson, dans les chaines du mariage?
— Eh bien? '
— Eh bien!... si toutes tes chaînes se rompaient, tu serais libre...
Rosetteétaitdevenue fort pâle.
« Spartacus? mon mari ?... balbutia-t-elle avec un accent qui alla torturer le cœur du fort de la halle qui voyait tout, qui entendait tout et qui n'osait pousser un cri, ni faire un mouvement.
— Spartacus? reprit Thomas.
— Il est mort? s'écria Rosette.
— Lui? il se porte à merveille.
La belle écaillère poussa un soupir de soulagement
rsinr-TAPiN
« Mais s'il se porte à merveille aujourd'hui, il peut mourir domain, reprit Thomas, cela s'est vu.
Rosette parut hésiter un moment, elle demeura immobile, ].; 3san1 son front daas ses mai us crispées; puis courant vers Thomas, elle se laissa glisser à deux genoux devant lui :
— Par grâce! par pitié! dit-elle d'une voix suppliante et tandis que des larmes inondaientson visage, délivrezmoi... remlez-moi libre!. je von» en supplie, je...
— Regarde la pendule! — dit vivement Thomas en désignant la cheminée.
Rosette obéil en relei ant la tète.
— Il est deux heures du matin, poursuivit Thomas. Dans cinq jours à pareille heure, tu peux être libre.
— Libre! s'écria Rosette, mais pourquoi attendre?... qu'ai-je fait"?
— Tu sauras tout cela. En attendant, réponds... Aimestu Spartacus?
— Oh ! oui! dit Rosette sans hésiter.
— EtCassebras?
— Oh! je l'aime bien aussi.
— Si tu n'avais pas épousé Spartacus, tu aurais épousé Cassebras?
— Dame... oui! dit Rosette étonnée de cette question faite en telle circonstance.
— De sorte que si demain tu devenais veuve, tu pourra- après-demain épouser Cassebras!
— Taisez-vous!... oh! taisez-vous! cria la belle écaillère Que d'une pâleur livide.
Thomas la regarda bien en face.
— Tu aimes donc bien Spartacus? demanda-t-il.
— Oui, je l'aime de toute mon âme, de tout mon cœur, comme une honnête femme doit aimer son mari ! s'écria Rosette.
— Alors situ devenais veuve?
— Je ne me remarierais pas!
— Jamais?
- Non, jamais! dit Rosette avec un accent de fermeté ge.
Thoi las s iurit.
- Bah ! dit-il, ne jure pas!.... il ne faut jurer de rien! Thomas qui s'était assis venait de se lever. Rosette courut \ ers lui :
— Emmenez-moi! s'écria- t-elle.
— Pas aujourd'hui, dit Thomas, mais bientôt tu seras libre, je te le promets.
— Je veux sortir, reprit la belle écaillère avec un élan furieux, je veux...
Cassebras, qui se tenait haletant, immobile, l'œil appuyé la muraille, Cassebras fit tout à coup un mouvement en arrière comme s'il eût été frappé par une commotion 1 1 ctrique. Repi mantson équilibre, il se cramponna e1 se , .h même position..» mais il ne vit rien. L'interstice pratiqué dans la muraille avait disparu.... ebras ne \ oyait rien, Cassebras n'entendait rien... Il plongé .1 ui- une obscurité profonde : le plus grand silence régnait autour de lui. Ses mains interrogèrent le mur. ses doigts crispés el frémissants se promenèrent sur la p i humide.. Aucun indice d'ouverture ne se pré- Un moment, Cassebras crut qu'il venait d'être le jouet d llu ioi : il se dit que ce qu'il croyait avoir vu et
ont loin, il m :i \ nt pu ni le voir ni l'entendre :
— .i murmura b-il avec une expression impo ble à ri udre.
En ce iiioinont une main Be posa sur.-.,, épaule :
— \ ioixs Mil ...
ri pondre, il sauta a teçue, des do
■liront io poi j loi , e1 il aelaj -v'' entraînen. i; | i la porte s'ouvrit et l'air extérieur baigna Lfls du fort de la halle. Taenias étail pi L< Lui I ou d qui! tèrent le \ erger et, repa - ani p * la brèche, al i o m i.i ruelle. Thomas avait pri li bra de son cora pagn t l'en traînait rapidement .
I h bii n ' dîl Thomas après avoir regagné le houle
vard extérieur, tuas vu Rosette, tu sais qu'elle est vivante ?
— Oui, murmura Cassebras.
— Tu l'as entendue, elle aime toujours Spartacus, et tant que Spartacus vivra, elle n'aimera que Spartacus.
— Oui, dit encore Cassebras d'une voix rauque.
— Alors, que dis-tu?
— Je dis.... je dis qu'il faut que Spartacus meure.... et il mourra !
— Et qui le tuera?
— Moi, dit Cassebras sans hésiter.
— Allons donc! s'écria Thomas. Décidément,' je crois que tu te formes.
— Oui, dit le fort de la halle en redressant la tète et avec un éclair dans les yeux.
Puis changeant de ton brusquement :
— A propos, continua Thomas de sa voix la plusincisive, à propos, tu sais que Rosette n'est plus à cette heure là où tu viens delà voir? N'espère donc pas la retrouver sans ma permission; et si quelquefois tu avais eu la pensée de me prendre pour dupe, efface cette espérance de ton cerveau. Rosette sera à toi, mais quand je voudrai vous rapprocher l'un de l'autre
Et regardant fixement Cassebras :
— Quand mourra Spartacus ? dit-U.
Le fort de la halle s'était arrêté.
— Spartacus mort, Rosette sera libre? demanda-t-il.
— Spartacus mort, répondit Thomas, Rosette sera libre; je te l'ai promis, je te le promets encore.
— Eh bien ! quand faut-d que Spartacus meure?
— Tu es décidé? tu n'hésiteras pas? Réponds nettement!
— Nou !
— S'il fallait le tuer cette nuit?
— Je le tuerais.
— Dans une heure?-
— Je le tuerais !
— Dans une minute, là... à l'instant'?
— Je suis prêt!
Cassebras avait répondu sans la «oindre hésitation en homme plus désireux de voir approcher l'instant fatal que de le voir reculer.
— C'est bien ! dit Thomas.
— Quand faut-d qu'il meure? reprit Cassebras
— Nous sommes le 15 brumaire?
— Oui.
— Le 20, Spartacus ne doit plus exister.
— Pourquoi le 20?
— Parce que ee terme est le délai suprême imposé ni\ affaires dont je m'occupe.
— Le 20?
— Oui. Ce soir-là, je partirai, je quitterai Paris, peut être la France, poux longtemps. Tu me suivras....
— Moi?
— 11 le faut, et si tu veux que Rosette te suive, elleaussi, il faut qu'elle soit Libre.
— Eh bien ! elle le sera '
— Le 20 bru ma ire. d ans cinq jours, Spartacus sera mort? répéta Thomas en insistant sur chaque mot.
— Oui! dit Cassebras en serranl sas poings énormes