‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 178 sur 220 · I.I". NKORB · texte numérisé non relu

I.I". NKORB

il étail deux heures du matin au moment où Casai

et Thoin i o i .,■■■., Ment, L'entrée de la, eualle donnant sur

li i \ ml extérieur, quelques instants avant qu'ils

ir 1 1 1 ■ ■ u i - 'nt Le seuil du petit p i\ illon.

\ eetle nn'lll ' IlelH'e. .'I dans II t) ailtl'e quartier de Paris,

<! -n \ antre, promeneurs r.inviieni i \ ,n\ h £8,4 en ni niellant rapidement. Ces deux hommes < i de travejj ser le Pont Neuf, et, suivant le quai i onti, ils des en datent le cours de la Seine, se dii ■ s mi î an I i ii> " dk ï m onten mi quai l'Ors ly l.

IilllI-TAPIN

Ces deux hommes paraissaient appartenir à deux Tinsses différentes de la société. L'un était de haute taille, l'autre était petit. Le plus grand était costumé en incroyable, et il portait ce costume dans sa plus ridicule exactiunl :hap tu rabattu sur le nez, cravate montant jusqu'aux lèvres, oreilles de cbien, boucles d'oreille; rien n'y manquait, pas même le lorgnon gigantesque qui pendait, suspendu sur la poitrine par un ruban noir larg de trois doigts, comme une décoration de commandeur; bottes pointues, habit à basques pointues, gilet à revers pointus, complétaient l'ensemble. C'était un véritable costume de bal, une véritable mascarade même, car un demi-masque cachait le visage.

Le compagnon de celui-là avait les allures d'un homme de la basse classe. Ses vêtements étaient salis, déguenillés, presque en lambeaux.

Comme ils passaient tous deux sous un réverbère allumé, la lueur de la lanterne les éclaira en plein, et permit de constater la couleur noire de la peau du visage du compagnon de l'incroyable : c'était un nègre.

A cette époque, la renommée de Toussaint Louverture était dans tout son éclat: Toussaint, qui se déclarait le premier des noirs, comme il appelait le général Bonaparte le premier des blancs, Toussaint avait en France un parti qui reportait sur les hommes de couleur l'affection qu'il avait pour le chef. Un nègre, en ce moment où il y en avait fort peu à Paris, était donc un personnage d'une certaine importance.

Celui qui accompagnait l'incroyable offrait le type parfait de ces enfants de l'équateur nés dans une colonie européenne; il n'avait de noir que la peau; les traits du visage étaient ceux d'une autre race que la race africaine.

Les deux hommes marchaient précipitamment en cauivec animation, et en suivant leur route en gens se dirigeant vers un but connu arrêté d'avance.

En arrivant à la hauteur du pont de la Révolution tous deux s'arrêtèrent.

— Répète-moi tes instructions, dit le nègre d'une voix basse, afin que je m'assure de t'avoir bien compris.

L'incroyable lit un signe afflrmatif.

— Tu sortiras de Paris, dit-il, parla barrière de Grenelle, et tu suivras le chemin de ronde jusqu'à la barrière des Paillassons.

— Très bien.

— Tu prendras, en face la barrière, la première ruelle à ta droite ; une fois dans cette ruelle, tu compteras vingtcinq pas.

— Alors, je m'arrêterai?

— Oui; tu prendras le sifflet que je t'ai donné et tu en tireras la modulation que je t'ai indiquée.

— Et j'attendrai?

— Un homme viendra dans l'ombre, s'arrêtera à quelques pas de toi et lèvera la main droite. Aussitôt voici le dialogue qui s'établira entre vous. N'oublie pas un mot! Si tu hésitais, si tu te trompais, tu mourrais à l'instant.

— Je le sais.

— Et n'espère prendre aucune précaution contre cette mort, qui arriverait comme la foudre.

— Répète les paroles.

L'incroyable demeura un moment immobile, puis il commença rapidement un dialogue étrange, accentuant demandes et réponses sur deux tons absolument distincts :

— Mère Escorbille?

— Vivante ?

— Non ! morte.

— Où?

— A Vienne I

— Quand?

— La nuit dernière.

— L'heure?

— Minuit deux minutes.

L'incroyable s'arrêta.

— Répète ! dit-il.

— Je commence? dit le nègre.

— Naturellement.

Le nègre formula aussitôt l'a première interrogation de ce rapide dialogue, ej il le continua, demandes et réponses, sans se tromper, sans hésiter.

— Très bien! dit l'incroyable.

— C'est cela.

— Et il te laissera pisser.

— Alors, je continuerai ma route en me dirigeant vers la rue de l'Ecole. Quand j'aurai atteint le petit chemin des Paillassons, je compterai trois grilles à gauche.

— Et si durant ta roule tu rencontres quelqu'un, que feras-tu, que diras-tu?

— Je lèverai la main droite en tenant l'index replié et j'attendrai. On me dira : Fleur-d'Épfne est malade; je répondrai : Le médecin vient, et on me laissera passer.

— Très bien; tu n'as rien oublié.

— Quand j'aurai compté les trois grilles, repritle nègre, je m'arrêterai, et reprenant mon sifflet, je ferai la seconde modulation.

— Une femme ouvrira la fenêtre.

— Je lui enverrai le troisième mot de passe, puis...

— Puis, interrompit l'incroyable, le reste te regarde; je ne peux davantage.

— C'est bien ; j'en fais mon affaire.

— Maintenant, je te quitte.

— Où et quand te reverrai-je?

— Demain, rue Plumet, ou après-demain à la halle.

— Quant à ce qui concerne la grande affaire....

— Tu auras la lettre et les notes à l'endroit convenu Les deux hommes échangèrent un geste amical et se sé-

parèrentaussitôt. L'incroyable, masqué, continua sa route dans la direction de l'esplanade des Invalides, le nègre demeura un moment sur le quai, paraissant hésiter sur ce qu'il avait à faire. Puis, quand il eut vu son eompagn m s'éloigner et disparaître, il courut vers la rue de Bourgogne qu'il remonta avec une agilité extraordinaire.

Arrivé à la hauteur de la rue Saint-Dominique, il s'arrêta devant une porte cochère et frappa deux coups. Aussitôt la porte s'ouvrit et une voiture attelée de deux chevaux vigoureux déboucha dans la rue.

— N° 4! cria le nègre au cocher qui était sur le siège. Ouvrant la portière d'une main rapide, il bondit dans

l'intérieur du carrosse qui partit au galop.

La voiture continua à remonter la rue de Bourgogne qu'elle parcourut dans toute sa longueur : arrivée en face de l'hôtel Biron,elle tourna à droite et gagna le boule\ ard des Invalides qu'elle suivit dans une parti':' de son parcours. Tout à coup la voiture s'arrêta brusquement. On était au coin de la rue Neuve-Plumet.

Le nègre ouvrit la portière, s'élança sur le pavé et se retournant vers le cocher qui le regardait attentivement :

— N° 7! dit-il.

La voiture repartit au grand trot et disparut bientôt da ils les ténèbres, se dirigeant vers l'hôtel des Invalides en descendant l'avenue de Villars.

Le nègre prit la rue Neuve-Plumet et gagna la place Breteuil (nommée alors place des Abattoirs e1 3urlaquêlîe s'ouvraient et s'ouvrent encore les abattoirs de Grenelle

Naturellement, la place était, a cette heure délai absolument déserte et silencieuse. Le nègre la traversa et longea les bâtiments des abattoirs dans la direction da la barrière de Sèvres.

Entre les abattoirs et le mur d'enceinte que L'on apercevait à peu de distance, se dressait une belle maison, de grande apparence, en cours de constru ition. Quatre étages étaient déjà sortis de terre, mais la toiture n'avait pas encore été posée Les charpentes destiné is à re les tuiles ouïes ardoises se dressaient, ormantdei ipri cieux dessins auxquels la nuit donnait quelque chose il ■ fantastique. Une enceinte de planches, blanchies parfis poussière du plâtre, enfermait la maison et un mon de terrain y attenant, destiné sans doute à faire un pet I jardin d'agrément. Ce jardin avait pour limite, à sa ; artie sud, le mur d'enceinte do la ville.

Le nègre, en arrivant en face du mur -de plan !: .

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lança autour de lui un regard rapide, puis il poussa une p ut.- barrière à claires-voies, sans fermeture, et il passa aans la cour de la maison en construction. Cette cour

tail encombrée de tous les outils nécessaires aux ma-

ons, aux charpentiers, aux plombiers, aux couvreurs,

.i tout ce momie enfin de travailleurs dont la réunion est

paiement nécessaire pour l'édification d'un palais etpour celle d'une humlile maisonnette.

Le nègre traversa cettecour et s'engagea dans le rez-dechaussée dont les planchers n'étaient pas encore terminés. Après avoir erré durant quelques secondes, en homme

nnaissant les lieux, dans une succession de pièces non fermées, il arriva au pied d'un escalier dont la cage

ilevait au-dessus de sa tête. De l'autre côté de cette cage qui s'élançait vers les étages supérieurs et perçait la maison de sa base à son faite, on voyait une sorte d'excavation noire, précipice béant ayant une planche mince jetée de l'un des bords à l'autre. C'était évidemment l'entrée il? la cave.

Le nègre s'était approché de cette excavation, quand toul a coup il disparut comme une évocation fantastique s'évanouissant soudain. Qu'était-il devenu? Certes, nul ii eut pu le dire.

Quelques minutes s'écoulèrent : le silence était toujours aussi profond, la nuit aussi noire. Les murailles fraîchement achevées se dessinaient en masses blanches au milieu des ténèbres épaisses. Une ombre se détacha sur ce fond plus clair des gros murs et un homme s'avanca s.' tenantà demi courbé : c'était le nègre qui venait de reparaître.

D'un seul bond, il s'élança dans l'ouverture de la cave, se retenant pour ne pas tomber à une cordequ'il saisitau passage et dont il devait certainement connaître la présence. Ses pieds une fois posés sur les marches, il desconditpréeipitammentl'escalier et s'aventura, sans hésiter en homme certain de la route qu'il doit suivre, dans un de de corridors.

Sa main étendue rencontra une porte qu'il ouvrit, sans doute à l'aide d'une clef qu'il venait de tirer de sa poche. 11 franchit le seuil et referma la porte. L'endroit dans lequel d se trouvait était envahi par des ténèbres tellement ses que, littéralement, il eût été impossible de distinguer un objet placé à deux pas. On ne pouvait voir ni parois du caveau, ni la voûte, ni le sol.

Le nègre s'appuya contre la porte qu'il venait de refermer paraissant chercher à s'orienter dans l'obscurité. Puis, il lii quelques pas en droite ligne, les mains étendues;. Ses doigts rencontrèrent un obstacle solide : c'était Une seconde porte, mais celle-ci n'était pas fermée à clef.

Le nègre l'attira à lui, et passant dans un second caveau, il frappa dans ses mains cinq coups à intervalles irrôguliers. Au même instant une lueur rougeâtre apparu! au fond dans le lointain, puis cette lueur s'approcha, grandit, se répandit, éclairant une sorte de grande cave voûtée formant comme une grande galerie souterraine.

Le nègre se trouva alors en face d'un homme tenant à ia main une lampe assez semblable à celles dont se servent les mineurs pour descendre dans les puits.

Tu es seul ici, Bamboula? dit vivement le nègre. Oui, répondit l'homme à la lampe. Tu m'as l'ail prévenir que lu avais à me parler et je suis accouru, bien que je ne pusse disposer que de quelques minutes. Tu as bien l'ait : au reste tu vas être libre. gin voulais-tu?

Opérer une vérification.

Tu vas me répondre, c'est tout ce que je te déni,unir.

\ tesordresl di1 Bamboula avec indifférence. Je \ eus de quitter la barrière des Paillassons, cornue m m l'autre, je traverse le chemin de ronde, je prends mu' ruelle s'enfonçant a droite, je compte \ ingt cinq pas et j«' m'arrête.

— Ensuite? dit Bamboula.

Le nègre venait de fouiller dans sa poche et reportait vivement la main à ses lèvres : un son clair, très doux, retentit aussitôt et se termina par une série de modulations d'un effet des plus bizarres.

Bamboula tressaillit brusquement comme si quelque chose d'extraordinaire l'eût subitement frappé.

— Qui t'a donné ce sifflet? s'écria-t-il. Qui t'a appris ces modulations?

Bamboula avait fait ces questions en homme entraîné par la force des événements : évidemment, dans son premier mouvement, il n'avait pas obéi à la réflexion. Sans doute, il le sentit et le comprit, car il s'arrêta en se mordant les lèvres.

Le nègre sourit :

— Ne faut-il pas que je sache tout, répondit-il, ne fûtce que pour te prouver que tu ne m'apprends pas tout, Bamboula !

Bamboula baissa la tête.

— Au reste, reprit le nègre, je ne suis pas venu ici pour t'adresser des reproches, mais, je te le répète, pour opérer une vérification. Réponds : le sifflet a retenti, qu'arrive-t-il?

— Un homme s'avance! dit Bamboula en faisant un pas en avant et en levant la main droite.

— Mère Escorbille dit le nègre.

— Vivante? répondit Bamboula.

— Non, morte !

— Où?

— A Vienne !

— Quand ?

— La nuit dernière.

— L'heure?

— Minuit deux minutes.

Ces échanges rapides de phrases hachées s'étaient opérés avec une vivacité incroyable.

La demande n'était pas achevée que la réponse arrivait.

Les deux hommes se renvoyaient phrases contre phrases comme deux enfants qui jouent à la balle.

— C'est cela !

— Alors, passe !

Un silence suivit cet échange de paroles.

— Fleur-d'Èpine est malade, reprit le nègre.

— Le médecin vient! répondit aussitôt le nègre.

— C'est tout! dit-il. Maintenant ouvre-moi l'autre barrière.

Bamboula tourna sur lui-même, et, précédant le nègre, il parcourut le souterrain. Les deux hommes atteignirent un escalier, en descendirent encore les marches et se trouvèrent dans un autre couloir continuant à s'enfoncer sous terre. Depuis la courte conversation rapportée plus haut, ils n'avaient point échangé une seule parole. Bamboula paraissait être en proie à une préoccupation des plus vives.

Enfin ils atteignirent une porte que Bamboula se disposa à ouvrir.

— 11 est inutile que tu ailles plus loin, dit le nègre ; je connais la route.

Bamboula s'effaça, tenant toujours la main sur la clef passée dans la serrure.

— Quels ordres ? demanda-t-il.

— Tu les auras demain. A deux heures, Foucho t'attendra. Ouvre !

Bamboula lit tourner la clef.

— Dis-moi de qui tu tiens le sifflet et les mots de passe, dit-il.

— Pourquoi? demanda le nègre.

— Parce que ce sifflet est un sifflet de chef, et qu'il n'y en a que trois semblables.

— Tu en as un? dit le nègre.

— Oui.

— Eh bien, celui-ci c'est le tien !

— Le mien! s'écria Bamboula.

11 fouilla précipitamment dans ses poches. Puis il de-

meura immobile en poussant une exclamation sonore. Le nègre le contempla un moment en souriant:

— Ne cherche pas? dit-il : ceci est ton sifflet. Comment l'ai-je? cela ne te regarde pas... Quant aux mots de passe, c'est toi qui mêles as donnés.

— Moi ! s'écria Bamboula.

— Toi-même! dit le nègre en appuyant sur les deux mots.

— Allons donc!

— Tu ne crois pas? cela importe peu : ce qu'il importe, c'est que d'autres croient et d'autres croiraient si besoin était... c'est ton affaire ! Allons ! ouvre la porte, Bamboula, et demain sois près de Fouché, à l'heure que je viens de t'indiquer.

Bamboula obéit: la porte s'ouvrit et le nègre disparut. La porte refermée, Bamboula, demeuré seul dans le souterrain, revint sur ses pas. marc-liant lentement, en proie aux réflexions les plus sérieuses :

— Décidément, dit-il, cet homme est plus fort que moi, plus fort que lui! Il triomphera, cela est évident... Que devrais-je faire? Tromper l'un, tromper l'autre et recueillir pour moi seul le fruit de la lutte serait certainement ce qu'il y auraitde plus beau, mais suis-je assez fort pour triompher ?

Bamboula marcha avec agitation :

— Plus d'illusions? dit-il encore. J'ai gaspillé ma jeunesse, je veux étayer un avenir solide sur mes folies passées. Lequel de ces deux hommes est supérieur à l'autre ? Lequel sera pour moi le meilleur? Depuis quinze ans qu'ils luttent, les chanees sont demeurées à peu près égales... Qui triomphera?

Puis, après un silence:

— Comment m'a-t-on pris ce sifflet? continua-t-il. Qui lui a donné les mots de passe, ces mots transmis il y a deux heures àpeine? Qui trahit ? Dans quel but trahit-on?

Le timbre d'une horloge retentissant au loin arriva jusqu'à la galerie souterraine.

— Deux heures et demie ! murmura Bamboula : c'esl l'heure... Oh! cette réunion, cette nuit, il faut qu'elle m'éclaire! il faut qu'elle m'indique la voie que je dois suivre !

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