‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 19 sur 220 · DEUXIÈME COURSE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME COURSE

Dix-huit gondoles étaient engagées dans cette seconde course, qui promettait d'être l'une des plus belles de la solennité; des paris considérables avaient lieu. Partout la foule empressée et anxieuse suivait en frémissant les nombreuses, et saus ces>e répétées, péripéties de la course. Mais où l'émotion était plus vive, c'était autour de la machina; car c'était là que devait se dénouer le drame nautique, c'était là que devait être proclamé le vainqueur.

La gondole appartenant à Camparini était placée dans la masse serrée sur le flanc droit de l'échafaud. Le devant de la machina, demeuré vide, était le but même. De l'autre côté, sur le flanc gauche, les gondoles et les bissonas s'étendaient jusqu'aux quais que couvrait une multitude agitée et multicolore.

De ce côté l'attention des spectateurs, conceulréa maintenant sur la course, avait été cependant distraite des régates quelques instants auparavant par un spectacle toujours étrange aux yeux des Vénitiens. Ce spectacle était celui qu'offrait une embarcation qui, par ses formes, ses allures, et ceux-là qui la montaient, se détachait sur la masse des gondoles comme un corps étranger sur une masse de produits de même nature. Cette embarcation basse, rasée, longue, était un canot pareil à ceux dont se servent les officiers de marine pour se rendre à terre. Peint en blanc, avec son bordage noir, il avait douze rameurs assis sur ses bancs, tous vêtus d'une vareuse rouge et d'un bonnet de laine de même nuance; les avirons étaient rentrés dans le fond du canot, et l'embarcation, enclavée au milieu de ses voisines, demeurait immobile. Un grand drapeau flattait à son derrière, et ce drapeau était celui du yacht anglais.

Ce canot devait évidemment appartenir à quelque navire de guerre au mouillage dans le fond de l'Adriatique car la tenue de son équipage attestait la discipline militaire et non le laisser-aller des matelots du commerce. Or, le canot d'un navire de guerre étranger est toujours chose curieuse dans un port, et dans celui de Venise surtout, où le passage des vaisseaux de ligne est rare. Aussi dès l'arrivée de l'embarcation anglaise, qui avait eu lieu à la fin de la première course, l'attention générale s'était portée sur elle. Le canot cependant ne contenait absolument que les douze canotiers et son patron assis au gouvernail. Les bancs de l'arrière, garnis, de tapis de Smyrne d'une grande richesse, étaient vides. Les marins avaient bravement poussé au milieu de ce dédale de barques et avaient su s'y faire place avec ce sansgène et cette persistance qui sont à la fois le caractère propre et la force du peuple anglais.

Non loin de l'endroit où le canot était demeuré stationnaire, une superbe bissona se dressait majestueusement, écrasant ses voisines de toute la hauteur de ses bordages élevés et la richesse inouïe de ses tentures.

Dans l'intervalle de la première àla seconde course, les rideaux, fermés pour abriter du soleil l'intérieur du salon, ne permettaient pas d'examiner les curieux, dont le nombre, à en juger par l'éclat des voix, devait être assez considérable; mais quand le signal de la seconde course eut été donné, quand les embarcations lancées au point de départ eurent commencé à apparaître au loin sur les ondes azurées du grand canal, les rideaux se soulevèrent et une douzaine de tètes

LE TAMHOUIl DE LA 32° DEMI-BRIGADE

curieuses s'avancèrent daus la même direction. La bisiona contenait dix hommes et deux femmes, tous splendidement velus, tous appartenant évidemment à une même classe : celle de l'aristocratie Parmi les hommes étaient îe comte de Roquefeuille et le baron de Grafeld que nous avons vu la veille, quelques émigrés français, deux riches seigneurs vénitiens, et un personnage, très grand, très maigre, rouge de teint et rouge de cheveux, portant l'uniforme des capitaines de vaisseau de la marine militaire britannique.

Des deux femmes, l'une était celle que nous avons également rencontrée la veille au soir sur les lagunes ; la marquise était une femme dont l'âge était certain, mais dont la beauté était encore splendide : c'était le type italien dans tout son éclat, dans toute sa puissance attrayante. L'autre, qui pouvait être âgée de vingt et quelques années, était plus petite que sa voisine, mais sa personne avait dans son ensemble quelque chose de prétentieusement méprisant qui s'alliait mal avec son air de jeunesse. Ses cheveux étaient noirs, son teint blanc et pâle, ses yeux bleus et la coupe de son visage d'une distinction parfaite. Son front était rêveur et ses regards ardents : il y avait quelque chose de bizarre, d'étrange, d'inexplicable dans l'expression de cette physionomie.

La marquise était coquettement vêtue suivant la mode Louis XVI, qu'a\aient conservée précieusement es femmes de l'émigration et qu'elles avaient importée à l'étranger. L'autre jeune femme portait ce costumeextravagantque le beau sexedupalaisduLuxembourg avait mis en vigueur, et que, tandis que les Anglais nous faisaient la guerre, les Anglaises avaient adopté avec empressement.

Telle qu'elle était, cependant, la jeune femme était encore jolie, et il fallait qu'elle fût bien réellement belle pour le paraître sous ce costume bizarre, sans goùl et ultra-prétentieux.

La marquise considérait de temps à autre sa compagne, et chaque fois que le regard fiu et acéré de la noble dame examinait le costume, un sourire railleur avait graud'poine à s'effacer de ses lèvues.

— Ah ! milady, voici un soleil qui doit vous rappeler les Antilles! dit le comte en se penchant vers la jeune femme et en désignant du doigt le ciel magnifique, vigoureusement éclairé, qui étendait son manteau d'azur et d'or au-dessus de l'Adriatique.

— Oui, répondit la jeune femme d'une voix languissante, ce soleil est beau et il convient à l'Italie. Ohl l'Italie, continua-t-elle avec un accent inspiré, quelle contrée 1... la terre des héros I... J'avais toujours désiré voir Venise, la patrie des Foscari et des Faliero... Mario Faliero 1 un véritable héros I

Et se tournant vivement vers les deux nobles Vénitiens placés derrière elle :

— Pensez- vous, messieurs, demanda-t-elle, que l'on puisse, à prix d'or, se procurer à Venise quelque objet ayant appartenu à l'uu de ces grands hommes 1... la moindre des choses, une bague, une épéo, un manteau, une perruque?...

— Une perruque I s'écria en riant la marquise.

— Oui, je prélérerais une perruque, car elle aurait couvert le ciàne d'un héros I Ah ! j'ai à Londres, dans ma maison d'Oxforl-Street, un cabinet composé entièrement d'objets de ce genre. C'est délectable à voir | Tout ce qui a louché un héros est pour moi uue chosj sacrée, l'objet d'un véritable culte. J'ai une bague de S. M. Henri VIII, une dent de Richard Cœur de Lion, une camisole de li reine Anne, une canne du duc de Richelieu, un bout d'épauletio de rilhisire Marlborough, et bien d'autres merveilles encore. C'est pourquoi je voudrais avoir quelque chose ayant appartenu à un héros vénitien. Si je ne trouve rien, je ferai ache-

ter la rame du vaiuqueur des régates. Vous penserez à cela, lord Ellen ?

— Oui, chère ! répondit l'officier anglais en s'inclinant.

— Ah ! dit le baron de Grafeld, qui parcourait de l'œil le grand canal, voici les gondoles qui arriveut... elles vout tourner le pieu!

— Trouvez-vous ces courses jolies? demanda le comte en se retournant vers l'officier anglais.

— Aôh! répondit le marin, ces gondoles ne me plaisent pas; je préière de beaucoup un canot de mon navire. Je parie cent livres que pas un de ces barcaroli ne pourrait lutter de vitesse avec mes canotiers.

— Qu'en dis-tu, Pietro? dit la marquise en se retournant vers l'un des rameurs de la bissoua, qui, appuyé contre latente, avait entendu les paroles de l'Anglais et n'avait pu retenir sur ses lèvres un ricanement de dédaiu.

— Je dis, Excellence, répondit le gondolier, que si Sa Seigneurie le permet, je tiendrai le pari tant que l'on voudra.

— C'est le n° 4 qui tient la tète 1 fit observer l'un des Italiens.

— Milord, demanda le baron autrichien, vous n'avez eu aucune nouvelle du Piémont?

— Aucune encore, répondit lord Ellen, mais ces nouvelles ne peuvent larder à arriver : Beaulieu a dû rencontrer l'ennemi le 10 ou le II.

— On prétendait que des nouvelles étaient arrivées cette nuit, fit observer le comte de Roquefeuille ; ou a remarqué une embarcation étrangère longeant le grand canal et se dirigeant vers le palais du doge. Sait-on ce qu'était cette embarcation?

— Non 1 répondit le baron avec un peu d'inquiétude.

— C'était sans doute l'embarcation de cette corvette qui est arrivée au mouillage hier dans la soirée, dit lord Ellen ; elle est à l'ancre sous mes batteries.

— Quelle corvette? demanda le comte.

— Autant que j'ai pu en juger, ce doit être une corvette danoise ; cependant je n'ai pas vu un homme de son équipage, mais l'endroit de son mouillage indique que ses patentes sont en règle.

— Voici les gondoles ! s'écria la marquise. Le n° 4 lient toujours la tète ; messieurs, ce coup d'œil est réellement féerique t Regardez ! regardez!

Tous se penchèrent : la marquise avait raison, rien n'était plus splendidement beau que le spectacle qui se déroulait alors aux regards.

Les gondoles approchaient... encore quelques seconpes, et la course allait être terminée, quand tout à coup un grand bruit, provenant du canal, domina les cris de la foule, et une bissona, lancée à toute vitesse, entraînée sous l'effort puissant de dix vigoureux rameurs, déboucha, se faisant jour au travers des embarcations qu'elle heurtait, et, coupant en biais la tète des gondoles de courses, péuélra comme uue flèche dans l'espace vide réservé, se dirigeant vers la machina qui dominait le doge.

LA BISSONA.

Cet incident inattendu d'une embarcation s'engageant brusquement dans l'espace réservé, au moment décisif, excita un mouvement général, car il faillit faire manquer la course; mais il n'en fut rien, cependant. La bissona, gouvernée par une main exercée, évita de rencontrer les gondoles et, se rangeant lestement, les laissa passer. I.e vainqueurful donc proclame, acclamé et couronne par le >\>>l'c, au milieu d'un roncert de bravos frénétiques. Pendant ce temps, la bissona, reprenant sa COUrse, avait atteint la machina, et UU

homme, s'élançanl de son salon, avait saule vivement sur l'estrade. Le secrétaire du doge le reçut d'abord, l'écouta, échangea avec lui quelques paroles, puis courut vers son seigneur. Celui-ci, assisté de l'ambassadeur autrichien, parut entendre avec un grand mouvement de joie ce que lui transmettait son secrétaire. Sans doute le doge demanda à voir sur-le-champ l'homme de la bissona, car le secrétaire vint le chercher et le ramena devant le magistrat suprême.

Le doge lui parla, se retourna vers l'ambassadeur autrichien, avec lequel il parut échanger quelques phrases rapides, et Bt signe aux nombreux seigneurs qui l'entouraient de s'approcher de sa personne. Ceuxci obéirent avec empressement; le doge leur fit à haute voix une communication sans doute importante et décelant un événement heureux, car ceux qui l'avaient entendue éclatèrent en bravos, et, se précipitant de tous côtés, ils quittèrent la machina pour sauter dans leur bissona ou dans leurs gondoles et pour courir transmettre la nouvelle à leurs amis qui l'ignoraient encore.

Durant quelques instants, ce fut dans cette partie du grand canal un va-et-vient tumultueux, un échange de cris, d'appels, d'empressements de toutes parts. Des milliers de mains se levèrent en agitant des chapeaux, taudis que des milliers de voix criaient :

— Vive l'Autriche !

Mais où l'agitation était le plus vive, la joie le plus intense, c'était dans le salon de la bissona dans lequel nous avons rencontré tout à l'heure quelques-unes de nos anciennes connaissances.

— Mais, reprit le comte, cette nouvelle est sérieuse?

— Comment! s'écria le baron, peut-on en douter? Elle est presque officielle : elle arrive de Gênes et elle a été transmise au doge !

— Je suis dans l'enchantement! Ah! mes terres! mes vassaux ! El hier soir ce petit vicomte de Signelay qui... Je donnerais dix louis pour le voir et le confondre!

— J'aperçois là-bas sa gondole! dit la marquise.

— Où cela?

— Là!... à quelque distance... à l'arrière de la bissona du comte Rupil Voyez-vous?

— Très bien! très bien! il faul lui faire signe!

— Oui! oui! ajouta le baron dont les petits yeux brillaient. Vous avez raison, comte. Euvoyez-le quérir. Je veux jugez de l'effet que la nouvelle produira sur lui.

— Pietro! dit le comte au gondolier, appelle cette gondole là-bas... près la bissona aux armes des Rupi.

Et tandis que le gondolier se hâtait d'obéir et d'attirer par ses signaux et ses cris répétés l'attention de ses camarades de l'autre gondole, la conversation reprenait son cours, plus animée que jamais.

— Votre mari connaît sans doute la nouvelle, marquise? dit le comte à la belle Italienne.

— Il doit la connaître, monsieur le comte, car sa gondole est voisine de la machina.

— Ce cher Campaiini sera enchanté comme nous tous, ajouta le baron.

— Aôh! fit lady Ellen, je voudrais avoir été là! Ce devait être spleudide!

— Il n'y manquait qu'une armée anglaise! ajouta l'officier de marine.

— Ah 1 dit le comte, voici M. de Signelay 1 Et élevant la voix et faisant de grands bras :

— Arrivez donc, vicomte! cria-t-il. Venez vite!

La gondole accostait la bissona : le 'vicomte de Signelay et son ami firent leur entrée dans le salon.

— Eh bien 1 dit le comte de Roquefeuille sans leur laisser le temps de saluer les dames, qu'en dites-vous?...

— (Juoi! dit le baron, vous n'avez pas appris la nouvelle?

— Quelle nouvelle? demanda Léopold.

— Mais vous avez donc perdu l'usage de l'ouïe.

— Il paraîtrait, fit Emmanuel; donc, agissez eu con séquence. Qu'e^t-il arrivé?

— Il est arrivé, messieurs, répondit le comte de Roquefeuille, que ce que le vicomte traitait hier soir d'invraisemblable est vrai aujourd'hui.

— Mais quoi? cria Emmanuel avec impatience.

— Battu! répéta le vicomte avec un étonnemeut qui n'était nullement joué.

— Battu 1 dit le comte.

— Par Beaulieu ?

— Et par les Piémoutais. L'armée française est eu pleine déroule: la nouvelle vient d'en arriver au doge; c'est cette nouvelle qui cause la joie que vous devez remarquer dans la foule; les révolutionnaires sont perdus !

— Dans uu mois nous serons à Paris! dit la raar quise.

— Rappelez- vous mon invitation ! reprit le comte.

— ïroun de l'air! tonnerre de Brest! dirent deux voix sonores.

— Iletn? fit le comte.

— Quoi? dit le baron.

Tous deux se penchèrent sur le bordage de la bissona, regardant attentivement au-dessus et autour d'eux ; mais ils ne virent que des gondoles avec leurs barcaroli et le canot anglais qui attendait lord Ellen.

— Il m'avait semblé entendre jurer en français, di( le comte.

— Ce sera quelques barcaroli qui auront fait jadis une excursion à Marseille, et qui, ayant retenu deux jurons français, en assaisonnent l'expression de la joie.

— C'est possible.

Le vicomte de Signel iy et son ami se regafdaien* sans manifester le mèrn? bonheur que ressentaie t leurs compagnons. Il était évident que, chez ces deux nobles natures, les intérêts de caste même se taisaieui devant l'intérêt national : avant de se souvenir qu'i's étaient émigrés, qu'ils étaient ruinés par la Révolution ils se souvenaient qu'ils étaient Français, et' la nouvelle de la défaite d'une armée française leur faisai' mal. Il leur répugnait de profiter d'un deuil national.-

Le baron poussa légèrement le coude du comte en lui désignant les deux jeuues gens.

— Voyez l'effet que produit sur eux la nouvelle, dit-il à voix basse. Campaiini avait raison.

On venait de donner le signal de la troisième coursp, et l'émotion ressentie par la foule à l'annonce de l'importante nouvelle, changeant de direction, se reportait sur la suite du spectacle pour lequel elle était rassemblée.

Le vicomte de Signelay et le baron de Berval prirent congé des dames, et, ayant échangé un froid salut avec les hommes, descendirent dan-; leur gondole, qui les avait attendus. A peine eurent-ils quitté la bissona, que le baron de Grafeld, se tournant vers l'un des seigneurs vénitiens, échangea avec lui un regard rapide. Le Vénitien, profilant de ce que l'attention générale était concentrée sur le départ des gondoles des régales, passa de l'autre côté de la tente, et, se penchant en avant, il adressa à voix basse quelques rapides paroles à un homme vêtu de noir et portant l'épée, qui était immobile et debout dans une embarcation de mesquine apparence placée sous l'arrière de la bissona. L'homme écouta, répondit par un signe affirmatif, et le seigneur vénitien, le quittant, revint prendre" place dans le salon.

Pendant ce .temps, Léopold el Emmanuel avaient regagné leur petite tente, et la gondole s'était éloignée, ïes emmenant tous deux. Après avoir longé le grand canal, elle alla se ranger non loin de Ponte-RiaUo. Comme elle s'arrêtait, s'enclavaut au milieu dt s embarcations voisines, une autre gondole se dirigea droit

vers elle. Le gondolier lit signe aux barcaroli des deux jeunes gens : ceux-ci lui jetèrent un bout de cordage qu'il saisit et enroula rapidement à la proue de la gondole. Sautant alors légèrement dans celle du vicomte, il écarta doucement l'un des rideaux du Salon.

— Qu'est-ce? que veux-tu? demanda Emmanuel.

— Sou Excellence le vicomte de Signelay? dit le gondolier.

— C'est moi, répondit Léopold en s'avançanl.

— Alors ceci e^t pour vous.

El, tirant de son sein un paquet de papiers assez volumineux et une lettre pliée coquettement, il tendit l'un et l'autre au vicomte.

DKRNIÈEE COURSE

La dernière course est réservée à la partie comique des régates. Elle est fournie invariablement par des femmes appartenant à des familles de pécheurs de Cbiogga, de Mestre et des iles de la Lagune. La durée de cette course est celle d'un long éclat de rire, car les incidents qui la distinguent sont souvent ridicules et grotesques. Les batelières engagées mettent à jouer celle partie un eutrain, une animation, une passion qui excitent au plus haut point l'hilarité des spectateurs. Souvent encore^immédiatement après celte der. nière course, d'aulres ont lieu qui ne provoquent pas moins l'intérêt général : ce sont des paris particuliers vidés en présence de la foule. De même qu'à propos de nos courses de chevaux, l'amour-propre de nos amateurs les pousse fréquemment à en trer en lice euxmêmes ou à faire lutter ensemble des chevaux non engagés, de même à propos des régates, les patriciens sentaient renaître en eux cette passion de la lutte particulière à presque tous les peuples sous des formes différentes.

Des drapeaux hissés au-dessus de la machina, avant le départ des gondoles montées par les femmes, prévenaient le peuple amassé que la fêle ne serait pas aussitôt terminée, et qu'à la suite des régates publiques il y allait avoir des régates particulières. Le nombre des ûammes hissées indiquait le nombre de ces courses, et la foule suivit le spectacle de ces luttes nouvelles avec une ardeur plus grande encore peut-être que celle excitée précédemment parles autres courses: c'est que les gondoles qui couraient portaient les armes de leurs maîtres; c'est que des sommes énormes, perdues ou gaguées en quelques minutes, rendaient chaque coup de rame d'une importance saisissante.

Celte fois encore, comme de coutume, les régates particulières devaient avoir lieu, et cinq drapeaux hissés au moment du départ des pêcheurs promirent à la foule une série de spectacles émouvants. La course des femmes achevée au milieu du bruit, des éclats de rire et des vociférations de tous genres, la première lutte entre deux gondoles armoriées commença. La distance à parcourir n'était plus la même; elle variait suivant la volonté des parieurs el des adversaires. Le doge n'était plus juge,- il devenait simple spectateur. Les bissonas des jeunes patriciens suivaient avec une animation plus grande les gondoles engagées, chaque eigueur excitant de la voix et du geste sou favori parmi les jouteurs. Bien souvent des haines de famille liai ;iiiMil .1 pi'n |> de iv jeux, et il n'était pas rare, le lendemain Le régales, de trouver sur la terre ferme le cadavre d'un noble tué en duel par son adversaire de la veille.

Donc, la course des femmes terminée, une course particulière avail eu lieu, puis une seconde, puis une

lème, n devait y en avoir cinq en tout : il en i e tait deux par conséquent. La quatrième commença,

mais j1 était évident que les spectateurs réservaient leur plus grande somme d'émoliou à dépenser pour la dernière. Il avail couru en effel les bruils les plus étranges à propos de cette lutte suprême : on disait, on affirmait, ou se répétait de bouche eu bouche que la dernière course sortirait des usages ordinaires : qu'elle serait le résultat d'uu pari engagé entre un noble vénétien et un étranger de distinction, et que les barcaroli auraient pour adversaires les canotiers d'une autre contrée. Les mieux informés prétendaient que le capitaine du navire anglais mouillé depuis quelques jours au fond de l'Adriatique avait engagé une somme énorme en faveur de ses marins, dont il soutenait la supériorité, et qu'un patricien riche et puissant avait accepté le pari pour soutenir l'honneur national.

Aussi à peine la quatrième course fut-elle terminée qu'un grand mouvement eut lieu dans les masses, et que la curiosité la plus vive se peignit sur tous les visages. Un espace de temps assez long pour porter l'anxiété de l'atlente à son comble s'écoula sans que rien apparût. Enfin, une gondole portant les armes de la famille Foscari s'élança dans la partie libre du canal : la foule entièrela saluaavec des applaudissements frénétiques auxquels les barcaroli répondirent en agitant leurs rames et en faisant sauter en l'air leurs bonnets de laine.

Presque aussitôt une autre embarcation apparut sut le canal : cette embarcation ne ressemblait aucunement à celle à laquelle elle semblait aller demander la lutte : c'était un canot de bâtiment de guerre, c'était la chaloupe anglaise que nous avons précédemment décrite, et qui devait se trouver bieu étonnée de creuser son sillage profond dans les eaux bleues des Lagunes.

L'apparition de ce canot émut la foule attentive, et au tumulte des cris succéda un profond silence. Les suppositions faites étaient justifiées : il y allait avoir lutte entre des matelols anglais et des barcaroli vénitiens. L'amour-propre des spectateurs était renforcé encore d'un sentiment de patriotisme : la réputation des gondoliers vénitiens et celle des canotiers anglais étaient universelles : le lion de Saint-Marc el le léopard étaieut en présence : le speclacle était saisissant.

Gondole et canot remontèrent le canal, nageant côte à côle comme deux embarcations amies, et atteignirent un endroit distant de la machina d'environ une demilieue. Le canal ne décrivant aucune courbe durant ce parcours, la vue entière de la course qui allait s'engager n'était donc gênée par aucun obstacle, et, du point de départ au point d'arrivée, on allait pouvoir suivre des yeux les deux embarcations rivales. Tout eu remontant le canal, les gondoliers se livraient aux fanfaronnades particulières à ceux de leur pays, chantaient à haute voix la victoire future, insultant jusqu'à leurs adversaires. Les Anglais, au contraire, calmes, froids, impassibles, nageaient lentement, régulièrement,.sans fatigue, en geus conservant leurs forces pour l'instant décisif el ne craignant pas la Iulle.

Près delà machina s'était avancée la bissona port, m i lord Ellen et le seigneur Foscari, le noble vénitien qui avait accepté la gageure. La marquise C.imp.uini et lady Ellen paraissaient prendre le plus vif intérêt à co qui allait se passer. Quant au baron de Grafeld, il voyait de quitter la bissona et dépasser dans sa gondole, s'oxeusanl de son départ par la nécessité où il se trouvait d'aller féliciter sou ambassadeur à propos du uccès du général iv ulleu. Gondole et canot, arrivés au point ti.xé pour le départ, se rangèrent côte à côle : les barcaroli appuyés sur leurs longues rame notiei'S tenant leurs avirons horizontalement hors de.

l'eau. Le signal devait être donné parla bissona où se Irouvaienl les parieurs; ce signal était un drapeau tenu bas et qui devait être brusquement élevé. Les eu-

rieux, anxieux et attentifs, observaient un religieux silence : aucune des courses précédentes n'avait obtenu pareil aspect de solennité.

Derrière les quais du grand canal se dressaient les palais et le dôme de Saint-Marc; à droite ou apercevait le fort du Lido et ensuite une baute mâture balançant dans les airs le yacht anglais : c'était le navire de lord Ellen, au mouillage. Sur la gauche une mâture moins élevée, plus inclinée, sans oriflamme, se dessinait sur le ciel bleu : c'était le navire arrivé récemment et dont avait parlé l'officier anglais. Tout à coup et au moment où les spectateurs attendaient le signal, une détonation formidable retentit, tous les yeux se portèrent en même temps vers le Lido, un nuage de fumée blanchâtre faisait disparaître le fort et les mâtures. Puis le nuage monta, se déchira, se dissipa, et on aperçut au mât du navire anglais et sur la hampe du drapeau du fort le pavillon autrichien se déroulant à la place d'honneur, puis de nouvelles détonations retentirent déchirant de nouveaux nuages de fumée. C'était la célébration de la victoire dont l'annonce venait d'être faite : c'était la glorification de l'Autriche par Venise et par l'Angleterre, c'était la honte des armes françaises que l'on proclamait.

La foule entraînée depuis longtemps battit des mains, et les bonnets et les chapeaux voltigèrent dans les airs accompagnant chaque salve que se répondaient le fort et le navire.

— Mille diables! dit lord Ellen, qui, à l'aide d'une lunette, interrogeait l'horizon. Ce navire danois ne ▼eut-il donc pas célébrer la victoire remportée? Quoi! il ne tire pas un coup de canon! il ne hisse pas un pavillon!

— En effet, cela est étrange! dit le comte de Roquefeuille.

— Que signifie ce silence?

— Milord! donnez donc le signal de la course! dit vivement la marquise.

— Il faudra que je voie l'ambassadeur autrichien après la course! dit lord Ellen.

Puis, se tournant vers l'un de ses matelots demeurés sur la bissona :

— Donne le signal! dit-il.

Le matelot obéit et éleva le pavillon. Aussitôt l'attention de la foule, distraite d'abord par ce qui se passait au Lido et en mer , retourna plus vive sur le grand canal! Gondole et canot venaient de s'élancer ensemble dans l'espace vide, mais ils n'avaient pas parcouru la dixième partie du trajet, qu'un même cri d'étonnemeut jaillit de toutes les bouches : une troisième embarcation, un second canot, étroit, effilé, un vrai youyou monté seulement par deux hommes venait de se faire jour à travers les gondoles stationnaires et glissait rapidement à la suite des lutteurs. Cet incident inattendu, augmentant subitement la curiosité, redoubla encore l'émotion des spectateurs.

— Qui est-ce?

— Quels sont ces hommes?

— Regardez comme ils rament!

Et mille autres phrases furent échangées en l'espace d'une seconde. Le petit canot et ses deux rameurs filaient effectivement avec une vitesse qui tenait du fantastique. Parti bien après la gondole montée par douze barcaroli et le canot anglais armé de douze avirons, il les avait rejoints au moment où ils atteignaient le milieu du canal. Les deux rameurs portaient des vareuses de laine bleue, un bonnet et un pantalon de même nuance. Couchés sur leurs avirons, il était impossible de voir de leur tète autre chose que des cheveux crépus et un front bistré et hàlé.

C'était merveilleux d'examiner l'adresse, l'éuergie, la force avec lesquelles ces deux hommes luttaient contre les embarcations rivales. Barcaroli et matelots auglais demeurèrent un moment stupéfaits. Tous les

regards étaient rivés sur ces trois embarcations maintenant sur une même ligne. Bientôt la gondole et le grand canot, oubliant leur propre rivalité, se sentant insultés par ce youyou mesquin, ne parurent plus songer qu'à l'écraser à la fois. Le youyou était entre eux. Gondole et canot se rapprochèrent obéissant à une même pensée pour enserrer le rival entre leurs bordages; mais le youyou, s'élançaut comme une flèche, échappa à la pression et glissa en avant, prenant la tète. La foule entière électrisée, obéissant à ce premier sentiment du juste qui, quoi qu'on en dise, est planté au cœur de chaque créature humaine, la foule battit des mains.

La course continua plus animée que jamais : le youyou avait toujours l'avance. Barcaroli et matelots auglais redoublèrent d'énergie et de vigueur; la honte décuplait leurs forces, et cependant telle était la vitesse imprimée au canot par ses deux uniques rameurs qu'il échappait aux poursuites comme un chevreuil agile échappe aux gros chiens de la meute.

On approchait du but indiqué : la course avait été accomplie si rapidement que pas une seule réflexion n'avait pu être échangée sur l'événement. Le youyou maintenait toujours son avantage; deux brasses le séparaient de la gondole et du canot nageant sur une même ligne avec une égalité parfaite. Les deux rameurs, infatigables, roidissaient leurs bras nerveux et enlevaient l'embarcation avec une puissance irrésistible.

— Bravo! bravo! vociféra la foule avee une furie éclatante.

Le youyou venait d'atteindre le but, battant largement les Anglais et les Vénitiens.

Les deux canotiers, abandonnant leurs avirons et laissant courir l'embarcation par l'impulsion donnée, se dressèrent à la fois.

— Tonnerre de Brest! "Vive la France! hurla l'un en secouant son bonnet.

— Trouu de Diou! enfoncés les English! cria l'autre.

— Ces hommes! arrêtez ces hommes! cria lord Eilen à ses canotiers.

— Poursuivez-les! prenez-les! dit une autre voix. Le baron de Grafeid surgissait dans sa gondole

s'élauçant à la poursuite du youyou. Les deux vainqueurs sautèrent en même temps dans les flots, faisant voltiger l'écume autour d'eux.

— Arrêtez-les! arrêtez-les! hurlèrent cent voix au même instant.

Mais au même instant aussi un nouvel événement opérait tout à coup une diversion profonde. Les détonations avaient cessé de retentir du côté du Lido. Vingt et un coups de canon avaient été tirés par le fort et autant par le vaisseau anglais pour saluer le pavillon autrichien victorieux, puis tout était rentré dans le silence alors que la course était à son milieu, quand tout à coup de nouvelles détonations retentirent, éclatant plus pressées et pour ainsi dire plus joyeuses, toujours dans la direction du Lido.

Tous les yeux attirés encore se portèrent vers l'endroit d'où partait le bruit, et des clameurs d'expressions différentes jaillirent de toutes les poitrines. La fumée eu s'élevant venait de découvrir le navire au mouillage dont avait parlé lord Ellen, et en haut de ses mâts se déroulait, taudis que ses caronades tiraient sans relâche, le pavillon tricolore de la France. On eût dit une réponse victorieusement insolente faite au fort vénitien et au navire anglais.

— A moi, canotiers! cria lord Ellen en s'adressant à ses matelots.

L'embarcation s'approcha rapidement de la bissom, le commandant anglais s'élança d'un seul bond.

— Au Lido! cria-t-il à ses hommes, et nagez Tigoureusementl

LE TAMliOUil DE LA 32" DEMI-BRIGADE

— Au Lido! au Lido! hurlait de son côté le baron de Grafeld à ses barcaroli.

Quant aux deux canotie rs vainqueurs qui s'étaient ''lancés dans les flots pour échapper aux poursuites dont ils étaient l'objet, personne ne pouvait dire ce qu'ils étaient devenus. La plus grande confusion régnait alors sur le grand canal; toutes les embarcations se croisaient dans tous les sens, allant, venant, courant, s'enchevêtrant. Au Ponte-Riallo surtout, sous l'arche gigantesque, l'embarras était plus grand qu'ailleurs. Peut-être cet embarras allait-il tourner même à une confusion inextricable, quand d'un canal latéral s'élança une gondole dont la présence causa un arrêt instantané parmi les autres. Cette gondole, peinte en noir, était garnie d'une tente également noire surmontée d'uue flamme rouge. Les six barcaroli qui la montaient étaient vêtus de noir et portaient sur la poitrine les armes de la République.

A l'avant, quatre sbires en uniforme s'appuyaient sur leurs mousquets. A l'arrière, quatre étaient dans la même attitude; par un coin de l'un des rideaux ou verts on pouvait apercevoir dans le salon un personnage costumé de velours noir avec un bonnet rouge enfoncé sur les yeux. L'apparition de cette gondole, d'aspect funèbre, sembla glacer d'effroi la foule.

— Messer-Grande! murmura-t-on de toutes parts. Messer-Graude était le nom du premier serviteur

des inquisiteurs d'État, le premier fonctionnaire de ce pouvoir arbitraire que l'on nommait le conseil des Dix. C'était Messer-Grande qui était toujours et invariablement chargé des arrestations de quelque importance. La foule des embarcations s'écarta respectueusement devant la gondole des inquisiteurs, et celle-ci continua sa route au milieu de tous les signes du res. pect le plus profond et de l'effroi le plus vif. Remontant le grand canal, elle se dirigea droit vers le palais Foscari, où plusieurs gondoles étaient demeurées stationnants : chacune s'empressait de faire place.

Enfin la gondole de Messer-Grande s'arrêta à son tour, bord à bord avec une embarcation qui demeura immobile, comme paralysée par la crainte et la stupeur. Messer-Grande fit signe aux sbires de l'avant : ceux-ci sautèrent dans la gondole arrêtée; le magistrat les suivit. Deux jeunes gens venaient de surgir du salon : deux tètes jeunes et plutôt curieuses qu'inquiètes regardaient les sbires.

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