‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 180 sur 220 · LA POUDRIÈRE · texte numérisé non relu

LA POUDRIÈRE

Cinq ans avant l'époque où s'accomplissent les événements de ce récit, le 31 août 1794, au moment où sept heures sonnaient à l'horloge de l'École militaire, tout le territoire sur lequel s'élevait Grenelle (alors composé, il est vrai, de quelques rares maisons seulement), tout le territoire recevait une commotion terrible. On eût dit une secousse de tremblement de terre, secousse effrayante. Un nuage de poussière s'élevait montant vers le ciel, des maisons s'écroulaient avec fracas, des cris déchirants retentissaient, et des corps déchirés, des membres noircis venaient retomber sur la terre frémissante.

t'était la poudrière de Grenelle, cet établissement créé depuis quelques années seulement, et dirigé par Chaptal, qui venait de faire explosion.

Par un hasard providentiel, la plupart des ouvriers n'étaient pas encore au travail, et cependant le uûtaj>re

des victimes fut si grand, qu'on n'en connut jamais le chiffre exact.

Le gouvernement s'empressa de réparer le désastre : on avait besoin de poudre alors. Les bâtiments furent relevés, mais une partie des ruines subsista; car, pour reconstruire sur le même lieu, il eût fallu d'abord déblayer, et ce déblayement eût demandé un temps énor- I me. La plaine conserva donc le stigmate du terrible f événement.

Quelques rares maisons se groupèrent autour de la nouvelle poudrière ; mais les ruines de l'ancienne demeurèrent isolées. On eût dit qu'unevague terreur empêchait de s'en approcher.

En 1799, ces ruines noircies présentaient l'aspect le plus triste et le plus désolé; on comprenait, en les voyant, toute l'horreur de l'événement, et on se disait que des squelettes de viciimes, non encore dégagés, devaient être ensevelis sous ces pierres amoncelées, dans ces souterrains pratiqués jadis et que personne n'avait pu visiter depuis.

La nuit surtout, ces ruines offraient le spectacle le plus triste et le plus imposant. Éclairées seulement par la lueur des astres, elles semblaient l'antre de la désolation .

Cette nuit-là, où nous sommes arrivés, les ruines se dressaient sombres et noires, se détachant difficilement au milieu des ténèbres. Il était près de trois heures quand, au milieu du silence, un bruit léger de pas retentit. Un homme surgit tout à coup du sein de ces ruines amoncelées. D'où venait cet homme ? personne n'eût pu le dire. Il paraissait être sorti de dessous terre. Un large manteau l'enveloppait des pieds à la tête. Son aspect avait quelque chose d'étrange et de fantastique ; car son visage était recouvert d'une toile noire à demi flottante, et ayant à la hauteur des yeux une ouverture comme celle du haïk des femmes arabes.

Marchant rapidement au milieu des décombres, cet homme atteignit un pan de muraille demeuré debout, et il se perdit dans l'ombre que projetait cette muraille ; un amas de pierres était voisin ; il se dirigea vers cet amas, au pied duquel était une excavation semblable à l'ouverture d'une caverne.

Sans hésiter, l'homme se coucha à plat ventre, et engageant sa tête d'abord, ses mains ensuite dans cette excavation, il se glissa lentement, rampant comme un leptile. Bientôt l'espace devint plus large etjtlus haut, car il put se relever à demi et se mettre sur ses genoux.

L'obscurité était profonde et l'air rare dans cette espèce (1 • grotte formée par la réunion de débris de muraille, que l'explosion avait jadis balayés en cet endroit.

Tàtant le sol avec ses mains, il parut chercher un moment; puis il demeura immobile. Un léger coup de sifflet retentit. Aussitôt la terre s'effondra et l'homme disparut, «enfermant dans le sol.

Au mêmeinstant, lapàle clarté d'une lampe jaillit, et la trappe, cessant son mouvement de descente, déposa l'homme au manteau sur le sol d'une grande cave. L'homme se redressa et marcha vivement vers une grande armoire de chêne placée à peu de distance, et appuyée à la muraille de la pièce souterraine.

Ouvrant cette armoire, il en tira une sorte de longue robe en étoffe noire toute garnie de flammes rouges découpées. Lassant rapidement cette robe par-dessus son costume, il rabaissa sur son visage déjà caché un énorme capuelion taillé comme ceux des pénitents, dont la pointe descendait jusqu'à la taille, et percé à la hauteur des yeux par des trous ronds.

Ainsi drapé, l'homme revint vers l'armoire, ouvrit les deux battants, se plaça dans le meuble qui était précisément de la grandeur de sa taille, et lit jouer un ressort placé sons sa main; le fond de l'armoire s'écarta tout à coup, un [iassage se présenta : sans hésiter l'homme se glissa par l'ouverture.

Il 9e trouva alors dans une grande salle, <pii avait dû servir jadis de magasin à salpêtre. Cette salle, éclairée

par quatre grosses lampes accrochées à la muraille par des bras de fer, était de forme ronde; elle n'offrait pas un angle.

Son plafond était un dôme po'utu ressemblant à un entonnoir renversé. Le sommet de ce dôme était plat.

Rien n'était plus étrange que l'aspect de cette salle : appuyée contre la muraille, se dressait une grande tribune à laquelle on montait par quatre marches; cette tribune était garnie d'un énorme fauteuil recouvert en cuir noir, et devant lequel était placée une petite table de chêne.

Six autres tribunes de deux marches plus basses que la première, mais, sauf ce détail, en tous points semblables à celle que je viens de décrire, garnissaient à intervalles égaux le tour de la salle.

Entre deux de ces tribunes, une porte de fer se découpait dans la muraille; il y avait donc sept portes: c'était par l'une de ces sept portes que l'homme à la robe noire venait d'entrer.

Entre chacune de ces portes et chacune des tribunes, un énorme anneau de fer était scellé dans la muraille, à hauteur d'homme; sous cet anneau était un banc de bois fait comme un billot.

Puis, au-dessus de chaque table de chaque tribune, tombait du dôme une longue corde de soie de couleurs différentes, terminée par un gland dont les franges frôlaient le dessus de la petite table.

La corde de soie et le gland, appendant au dessus de la grandi: tribune qui dominait les autres, étaient rouges. Les autres cordes et les autres glands verts, jaunes, noirs, blancs, bruns et bleus.

Au moment où l'homme entrait, la salle était absolument déserte. L'homme s'avança; la porte se referma sur lui. Se dirigeant vers la principale tribune, celle qui dominait toutes les autres, il gravit les marches et alia prendre place dans le fauteuil de cuir noir.

Deux paires de pistolets, à double coup chaque, étaient placés sur la table. L'homme prit les armes, les examina attentivement, l'une après l'autre, s'assura qu'elles étaient chargées et en fort bon état, et il les replaça ensuite devant lui, sur la table, à portée de sa main.

Alors, demeurant immobile comme une statue, il parut attendre. Le tic tac régulier d'une horloge se faisait entendre : effectivement, enchâssé dans le bois de la seconde tribune, se dessinait un cadran. La grande aiguille approchait du chiffre XII, tandis que la petite était sur le chiffre III.

D'où il était, l'homme ne pouvait voir le cadran, mais il entendait parfaitement la marche de l'horloge. Tout à coup retentit ce claquement qui précède l'instant suprême où la grande aiguille, posant son extrémité sur le point qui sépare, dans le chiffre XII, le X du II, indique que l'heure va sonner.

L'homme saisit l'un de ses pistolets et en heurta avec la crosse une plaque de métal placée à sa portée; un son prolongé retentit au moment même où trois heures du matin sonnaient à la pendule.

Un bruit sec se fît entendre partant à la fois de cinq points différents de la salle ronde. Cinq des sept portes de fer venaient de s'ouvrir et cinq personnages, tous revêtus d'un costume identiquement semblable à celui de l'homme occupant la grande tribune, apparurent sur le seuil.

Tous avaient le corps enveloppé dans une robe noire semée de flammes rouges, tous avaient le grand capuchon retombant jusqu'à la ceinture.

Tous oinq firent à la fois un pas en avant et les cinq portes se refermèrent à la fois sur eux, puis, sans prononcer un mot, sans faire un geste, tous cinq se dirigèrent chacun vers ohaoune des cinq premières tribunes et ils s'y installèrent gravement.

La sixième tribune, celle avoisinant la grande à gauche, demeurait libre eî déserte. L'homme dont la position indiquait évidemment les fonctions de président se leva lentement.

Je vais lire, citoyens, cria t-il. (Page 224.)

— Citoyens, dit-il d'une voix nette et ferme, la réunion de cette nuit doit être décisive, c est pourquoi je vous ai tous convoqués. J'ai à vous exposer tout le plan de conduite qu'il nous faut suivre, mais il faut que nous interrogions ceux que nous avons à interroger.

Les cinq hommes firent un même signe d'assentiment.

Alors le président se rassit, et, saisissant le cordon rouge qui tombait sur la table, il l'agita violemment. Un siflement aigu retentit, paraissant provenir du haut de la voûte, et le sommet plat du dôme s'ouvrit comme mû par un ressort.

Deux pieds apparurent par cette ouverture, puis deux jambes, un corps, une tête : un homme garrotté était descendu lentement par un cordage.

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