LA SALLE RONDE
La descente s'opéra avec précaution. L'homme garotté et suspendu tournait sur lui-même, obéissant au mouve-
ment de rotation que lui imprimait le cordage. Bientôt ses pieds atteignirent la terre : alors la corde qui avait servi à le descendre fut lâchée d'en haut. Elle tomba en s'enroulant sur elle même, ayant toujours l'une de ses extrémités fixée au corps du prisonnier.
La trappe du dôme qui s'était ouverte se referma sur elle-même. Un silence profond régna dans la pièce voûtée. Les cinq hommes assis dans les tribunes, le président les dominant dans la sienne, paraissaient autant de statues bizarres placées là pour l'ornementation de cette salle basse. Pas un ne faisait un mouvement, pas un ne prononçait un mot, et on n'entendait même pas le bruit de leur respiration. C'était" à se croire dans un palais d'enchanteur.
Rien, en effet, ne pouvait être plus extraordinairement étrange que l'aspect que présentait cette salle ronde, au dôme arrondi, avec ses sept portes de fer et ses sept tribunes dont la dernière dominait les autres.
Puis, dans sixde ces tribunes, un personnage enveloppé dans une robe noire ornée de flammes rouges et dont un énorme capuchon de pénitent recouvrait le visage. A voir l'immobilité de ces six personnages, on pouvait se d^man-
ilci- si ces robes étranges recouvraient des corps vivants ou ejHVL'lojtpîiiiMil 1> s cadavres.
Les lampes attachées à la muraille éclairaient cette scène qui avait quelque chose de fantastique.
Le personnage qui venait d'être introduit d'une façon si extraordinaire demeurait placé au milieu de la salle, à l'endroit même où la corde l'avait descendu.
Ce personnage était un jeune homme pouvant avoir de vingt-cinqàvingt-hurt ans, aux traits paraissantréguliera, aux yeux qui devaient être intelligents, à l'expression enfin d'ordinaire sans doute bonneet sympathique: mais cette régularité des traits que l'on pouvait facilement deviner, cette intelligence du regard, ce reflet de bonté et •d'amabilité que l'on pouvait devineraisémentencore, disparaissaient à demi alors pour faire place aune expression de terreur profonde.
Le visage était décomposé : les yeux étaient presque hagards, le teint verdàtre, les veines du front et du cou tendues, les cheveux hérisses, les traits bouleversés, les dents qui claquaient attestaient toute l'horreur de l'angoisse que devait éprouver l'âme.
Le costume était celui adopté à cette époque par cette classe déjeunes gens de la bourgeoisie aisée qui aspirent à jouer un rôle dans le maniement des finances ; mais l'état de ce costume décelait ou une lutte récente soutenue avec énergie, ou les fatigues d'un pénible voyage accompli depuis peu, ou même peut-être les deux ■cas réunis.
La cravate blanche était déchirée, défaite, en lambeaux, le gilet était déboutonné, l'habit marron foncé .avait des crevasses aux manches, non causées par la vétusté, mais très certainement par quelque accident.
Les cheveux étaient défaits, épars. Entin une épaisse touche de poussière blanchâtre, comme en rapportaient, avant l'établissement des chemins de fer, les voyageurs revenant d'une extrémité de la France, se voyait des pieds à la tête sur toutes les parties des vêtements et du corps.
Le jeune homme demeura immobile, mais cette immobilité ne pouvait être attribuée à sa volonté. Une forte corde lui garrottait les jambes et soudait les chevilles l'une à l'autre, tandis qu'une autre, entourant le torse, .fixait les deux bras le long du corps et ne permettait pas île tenter un mouvement.
Tel qu'il était placé, le prisonnier se trouvait précisément en face de la grande tribune du président.
Un silence lugubre continuait à régner dans cette salle, silence que troublait seule, à intervalles irréguliers, la respiration rauque et sifflante du jeune homme garrotté et placé au milieu de la salle.
Un bruit de froissement d'étoffe retentit enfin ; le président venait de lever la main droite :
— Jeune homme! dit-il d'une voix lente et dont le capuchon rabattu, en en tamisant le son, devait changer le caractère : jeune homme, tu sais en quelles mains tu te trouves ! Tu n'ignores pas que ceux-là qui sont aujourd'hui tes maîtres ne menacent jamais en vain et ne pardonnent jamais ! Tu dois la vérité au tribunal que je préside : cette vérité, tu vas la dire. Réponds sans hésiter à mes quêtions! D'abord, es-tu prêt a [n'entendre el
me comprendre ?
Le jeune prisonnier avait éoouté ces paroles avec une ■émotion croissante : sa physionomie avait reflété les impressions les plus bizarrement, opposées, et son visage ii1 pa se par une succession de teintes démontrant le cours Étrange que suivaient le sang et la bile. Tout d'abord, il voulut parler, niais H ne le put pas. I,a terreur
laquelle il était en proie paralysai1! évidemment la lac
lie.
Il demeura un moment immobile, les lèvres agitées
I o il.s contractions nerveuses. Knfin il lit un elïort vio- • nt
— Oui ! marmura-1 il dune % <,î x a peine distincte. Rassemble tes idées ! reprit le présideût,
— Oui... cito\
Après un nouveau silence, le président reprit :
— Comment te nommes-tu ?
— Alfred Paulin, répondit le jeune homme.
— Quel âge?
— Vingt-sept ans,
— As-tu ton père et. ta mère?
Le jeune homme hésita.
— Réponds ! dit vivement le président avec un accent impérieux.
— J'ai perdu mon père, murmura Alfred, mais j'ai encore ma mère,.. Oh! continua-t-il d'une voix suppliante, ne lui faites aucun mal, messieurs ! Elle est si bonne !... Et puis elle est toujours malade, elle...
— Est-elle riche? interrompit le président.
— Non...
— Tu mens !
— Mais... je... jure...
— Elle a une fortune de trois cent mille livres et tu es son lils unique.
Alfred courba la tète et un soupir rauque se fit jour à travers ses lèvres à demi fermées.
— Ta mère est riche ! reprit le président. Et toi, que fais tu ?
— Je suis employé dans les bureaux du citoyen Chivry, le banquier.
— D'où revenais-tu quand on t'a arrêté '?
— De Londres, où j'étais allé depuis quelques jours.
— Comment, toi, Français, avais-tu pu te rendre en Angleterre et en sortir ensuite, quand la guerre s'oppose à toute relation entre ce pays et le nôtre.
— J'avais obtenu un sauf-conduit.
— Par quelle entremise?
— Par celle de madame Chivry, qui est l'amie de lady Ellen.
— Pourquoi allais-tu en Angleterre?
— Pour accomplir une mission dont m'avait chargé le citoyen Chivry.
— Raconte cette mission en détails.
Le jeune homme demeura un moment plongé dans des réflexions profondes, évidemment il s'efforçait de recueillir ses idées pour mieux répondre.
— De quoi s'agissait-il? reprit le président.
— D'une somme importante à faire rentrer en France. C'était maître Raguideau, le notaire, qui avait chargé le citoyen Chivry de ce soin. Une cliente de maître Raguideau venait d'hériter d'une somme de 132,000 livres sterling.
— Sais-tu le nom de cette héritière ?
— Madame Geoffrin.
— Continue.
— La succession établie, il s'agissait de faire passer d'Angleterre en France la somme énorme qui revenait à l'héritière. Emporter cette somme en bank-notes n'était pas possible, car, en traversant la mer. outre les risques maritimes qu'il fallait affronter, en dehors des accidents naturels, il y avait les chances de tomber entre les mains ennemies : sur un navire français, on pouvait être capturé par un navire anglais qui eût certes fait retourner l'argent es Angleterre... Sur un navire anglais on eut pu être pris par un corsaire français, pour qui tes bank- notes anglaises eussent été d'excellente prise. , Pour l'aire entrer cet argent en France, il n'y avait qu'un moyen en ce temps de guerre, et ce moyen était l'emploi des traites.
— 11 avait donc été convenu, dit le président, que
des traites seraient lancées de Paris sur 1 ondres.
— Oui, et ce sont ces traites que j 'emportai pour les
taire accepter.
— Qui les a\ ait tines .'
— M. d'Adoré.
— Pourquoi M. d'Adoré?
— Celait le résulta! d'une combinaison laite par maître
Uagualeaii. La somme à négocier est de deux millions trois cent mille francs, argent de France. Or aucun banquier m pouvait accepter une telle responsabilité, car l'état do
guerre rendait chaneeui le payement, même aptes acccpi. l'ion. Pour faire rentrer cette somme sans poril, il l'allait agir par l'entremise d'une puissance étant en paix avec l'Angleterre. Madame Geoffrin, Femme d'un ancien fournisseur de la République, madame Geoffrin dont on connaît l'affection pour le gouvernement, ne pouvait trouver facilement à entrer en relation avec des ennemis de la France, cartons les amis de l'Angleterre sont nos ennemis à cette heure. Qe fut alors que maître Raguideau pensa à M. d'Adoré. M. d'Adoré avait, émigré, il avait conservé de grandes relations avec d'autres nobles de- DO -nres en Allemagne; enfln, M. d'Adoré est au mieux avec le baron de Gral'eld, l'envoyé secret de l'Autriche. Le baron avait promis de l'aire accepter cette négociation par une maison de banque allemande, mais à la condition que le nom de madame Geott'rin ne figurerait pas sur les traites.
— Après?
— Madame Geoffrin accepta ces conditions. Maître 1; tguideaii lit l'aire les traites par -M. d'Adoré et je fus charge d'aller, moi, les présentera l'acceptation à Londres avec un clerc de maître Raguideau.
— Ces truites acceptées là-bas par la maison de banque dépositaire des fonds, qu'en avez-vous fait?
— Je les ai remises au clerc de maître Raguideau.
— Vous n'êtes pas revenus ensemble?
— Non
— Est-ce là tout ce que tu as à dire sur cette affaire.
— Oui.
— Tu le jures?
— Je le jure!
— Si tu as menti, malheur à toi !
— Suis-je libre maintenant? s'écria le jeune homme Oh! citoyen... par pitié!...
l'n coup sonore frappé sur une plaque de métal interrompit Alfred. Une des portes de fer, celle placée à la gauche de la tribune du président, s'ouvrit; deux hommes masques apparurent sur le seuil.
Le président leur rit un geste en désignant le jeune homme. Les deux hommes s'élancèrent, saisirent Alfred et, l'emportant en dépit de ses cris, disparurent avec lui.
— Sa mère l'aime ! dit le président. BUfi est riche. Nous avons l'enfant, nous aurons la fortune. Un échange sera proposé demain. Elle n'hésitera pas!
Le président, en achevant ces mots, lit un geste : l'un des personnages placés dans les tribunes inférieures agita le cordon qui pendait sur sa table.
Aussitôt un craquement sourd retentit : la plaque fermant le sommet du dorne s'ouvrit et un second prisonnier fut descendu comme l'avait été le premier.
Celui-là, un peu plus âgé que le précédent, et comme lui, paraissant sous l'empire d'une terreur qui ne lui permettait pas de chercher à éluder les réponses nécessitées par les questions, celui-là déclara être second clerc de maître Raguideau le notaire.
Ses réponses, relativement à l'affaire des traites, furent en tous points semblables à celle d'Alfred Paulin. C'était lui qui avait accompagné Alfred à Londres pour faire faire les acceptations.
— C'est toi qui as rapporté les traites? dit le président.
— Oui.
— Quelle route as-tu suivie?
— Celle de Boulogne à Paris.
— Tu as passé par Amiens? demanda le président avec une expression d'intérêt qu'il ne chercha pas à cacher.
— Non, répondit le clerc. Je devais passer par Amiens, mais ma famille habite Péronne et, sans que maître Raguideau le sût, j'ai fait un détour pour aller embrasser les miens.
— Qu as-tu fait des traites?
— Je les ai déposées àJ'étude.
— Maître Raguideau a vu le citoyen Adore aujourd'hui même, lui a-t-il remis ces traites?
— 11 kj \ouluit, mais le citoven Adore a refusé obstinément.
— Pourquoi ?
Le clerc garda le silence.
— Parle ! dit. le président.
— Ces secrets ne sont pas les miens, dit le second clciv.
— Il faut qu'il soient nôtres.
— Je ne puis parler!
Un silence suivit ces paroles.
— Parle? reprit le président.
— Je ne puis, dit le clerc d'une voix assez ferme.
— Que sont devenues ces traites?
— Demandez-moi tout autre chose me concernant personnellement et je dirai tout, mais ce -secret que vous me demandez n'est pas le mien, je ne puis le livrer !
— Veux-tu me contraindre à employer la violence?
— Ne me forcez pas à parler! s'écria le clerc d'une voix lamentable.
Le président prit un des pistolets placés sur son bureau et en abaissa le canon dans la direction du clerc.
Celui-ci devint pâle comme un linceul et se mitàtrembler de tous ses membres.
— Veux-tu parler? reprit le président.
— Non! balbutia le clerc.
— Je vais t'interroger trois fois... Si, à la troisième question, tu n'a pus donné de réponse, je fais feu sans t avertir.
— Grâce! dit le clerc.
Le président maintint son arme à la hauteur de la poitrine de celui qu'il voulait interroger.
— Que sont devenues ces traites ? dit-il. Le clerc garda le silence.
— Que sont devenues ces traites ? reprit le président. Le clerc frissonna... les nerfs de son cou se tendirent...
une sueur froide inonda ses tempes... il parut sur le point de s'évanouir.
— Qu'est-ce que le citoyen Adore a fait de ces traites ? reprit le président en accentuant ses paroles avec une expression terrible.
Un silence de mort suivit cette question... on entendait le bruit rauque de la respiration sifflant dans la gorge... Le pistolet fit un mouvement.
— Il a demandé à ce qu'on fit un paquet cacheté de ces traites, s'écria le clerc sous l'empire de la plus effrayante terreur, et à ce qu'on les gardât en dépôt j usqu'au moment où il pourrait les expédier sans crainte.
— Ah! lit le président avec un geste de satisfaction. Après?
— Je ne sais...
— Continue... ou je ne t'avertis plus!
— Eh bien ! maître Raguideau a refusé d'accepter un dépôt de cette importance, alors le citoyen a donné l'ordre d'envoyer ce paquet cacheté à un endroit désigné.
— Et cet endroit, c'est?... Parle... réponds! c'est toi qui as porté les traites, tu dois le savoir.
— Fontenay-sous-Bois.
— C'est tout ce que tu as à dire ?
— Oui, citoyen.
Et comme le jeune clerc semblait faillir et ne plus même avoir la force de se soutenu- sur ses jambes, une autre porte s'ouvrit et il fut entraîné comme l'avait été le commis du banquier.
— Numéro 3! dit le président.
Un autre des membres de la silencieuse assemblée agita le cordon de soie placé devant lui. La voûte de la salle s'ouvrit encore et un troisième personnage fut descendu. Celui-là ne ressemblait en aucune manière à ceux qui l'ava'ent précédé.
C'était un gros paysan dans l'acception la plus rustique du mot. Sans doute il avait essayé de tous les moyens de résistance, car non-seulement il était étroitement garrotté, mais encore un épais haillon lui couvrait la bouche et devait gêner singulièrement la respiration, car il avait le visage violacé et les veines gonflées à faire croire qu'elles allaient se rompre.
Comme le paysan touchait le sol de ses pieds garnis de souliers ferres, l'une des portes s'ouvrit et un homme
Birsi-TAPIN
masqué apparut. Cet homme tenait d'une main un pistolet, de l'autre un couteau à lame courte et large.
— Appuie le canon de ton pistolet sur le cœur de ce drôle ! ilil le président; tu vas trancher les liens du bâillon : s'il pousse un cri, tu feras feu!
L'homme obéit aussitôt ; le paysan tremblait comme la feuille d'automne agitée parle vent; ses dents claquaient convulsivement : il avait l'air de ne pouvoir se tenir debout.
— Tu habites Fontenay-sons-Bois?demandale président.
Le paysan ne répondit pas.
— S'il hésite à parler, feu ! cria le président. Puis reprenant :
— Tu habites Fontenay-sous-Bois?
— Oui! dit le paysan d'une voix étranglée; mais mon bon citoyen, je...
— Tais-toi !... Réponds !... Tu connais la ferme?
— Oui... je...
- Tu y es employé ?
— Comme garçon de charrue, parce que...
— Combien gagnes-tu ?
— Oh!... je suis si malheureux... vingtsous par jour...
— Veux-tu être riche ?
— Si je veux être riche?... s'écria le paysan en changeant de ton. Oh! que oui !
— Veux-tu gagner cinq cents livres?
— Cinq cents livres ! s'écria encore le paysan avec un accès de joie subite. Ah ! seigneur! et moi qui criais, qui gémissais, qui croyais .. Cinq cents livres!... mais qu'estce qu'il faut faire?
— Sais-tu suivre un plan ?
— Un plan de quoi, mon bon monsieur?
— Un plan... de pays... de ferme...
— Oh! que oui! Je suis un savant, moi!... Quand le maître d'école a, dans les temps, tiré un plan pour rebâtir l'église, c'est moi qui l'ai aidé! Je connais cela les plans!
— On va t'en présenter un de la ferme de Fontenay : sauras-tu reconnaître s'il est exaet ?
— Et j'aurai cinq cents livres si je reconnais ça? '. — Oui.
— Oh! qu'alors oui, je le reconnaîtrai.
Le président s'adressa à l'homme masqué qui, le pistolet levé, menaçait toujours la poitrine du paysan.
— Délie-lui les mains ! dit-il.
L'homme obéit; le paysan reprit l'usage de ses membres supérieurs. Sa physionomie avait changé d'expression ; la terreur s'était dissipée et un air de convoitise régnait sur cette figure aux traits indécis.
— Le plan de la ferme ! commanda le président. L'un des cinq hommes occupant les tribunes se leva,
descendit de son siège et se dirigea, toujours son capuchon rabattu, vers le paysan que l'homme masqué continuait à menacer.