‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 183 sur 220 · LES AFFICHES · texte numérisé non relu

LES AFFICHES

— Louis! Louis! mais venez donc!

— Tout à l'heure... je reviens...

— Non, monsieur, tout de suite. Descendez!

— Mais... ma petite Rose,..

— Voulez-vous entrer, ou je me fâche !

— Entre donc, citoyen...

— Ah ! monsieur de Niorres qui est maintenant dans la cavalerie !

— Louis! si vous n'entrez pas, je ne vous aimerai plus !... Antoine tiendra votre cheval!

Et la jolie mignonne, rouge de colère, frappa de son petit pied un coup violent sur la dalle servant de seuSl à la boutique de Gervais. Madame Gervais, Antoine el la bonne étaient groupés derrière la jeune tille allongeant le cou et ouvrant les yeux comme pour mieux voir.

Un jeune maréchal des logis des chasseurs a eheval venait d'arrêter son cheval devant le magasin et démolirait indécis, la main appuyée sur la poignée de son sabre, paraissant ne pas savoir s'il devait avancer ou reculer.

La rue Saint-Denis avait toutes ses boutiques ouvertes et la foule habituelle de ce quartier, remuant par excellence, encombrait ses bas cotés, tandis que les voitures faisaient jadlir l'eau du ruisseau unique qui divisait la chaussée en deux parts égales.

Çà et là des groupes étaient formés, beaucoup de marchands étaient sur le seuil de leur boutique ; on regardait, on parlait, on causait avec cette animation particulière aux Parisiens, alors que, suivant l'expression d'un grand écrivain du siècle dernier, ils flairent dans l'air de la capitule avec cet instinct qui leur est propre quelque événement se formant à l'horizon politique.

Un régiment de cavalerie, qui, traversant les halles, venait de remonter la rue Saint-Denis pour se diriger vege le boulevard, avait attiré l'attention des habitants du quartier ; mais, le régiment passé, les curieux étaient demeurés causant entre eux, sous le coup de cette préoccupation dont je parlais tout à l'heure.

C'était un maréchal des logis de ce régiment, n'ayant pas rang dans les escadrons, qui venait de s'arrêter devant la boutique de Gervais, et ce maréchal des logis n'était autre que Louis de Niorres, l'ancien sergent-major de la 32*.

Il était à peine huit heures du matin et le soleil s'élevait de plus en plus radieux.

Après avoir hésité, Louis mit lestement pied à terre.

— Tiens mon cheval, dit-il à Antoine.

Il entra dans le magasin. Rose faisait une jolie petite moue.

— Je vais lui donner un verre de vieux vin à ce beau soldat, dit madame Gervais en riant, ça lui fera du bien.

Et la citoyenne courut vivement vers l'arrière-boutique.

— Il paraît qu'il faut se fâcher pour vous faire entrer, monsieur! dit Rose d'un ton un peu sec.

— Mais non, ma petite Rose, dit Louis; seulement je ne puis quitter ainsi mon régiment.

— Même quand je vous en prie?

— Tous voyez bien que si.

Rose sepencha vers lui :

— Et votre serment! lui dit-elle à voix basse.

— C'est vrai, dit le jeune maréchal des logis en rougiss . i ut.

En ce moment, Gervais descendait l'escalier conduisant à la boutique.

— Ah ça! dit-il, qu'est-ce qu'il y a, tout Paris est donc eu l'air ce matin? On ne peut pas dormir, c'est insupporta lit-; ça fait que je me suis réveillé de mauvaise humeur.

— Eh bien? ça t' étonne? dit madame Gervais qui rentrait tenant à la main un verre posé sur une assiette et rempli à déborder d'un vin blanc limpide et doré. Si tu t'es levé do mauvaise humeur, ça ne sort pas de tes habitudes !

— Comment de mes habitudes! dit aigrement Gervais, on dirait à vous entendre que je suis comme un porcépic!

Madame Gervais s'avança en haussant les épaules.

— Tiens! reprit Gervais, tu as pensé à m'apporter un petit verre de...

— N'y touchez pas! cria vivement madame Gervais en se reculant, ce n'est pas pour votre nez que je me suis dérangée.

Gervais, qui s'avançait le sourire sur les lèvres et la

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«cf épanouie, se recula à son tour avec un geste de déception.

Madame Gervais offrait le verre au jeune cavalier.

— Mais, dit Rose, il y a donc une revue, ce matin ?

— Oui, dit Louis en souriant, il y a une revue et puis autre chose...

— Quoi donc?

— Il y a que nous allons escorter le conseil des Anciens à Saint-Cloud.

— Le conseil des Anciens! s'écria Gervais.

— Eh! oui; vous ne connaissez donc pas le décret qui vient d'être rendu tout à l'heure?

— Non. Quel décret?

— Celui qui transfère les conseils à Saint-Cloud et qui donne tout le commandement de la division au général Bonaparte? on est en train de le placarder partout... Et tenez!... tenez! voici qu'on vient de l'afficher en face de chez vous!

Un grand tumulte avait lieu dans la rue. De toutes parts, on accourait, on se pressait, on se bousculait... Un homme, vêtu en afficheur, appuyait son échelle contre la muraille d'une maison située précisément en face de celle de Gervais. Montant lestement les échelons, il tira de la poche de son tablier une grande affiche à fond blanc qu'il enduisit de colle et qu'il placarda.

Alors la foule se pressa plus compacte.

— Lisez tout haut ! lisez tout haut! cria-t-on à ceux qui étaient les plus près de la muraille.

A cette époque effectivement la lecture n'était pas répandue et beaucoup étaient incapables de déchiffrer l'afiche, bien que l'impatience d'en connaître le contenu fût 'lans tous les regards.

Louis, Gervais, madame Gervais et Rose avaient traversé la rue et étaient venus se joindre au groupe des curieux. Le maréchal des logis s'était avancé au premier rang.

— Je vais lire, citoyens, cria-t-il.

— Silence! silence! nous écoutons! dirent plusieurs voix.

Un silence profond s'étabht.

— Séance du conseil des Anciens, le 18 brumaire, an VII, commença Louis, décret promulgué à sept heures du matin.

Vu l'état de la situation actuelle, le conseil des Anciens, sur le rapport de sa commission chargée de veiller à la sûreté générale, ayant appris que des projets sinistres se tramaient, que des conspirateurs accouraient en foule à Paris, y tenaient des conciliabules et y préparaient des attentats contre la liberté de la représentation nationale, a décrété et décrète ce qui suit :

1° Le Corps législatif est transféré dans la commune de Saint-Cloud ; les deux, conseils y siégeront dans les deux ailes du palais.

2° Ils y seront demain 19, à midi. Toute continuation «les fonctions, des délibérations est interdite ailleurs et a\ ant ce temps.

:i" Le général Bonaparte est chargé de l'exécution du présent décret. Il prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté de lareprésentation nationale. Le général l.ei'ebvre, commandant la lr" division militaire, la garde du Corps législatif, les gardes nationales sédentaires, les troupes de ligne qui se trouvent dans la commune de Paris, dans l'arrondissement constitutionnel et dans toute L'étendue delà Indivision, sont mis immédiatement sous ses ordres et tenus île le reconnaîtra en cette qualité. Tous les citoyens leur prêteront main-forte à la première réquii ition.

4° Le général Bonaparte est appelé dans le sein du conseil pour y recevoir l'expédition du présent décret et y prêter serment. Il se concertera avec la oommission des inspecteurs des deux conseils. Le présent décret sera de suite transmis par un mei iger du conseil des Cinq-Cents au Directoire exécutif ; il sera imprimé, affiché et envoyé dans tontes les communes de La République par des couriere extraordinaires.

Le conseil des Anciens use du droit qui lui est délégué

par l'article 102 de la Constitution, de changer la résidence du Corps législatif. Il use de ce droit pour enchaîner les factions qui prétendent subjuger 1» représentation nationale, pour vous rendre la paix intérieure.

Il use de ce droit pour ramener la paix extérieure que nos longs sacrifiées et l'humanité réclament.

Le salut commun, la prospérité commune, tel est le but de cette mesure constitutionnelle; il sera rempli.

Et vous, habitants de Paris, soyez calmes : sous peu, la présence du Corps législatif vous sera rendue. Français! les résultats de cette journée feront bientôt foi si le Corps législatif est digne de préparer votre bonheur et s'il le peut.

Un silence suivit la lecture de cette affiche. Tous se regardaient avec étonnement : il était évident qu'il y avait hésitation dans la foule sur la façon dont elle devait accueillir ce décret qui, à bien prendre, la touchait fort peu. Que lui importait que le conseil des Cinq-Cents siégeât à Paris ou à Saint-Cloud?

L'afficheur venait déposer une autre affiche au-dessous de la première.

— C'est une proclamation du général Bonaparte! cria une voix.

— Du général Bonaparte! répéta la foule en frémissant.

Ce nom illustre avait déjà la propriété d'électriser tous les cœurs :

— Lisez ! lisez ! cria-t-on.

— Citoyens! commença Louis d'une voix frémissante, le conseil des Anciens, dépositaire de la sagesse nationale, vient de rendre le décret ci-joint!

Il y est autorisé par les articles 102 et 108 de l'acte constitutionnel.

Il me charge de prendre des mesures pour la sûreté de la représentation nationale.

Sa translation est nécessaire et momentanée.

Le Corps législatif se trouvera à même de tirer la représentation du danger imminent où la désorganisation de toutes les parties de l'administration nous conduit.

Il est besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union et du concours des vrais patriotes...

Ralliez-vous autour de lui: c'est le seul moyen d'asseoir la République sur les bases de la liberté civile, du bonheur intérieur, de la victoire, de la paix. Siyné : Bonaparte.

Contre-signe : Alexandre Berthier, sous-chef d'état-major.

Louis, en achevant, se tourna vers la foule haletante :

— Vive le général Bonaparte! cria-t-il.

— Vive le général Bonaparte! répéta la foule avec ce même élan qui, quelques décades auparavant, avait fait vibrer les échos du quartier, alors que l'annonce du retour du général en chef de l'armée d'Egypte arrivait aux halles de Paris.

— Mon Dieu! mon Dieu! mais qu'est-ce qui va donc se passer! murmura Rose avec inquiétude.

— Rien de mauvais, majolie mignonne! répondit Louis en se glissant à travers les rangs de la foule.

— Louis, vous allez rester !

— Non, Rose! je vais remonter à cheval et rejoindra mon régiment.

— Mais... commença la jeune fille.

— Oh! il le faut, Rose, interrompit Louis; je suis soldat, et mon général a peut-être besoin de moi!

— Quand reviendrez-vous, au moins?

— Ce soir, je vous le promets !

— Jurez-le-moi, quoi qu'il arrive, vous viendrez 1

— Je vous le jure.

— Abus, retournes à votre régiment I dit Rose en étouffant un soupir.

Louis lama à la jeune tille un regard tellement expressif que Kose ne put en supporter l'éclat; elle devint comme une fraise en mai, et elle détourna la tète. Louis s'était élancé à ehe\al et partait au grand trot.

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