LA REVUE
— Le général ! le général ! cria-t-on de toutes parts.
Les goupes s'écartèrent et le général Bonaparte apparut sur le perron. Il tenait à la main un papier ouvert. Le citoyen Cornet, messager d'Etat, était près de lui; c'était
citoyen qui venait d'apporter au général le décret rendu par le conseil des Anciens et qui l'investissait du commandement de la 17e division.
Bonaparte, d'une voix ferme, lut le décret dans son entier, puis, quand il eut achevé :
— La France est en danger ! ajouta-t-il ; j'aijuré de sauver lu patrie : puis je compter sur vous pour me donner votre aide?
— Oui! oui! s'écria-t-on de toutes parts, et des épées nues s'agitèrent dans les airs, tandis que des acclamations frénétiques s'échappaient de toutes les poitrines.
Alors le général s'avançant vers Lefebvre, qui avait commandé jusqu'alors la division, et que le décret venait déplacer sous ses ordres:
— Eh bien ! Lefebvre, lui dit-il, vous, l'un des soutiensde la patrie, la laisseriez-vous périr?... Non, n'est-ce pas? Unissez-vous à moi pour m 'aider à la sauver.
— Oui, oui ! dit Lefebvre avec émotion.
— Tenez! continua Bonaparte en présentant un sabre qu'il tenait à la main, voilà le sabre que je portais aux Pyramides : je vous le donne comme un gage de mon estime et de ma confiance.
— En avant! cria Lefebvre en agitant le sabre.
11 n'achevait pas, qu'au milieu de l'émotion qui s'était saisie do tous les assistants, qu'au milieu du va-et-vient, du tumulte qui régnait dans la cour, un homme surgit .'i s'élança comme une flèche sur le perron.
— Fouché ! dit Bonaparte en entraînant le nouveau venu dans un petit salon voisin.
Talleyrand était là, seul, assis devant une table et écrivant.
— Général ! dit Fouché, permettez-moi encore de vous renouveler l'assurance de mon profond dévouement.
— La patrie a besoin de tous nos efforts ! répondit le général : qu'avez-vous fait ce matin?
— J'ai dû prendre des mesures de sûreté et de prudence in vue des événements. J'ai ordonné la fermeture des barrières de Paris, afin que personne ne puisse entrer ni sortir, et j'ai suspendu le départ des courriers et des voitures publiques jusqu'ànouvel ordre.
Bonaparte fit un geste d'impatience.
— Ces précautions sont inutiles ! s'écria-t-il avec colère. Pourquoi fermer les barrières ? pourquoi attenter ainsi à la liberté delà ville, pourquoi suspendre le cours ordinaire des cho s .' Kst-ce donc un complot qui éclate? Non, c'est li volonté de tout un peuple qui s'énonce, et cette volonté ' h si manifester au grand jour. Je marche avec la nation, je ne veux qu'elle pour guide et pour appui, je no
je ne dois compter que sur elle ! Faites ouvrir les barrières et laissez partir les courriers, je monte à ebe- \ .1 ' i je vais aux Tuileries prêter serment au Conseil des
i (, ainsi f|iie mou devoir l'exige.
iparte quitta lo petit salon. Fouché et Talleyrand
i nièrent.
— Vous répondez de Paris? dit vivement le diplomate.
— Pardieu ! tout Paris est pour le général, comme toute la France, répondit le ministre de la police.
Puis, se penchant vers l'oreille de Talleyrand :
— Quoi qu'il arrive, dit-il à voix basse, me promettezvous de me conserver mon portefeuille?
— Oui, si vous me promettez, à titre de réciprocité, de me conserver aussi celui que je vais prendre.
— C'est une alliance.
— Offensive et défensive.
— Vous avez ma parole I
— Et vous la mienne.
Les deux hommes rentrèrent dans le grand salon. Le général descendait le perron pour aller monter à cheval.
En ce moment un jeune maréchal des logis se précipita pour tenir l'étrier.
— Ah! c'est toi, Niorres.ditle général ens'élançant en selle.
— Mon général, dit le jeune homme avec une émotion intraduisible, mon colonel veut se tuer!
— Bellegarde ?
— Oui, mon général! Il va se brûler la cervelle : sau- | vez-le !
— Qu'il vienne !
— Il ne veut pas !
Le général se retourna vers l'un de ses officiers d'or- I donnance :
— Marmont, dit-il, rendez-vous sur l'heure chez le colonel Bellegarde; dites-lui que je lui ordonne de montera cheval et de venir aux Tuileries : que je le veux, enten-j dez-vous ?
L'officier d'ordonnance s'élança.
— Merci, mon général! balbutia Louis.
Le général, entouré de.Moreau.de Lannes, de Macdonald, I i de Berthier, de Murât, de Leclerc, quitta alors son hôtel f: au bruit d'acclamations frénétiques. Quelques instants après, il arrivait aux Tuileries.
Le Conseil des Anciens l'attendait, réuni dans la salle des séances. L'entrée de ce jeune héros, entouré de sesi lieutenants, produisit sur l'assemblée la sensation la plus forte.
— Citoyens représentants, s'écria le général en se présentant à la barre, la République allait périr, votre décret i vient de la sauver!... Malheur à ceux qui voudraient s'opposer à son exécution : aidé de tous mes compagnons d'armes, rassemblésici autour de moi, je saurais prévenir eurs efforts. On cherche en vain des exemples dans le passé pour inquiéter vos esprits ; rien dans l'histoire ne i ressemble au dix-huitième siècle, et rien dans ce siècle ta ne ressemble à sa fin... Nous voulons la République, mais nous la voulons fondée sur la vraie liberté, sur le régime représentatif. Nous l'aurons, je le jure en mon nom, et au nom de mes compagnons d'armes.
— Nous le jurons ! crièrent les généraux et les ofrleien) formant cortège.
Ce discours achevé et accueilli par de chaleureuses acclamations, la séance fut levée aussitôt.
Dans le jardin des Tuileries, une partie de la garnisor de Paris était rassemblée, attendant que le général corn mandant la passât en revue. L'affluence était extraordi | naire ; un soleil splendide éclairait cette scène imposante
L'agitation régnait partout, les nouvelles circulaien avec la rapidité de la foudre, se contredisant souvent comme il arrive toujours en telle oiivonstaiieo.
Parmi les curieux, Gorain et Gervais étaient au prenne rang, écoutant, racontant, questionnant et interrogeant Tout à coup Gorain poussa Gervais r
— Voilà Thomas ! dit-il à voix busse.
— Thomas! répéta Gervais en tressaillant et en cher chant des yeux.
— Oui ; rappelle-toi ce que nous a dit le citoyen ministre
— Eh! chers amis, s'écria Thomas en s'avançant ver los deux bourgeois, je vous retrouve donc enfin I E bien ! vous savez les nouvelles ? Les Cinq-Cents viennen de quitter la salle de délibération, mais Us courent le -
uns c
uns chez les autres, ils forment des conciliabules, ils l'indignent en commun.. Ah! ah ! les événements prennent les proportions les plus graves, savez-vous !
Des cris frénétiques interrompirent Thomas.
— Vive Bonaparte, vociférait-on de toutes parts.
Les soldats venaient de reprendre leurs rangs et le général s'avançait à cheval pour les passer en revue. L'enthousiame de ces troupes qui avaient presque toutes fait la campagne d'Italie sous ses ordres était immense; c'était une véritable ovation qui était faite au héros.
En voyant apparaître le général, la foule s'était précipitée. Le mouvement opéré avait séparé Thomas des deux bourgeois. Thomas s'était reculé, et sans attirer sur lui l'attention, il avait atteint le tronc d'un gros arbre planté sur le bord de la grande avenue, celle qui coupe le jardin en deux parties égales dans sa longueur et dans laquelle les troupes étaient rassemblées.
Comme Thomas touchait l'arbre contre lequel il s'adossait, deux hommes, se détachant de deux points différents de la foule, s'avancèrent vivement vers lui.
Un tumulte extraordinaire éclatait alors : on saluait le général et les cris semblaient provenir non seulement de la surface de la terre, mais encore du ciel, car toute une population s'était emparée des arbres et se pressait sur les grosses branches comme étant là aux premières loges.
— Et bien ! dit vivement à Thomas l'un des deux hommes, avec un accent de reproche, est-ce ainsi que vous agissez?
— Attendez! répondit Thomas.
Et se retournant vers l'autre :
— Que font les faubourgs ? demanda-t-il.
— Ils s'ameutent, dit l'autre. On les excite, on les pousse. Ceux du faubourg Antoine se rassemblent autour de Santerre. Partout on sème l'argent à pleine main...
— Mais il faut agir ! reprit le premier des deux personnages.
— On agira, monsieur le baron, gardez-vous d'en douter. « La partie est rude à jouer, mais elle le sera. Tout
est prêt pour demain.
— Demain ? Que fera-t-on ?
— On aura organisé la révolution ; seulement il faut de l'argent.
— Vous en aurez.
— Quand?
— Ce soir; venez me trouver.
— Service pour service, maintenant, cher monsieur de Grafeld, reprit Thomas. Vous avez promis au comte d'Adore de faire négocier ses traites sur Londres?
— Si vous le voyez aujourd'hui, dites-lui que vous ne pourrez faire partir votre courrier que dans trois jours. Qu'il ga^de donc les traites jusque-là.
— Pourquoi ?
— Je ne puis vous le dire, mais je fais de cela une question sine que. non. Si vous refusez, je refuse de servir l'Autriche et l'Angleterre.
— J'accepte !
— C'est entendu. Demain Paris sera en pleine révolution, et, avant huit jours, les frontières seront dégarnies, mais ce soir vingt mille florins!
— Vous les aurez !
Les cris continuaient : le général achevait de passer sa
revue. Le baron de Grafeld quitta les deux hommes et se perdit dans la foule.
— Pick ! dit Thomas à son compagnon, regarde quel est l'homme qui tient son cheval immédiatement derrière celui du général Bonaparte.
— Le colonel Bellegarde ! dit Pick avec étonnement.
— Je t'avais bien dit qu'il ne se tuerait paô.
— Alors?
— Alors il faut agir. Lui seul et le petit Niorres sont demeurés libres ; Rossignolet a échappé, il faut qu'avant deux fois vingt-quatre heures ces trois hommes soient
en notre pouvoir et alors... nous aurons complètement triomphé.
— Ils y seront!
Les deux hommes se séparèrent profitant d'un mouvement qui agitait la foule. Le général venait de rentrer au palais des Tuileries et la circulation, un moment interrompue, reprenait dans tous les sens.
Les curieux qui avaient envahi les branches descendaient et sautaient à terre. De l'une des basses branches du gros arbre contre le tronc duquel était appuyé Thomas quelques instants auparavant, s'élança un jeune homme au teint basané, aux grands yeux noirs pleins de feu.
Ce jeune homme portait des moustaches longues et fines qui abritaient la lèvre supérieure et s'en allaient en pointe.
Suivant de l'œil la direction qu'avait prise Thomas, il allait bondir, quand un nègre mal vêtu, débraillé, se glissa dans la foule et apparut au loin, suivant la direction prise par Thomas.
Alors, le jeune homme s'arrêta et tournant ses regard : d'un autre côté, il aperçut Pick traversant le jardin Sans hésiter, il se précipita sur les traces del'ex-agent de M. Lenoir.
En ce moment, le jeune maréchal des logis des chasseurs à cheval quittaitlejardin des Tuileries, et disparaissant au galop dans la direction des Champs-Elysées.