‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 187 sur 220 · AUX TUILERIES · texte numérisé non relu

AUX TUILERIES

Pour bien comprendre la portée de cet acte immense dans l'histoire moderne de notre pays et qui, sous la simple dénomination du 18 brumaire, peut être considéré à bon droit comme l'ouverture d'une ère nouvelle, il faut se reporter par l'esprit de la pensée à cette époque où la désorganisation était complète sous tous les rapports et, faisait désirer impérieusement par toutes les classes le rétablissement de l'ordre.

Battue au dehors par la coalition, presque bouleversée au dedans par les partis, la République semblait menacée d'une chute prochaine. 11 fallait nécessairement qu'une force surgit quelque part, soit pour dompter les factions, soit pour résister aux étrangers.

Cette force, on ne pouvait plus l'espérer d'un parti vainqueur. « Il ne faut plus de bavards, avait dit Sieyès, il faut une tète et une épée. »

Pour Sieyès, la tête, c'était lui; Vépée, c'était Bonaparte : il ne se doutait pas que le général devait être l'une et l'autre.

Une tête et une épée, c'était effectivement ce qu'il fallait pour sauver la France. Une épée, car la lutte avec l'Europe entière ne pouvait être que passagèrement suspendue ; tout le monde le pensait, le devinait. Cette lutte devait recommencer bientôt. La victoire de Zurich n'avait pas sauvé la France. C'était un incident, un répit, et, au premier revers, les partis se fussent tous soulevés.

Une tête; car il fallait plus que des succès militaires, il fallait une réorganisation puissante à l'intérieur; il fallait enfin un chef politique à côté d'un général.

Or, comme homme politique, la réputation de Sieyès était alors immense. Comme chef militaire, le général Bonaparte n'avait rien à envier. C'est pourquoi l'accord de ces deux grands personnages paraissait être une garantie pour l'avenir ; c'est pourquoi l'enthousiasme était grand parmi la population parisienne, et c'est pourquoi la proclamation de la commune avait eu raison de dire : « Ce jour n'est pas un jour d'alarmes, c'est celui d'une restauration générale. »

Laissant les soldats, encore sous l'impression que venait de produire sa présence, le général Bonaparte était rentré aux Tuileries et s'était rendu à la commission des inspecteurs des Anciens; celle des Cinq-Cents était également réunie.

BIBT-TAPIN

Km entrant dans la salle, le général déclara les commissions en permanence. Cambacérès, le ministre de la justice, prit la vice-présidence. Tous les généraux qui

formaient l'ôt ;i t-tu ;>.i ■ >r elaieni présents.

Sieyès et Dueos, les deux directeurs qui venaient de donner leur démission, étaient là. causant au milieu d'un groupe.

» 11 importe d'avoir une autre démission que la notre, disait Sieyès. Trois directeurs; formant la majorité. p. un. -m siéger : il l'a ut que l'un des trois qui restent se deiie ttepour éviter toute collision de pouvoirs.

— Collier ni Moulins ne consentiront, dit Roger Ducos.

— Reste Barras.

— Je m'en charge, dit Talleyrand, en s'avanoant. Je vais, avec L'amiral Bruix, lui l'aire entendre raison. »

Sdeyès pafrla bas à Talleypansl qui sourit tinement et partit avec l'amiral.

i'- ie la nt que ce colloque avait lieu rapidement dans un angle, le général Bonaparte, faisant asseoir Berthier devant lui, dictait des ordres rapides.

— Le général Murât, avee sa cavalerie et un corps de

dior-s . occupera Naiiit-Cloud, disait le général. Sérurier, avec la réserve, campera au Point-du-Jour. Puis se tournant vers le premier des deux généraux :

— Murât, continua-t-il.preiiezpour ordonnance le maréi liai des logis Niorres. Je vous le recommande; c'est lui que vous m'enverrez, si besoin est. Je viens de l'expédier a Saint-Cloud pourdojiuer des ordres au château. Vous l'y retrouverez.

Les deux généraux sortirent vivement.

— Lannes, continua Bonaparte, je te donne le commandement dos Tuileries.

Lannes s'élança au dehors; Moreau était près du généra! Bonaparte. Celui-éi le prit parle bras et l'entraîna dan- m Bibrasure de croisée.

— A vous. Meneau, lui dit-il, la mission la plus important : il s agit d'éviter un conflit qui pourrait être fatal à la France dans la situation actuelle. Je compte sur votre prudence et sur votre dévouement pour agir dans cette occasion difficile. Vous allez vous rendre au Luxem-

. avec cinq cents hommes, afin de veiller à la sûreté des deux directeurs, fichier et Moulins, qui, au milieu ii l'effervescenae populaire, pourraient courir quelque dangi r. J'estime ces deux hommes, bien qu'ils ne m'aiment pas. Faites-leur comprendre- que le bien de la patrie ■" ftl qu'ils n'essayeW pas de combattre les décisions prises par le conseil des Anciens.

Moreau s'inclina, promit d'obéir avec tous les méfiants désirables, et sortit pour aller exécuter les wi.ii es reçus.

— (..hier et Moulins refusent de se démettre, dit

Sie\ ès .ai s'a\ ançant.

— Kh bien ! répondit Bonaparte, Moreau saura empêcher que la guerre civile ne soit provoquée, u s»agit de sauner la France et l'entêtement de deux hommes ne

saurai! là perdre.

Maintenant, reprit Sieyès, que foia-t-on demain à Saint-Cloud? Proposera-t-on l'ajournement des conseils avee un isulal provisoire ?

— Sans doute; la coiistn iition ne peut plus marcher. il faut une autorité plus concentrée e1 surtout un ajoumi neait de tous le*tiébats quiiagtteni la Republique.

'" cal. dit un huissier en s.- présentant, le citoyen Botrtot, secrétaire du directeur narras, demande à être introduit. -•-Qu'il entre ! s'éi ris Bonaparte.

Puis se t ■uaut, vers ceux qui l'entouraient :

foras voudrait-il résister, continua t il : lui qui

1 reposé pour fatoé tout ee qu'on roudrail lui or-

1 entrait, la tête haute, l'air arrogant. Les Inspecteurs Il CORBI il- eurent un moment .F. mot ion. car de

n ■'< lorra-, dépendait peut être la sécurité

P'd'f'l'lc. BftlK lui le llll'ocl. , ,!■■■, ce. luit a d.llX lliemlires,

il exi t ait plus.

— Vous m'apportez la démission du citoyen directeur?' demanda Bonaparte.

— Non, général, répondit Bottot d'un ton superbe ; je viens vous demander, au nom du citoyen Barras, ce que la France...

— La France, interrompit Bonaparte ; est-ce au nom de Barras que vous osez parler de la France ? Et qu'en a-t-on fait de cette France que j'avais laissée si brillante? J'avais laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre; gavais laissé des victoires, j'ai retrouvé des revers; j'avais laissé les millions de l'Italie, j'ai trouvé des lois spoliatrices et la misère. Que sont devenus cent mille Français que je connaissais, tous mes compagnons de gloire? Ils sont morts !...

Ces paroles superbes atterrèrent le secrétaire de Barras, qui se retira éperdu. Une heure après, la démis sion du directeur arrivait aux Tuileries au moment même où Gohier et Moulins, les deux derniers directeurs, se présentaient devant les commissions.

— Je suis heureux de vous voir, citoyens, dit le général en les recevant avec une exquise politesse. Vous con naissez la situation des affaires ; la République compte donc sur la démission de vos emplois que vous apportez sans doute, car elle vous croit trop bons citoyens pour vous opposer à une révolution inévitable et salutaire,

— Nous ne venons, répondit Gohier, que pour travailler comme directeurs, à sauver cette République menacée.

— La sauver! et avec quoi ? demanda le général ; avec les moyens delà constitution qui croule de toutes paz^ts?

— Qui vous a dit cela, générai? Des gens qui n'ont ni le courage ni la volonté démarcher avec elle ?

Ainsi engagée, la conversation menaçait de devenir orageuse. En ce momeDt on fit demander Fouché : le ministre sortit, puis, rentrant presque aussitôt :•

— Général ! dit-il à Bonaparte, on dit que les faubourgs sont en agitation, que des émissaires, répandante flots l'or de l'Autriche, cherchent à amener un .soulèvement.

— Vous entendez? s'écria le général en se tournant a ers les deux directeurs ; la République est menacée, la République est en péril, il faut la sauver, et je la sauverai, je le veux ! Les directeurs Sieyès et Roger Ducos ont donné leur démission pour préserver la France de l'anarchie; Barras vient de donner la sienne. Qué"pouv-ez-vousMre?... \ ..u- èt.s deux isolés, impuissants, vous ne pouvez rien! Je vous engage à ne pas résister.

Gohier redressa sa tête intelligente et flère.

— Général, dit-il. la patrie nous a nommés directeurs, nous ne déserterons pas notre poste, nous retournons au Luxembourg, où nous attendrons la décision de la volonté nationale.

Et saluant avec une certaine majesté, Gohier et Moulins quittèrent la salle.

— Marmont, dit vivement le général, veillez à ce qu'on rende les honneurs militaires à ces deux citoyens.

LE CAKE I>K I..\ ÎU'E COyril.UKRE.

— Ah! citoyens, \.<ilà encre un quatrain qui est bien joli.

— Lis-nous cela, Servais.

— Écoutezl

Quand le héros s'embarqua pour lï'cypte,

Q Iiicn de onas inti'iiMiait son départi

P«\jr les uns il |i:ulil lr..|. tard...

Pour les autres il revint trop vital

— Ah! fra\ .. ' bravo!

— !■'.( celui-ci. flans le Bien inftmmé, écoutez, citoyens :

Tel ave PJiébus naissant, daos un jour (le brumaire

Dissipe d'un rayon des nuages épais.

Tu Ba sur l'horlion, dans ce jour solfitaire,

llnllcr l'aiir.>r.' Je la paix.

r.ir.i-'i apix

— Voilà le bouquet, citoyens, il y a un jeu de mots ravissant à la fin :

Je me disais l'autre jour, aparté,

Quand de nos maux verrons-nous donc le terme!

Lors un esprit me répond, a parte,

Bientôt... bientôt un héros juste et ferme

Viendra chasser hors de votre cité

Tous les brigands, les loups qu'elle renferme,

Et vous rendra votre tranquillité.

Ah ! vive Dieu ! c'est un bon a parte !

— AU! ah! très joli! s'écria-t-on ; dans lequel est-il celui-là?

— Dans le Journal des hommes libres.

— En voilà une journée !

— Est-ce que tu 'Hais aux Tuileries, Gorain?

— Oui! j'y étais avec Gervais, à preuve que nous y avons rencontré notre ami Thomas, pas vrai, Thomas?

— Certainement.

Cet échange de paroles, de quatrains, de pièces de vers, avait lieu dans la grande salle d'un café situé rue Coquillière ; c'était là que Gorain et Gervais avaient, depuis quelque temps, pris l'habitude d'aller passer leurs soirées.

Ce soir-là était celui du 18 'brumaire, et tout Paris était sous l'impression du grand événement en train de s'accomplir. De nombreux soldats occupaient des tables en compagnie de bourgeois, car cette journée mémorable avait amené une fusion entre ces deux classes de la société.

— Citoyens, reprenait Gervais qui, voulant dignement fêter la solennité, avait cru devoir offrir un punch à quelques amis; citoyens, vous voyez bien ce jeune maréchal des logis ; eh bien ! c'est un ami du général en chef, un héros: oui, citoyens ! Ils ont et''' nommés caporaux le même jour; n'est-ce pas, mon ami Niorres?

— La pr n -i que j'y étais et que c'est moi qui ai donné les galons au général.

— Ah .Mit une voix sonore.

— Alors, citoyen major, e1 toi, citoyen maréchal des logis, vous voudrez bien faire raison à un adorateur de votre général, qui vous propose de vider ce verre de punch à sa santé.

— Accepté, papa Thomas, dit Rossignolet.

— Volontiers, citoyen, ajouta Louis en s'avancant. Les trois hommes trinquèrent ; Thomas se pencha vers

Louis :

— A la santé de la jeKe mignonne ! dit-il à voix basse. Le petit soldat si- redressa vivement; il avait le visage

plus rouge que le ivvrsde son uniforme Ses yeux lancèrent ib-s éclairs rapides.

— Là! là!dit Thomas ; je n'ai pas voulu vous offenser, mon jeune ami. Je vois souvent Rose ; je la trouve charmante et je dis que vous êtes un heureux coquin !

Puis, avant que Louis eût en le temps de lui répondre, Thomas s'adrev-a a Rossignolet:

— A propos, major, ajouta-t-il, qu'est-ce qu'on m'a dit, que tu avais failli être victime d'un accident?

Rossignolet fronça les soticils.

— Motus, dit-il, ne parlons pas de cela.

— Pourquoi ?

— Parée que ça m'est impérieusement désagréable.

— Dites doue, respectable major, dit Gorain en s'avancant, c'est toujours après-demain que nous allons faire notre partie fie Fontenay, pas vrai ?

— Toujours, ami de mon cœur : et, toi-z-et ton compère, vous aurez de l'agrément, je vous te promets. Nous sommes vingt-suaire : douze Egyptiens etdouze du Rhin. Ah ! quelnanan.

— Je m'en rejouis d'avance! dit Gorain.

— Et moi donc ajouta Gervais. Seulement, je ne leclirai pas à ma femme.

La porte du café venait d'être poussée et un homme s'était glisse lentement jusqu'il l'endroit où se tenait Thomas, l'elui-ei adressa au nouveau venu un coup d'oeil significatif.

Le nouveau Venu lira de sa poche un minée pap dont il fit voir l'extrémité passant entre ses doigts. Thon se dirigea vers lui, et, prenant le papier, il lo lit dispara dans la paume de sa large main.

— Très-bien, dit-il après avoir examiné furtiveinetil fa papier, qu il rendit à l'homme.

— Est-ce toujours pour cette nuit? demanda celui Thomas désigna du regard Louis de Niorrcs ei Ros •-

gnolet.

— Tu le vois bien, répondit-il, je suis prêt, moi : à voeh à agir. J'attends; ils sont ici, je réponds d'eux !

aossignolet, qui avaii bourré sa pipe, cherchait du Ces pour l'allumer. Traversant le café encombré de consommateurs, il était arrivé près de l'office au moment oi Thomas et son compagnon échangeaient leur rapide dialogue Un garçon d i café, ou plutôt un garçon de cuisine se dessinait dans la demi-ombre de l'office, rinçanâ dos verres ei des tasses avec un entrain parfait.

Ce garçon avait une énorme mentonnière lui entortillant la tête ; une joue gonflée d'une façon effrayante liait cette pré laution. Tel qu'il était, l'homme de\ ait ei:. : méconnaissable.

En voyant le major s'avancer, sapipe àlamain, le gai>con s'empressa de prendre un morceau de papier et de le présenter tout enflammé au major.

— Voilà, citoyen, dit-il à voix liante. Puis, à voix liasse :

— Souviens-toi de ce que je t'ai dit, înurmura-t-iL Rossignolet lit un signe aflirmatif.

— Louis ne sait rien?

— Non.

— Il ne faut pas qu'il sache; il est trop jeune.

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