‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 188 sur 220 · LE FEU DE CHEMINÉE · texte numérisé non relu

LE FEU DE CHEMINÉE

— Mon cher et jeune ami, disait Thomas, qui était se rasseoir près de Louis, il faut que vous me donniez nouvelles d'une personne à laquelle je m'intéresse a» plus haut point, et que vous voyez fréquemment: je vi ux parler de cet excellent citoyen Maurice Bellegarde.

— Mon colonel! dit Louis.

— Oui, j'ai appris qu'il était fort malade.

— Il va mieux.

— En vérité? j'en suis enchanté. Mais, franchement, croyez-vous que le mieux se continue"?

— Pourquoi non? dit Louis, qui se tenait évidemment sur la réserve.

— Mon Dieu! parce que le colonel adorait sa pauvre femme, et que le coup cruel qui l'a frappé est de ceux qui, parfois, ne pardonnent pas.

— Hélas! dit Louis en soupirant.

— Cependant il va mieux, c'est déjà quelque chose, et je fais des vœux ardents, croyez-le, pour que ce mieux se continue.

Tandis que Thomas et Louis échangeaient ces paroles, Gervais, prenant sur une table v isine »n plateau encombré de verres, au milieu desquels trouait un bol de punch aux trois quarts vide, Gervais s était avancé vers la table occupée parle maréchal des logis et son inte» locuteur :

— Vous voulez bien me faire une petite place? dit-fl d'un air bellement aimable, q,ne les voisins dp bonnetier h» regardèrent avec une sort.- de stupéfie; ion.

— Comment donc ! fit Thomas avec un empressement non moins grand.

— C'est cela! dit Gorain en s'avancant à son tour : tnel tons-nous à côté des amis, et chantons de petites bêtises ! Bah ! j'aime cola, moi !

— Gorain! dit Gervais d'un air scam: iisé. Puis, changeant de ton :

— Après tout, continua-t-il, si cela amuse notre ami Thomas, chantons, je le veux bien ! il u y a pas de dames

Les deux bourgeois se placèrent alors eu face de Tho-

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mas. Leur physionomie était épanouie, heureuse, souriante : il était évident que tout ce que la nature leur avait donné de facultés aimables, Us s'efforçaient de le déployer. Cela était tellement visible, que l'amabilité étrange des ibiix amis avait excité l'attention des consommateurs. .

— Ah çà! disait l'un, avez-vous remarqué cet air de gaudissement empreint sur la figure sèche de Gervais? Et Gorain! ne dirait-on pas qu'il va embrasser Thomas!

— Cela est vrai! disait un autre. Ils ont l'air de faire la cour à Thomas tous les deux.

— Qu'est-ce qu'ils peuvent lui vouloir?

— On ne sait pas, mais il est bien certain qu'ils doivent lui vouloir quelque chose.

— Ca, c'est sûr, car enfin ils ne seraient pas si aimables que cela sans cause.

La réputation des deux amis était faite, ainsi qu'on le voit. Ils étaient donc installés tous deux à la table occupée par Thomas et Louis, au moment où Rossignolet,. qui avait allumé sa pipe, revenait également prendre place auprès du jeune maréchal des logis.

Thomas promena lentement ses regards sur chacun île- quatre personnages qui l'entouraient, comme s'il les eût comptés intérieurement, puis ce regard, à demi voilé, à demi railleur, se reporta sur la porte de l'office du café qui était placée en face de lui.

Aux tables voisines, tout autour des cinq consommateurs, la conversation continuait plus animée sur les événements du jour.

— Il parait, dit Gorain, que nous n'avons plus de directeurs ?

— Oui, dit Thomas, s'il n'y a rien de nouveau d'ici à demain...

— Comment? firent les deux bourgeois en se rapprochant curieusement.

— Darne!... les faubourgs se remuent...

— Mais pour qui se remuent-ils? demanda Gervais.

— Ah voilà! on ne sait pas encore... mais cela se devine. Au reste, je le saurai tout à l'heure.

Tu le sauras? Oh! tu nous le diras, mon bon petit Thomas. A des amis on ne cache rien, et nous sommes tes amis, n'est-ce pas, Gorain?

— Si nous sommes ses amis ! c'est-à-dire que nous nous ferions couper en quatre pour lui !

Les deux bourgeois échangèrent un regard d'intelligence, comme pour se féliciter mutuellement.

— A propos, continua Thomas sans paraître avoir remarqué ce regard, comment va la jolie mignonne, mon cher Gervais ? Voilà une jeune fille à laquelle je m'intéresse ! J'ai connu son père, le pauvre Bernard, le teinturier! Et sa mère! ah! quelle femme!

Puis, se tournant vers Louis :

— Tiens, continua Thomas, c'était précisément à l'époque où les malheurs qui frappaient votre famille occupaient alors tout le monde.

— C'est pourtant vrai ! dit Gorain.

- Je me rappelle cela comme si j'y étais ! ajouta Gervais.

Louis avait tressailli, et une émotion très vive se lisait sur ses traits.

J'ai parfaitement connu le père et la mère de Rose, continua Thomas, et j'ai ou l'honneur de voir quelquefois M. le conseiller de Niorres.

.Mon grand-père! s'écria Louis.

Oui, je l'ai vu, ainsi que madame votre mère! Louis poussa un soupir, pressa sa tête dans ses mains. Les paroles prononcées par Thomas réveillaient tous les cruels souvenirs d'un passé, que Charles, Henri, Blanche et Léonore avaient jadis raconté en détail au jeune orphelin.

Ali! mon Dieu! s'est-il accompli des choses depuis ce temps-là! fit observer Gorain en secouant la tête.

- C'était l'époque où vous vouliez vous faire nommer écbevins ! dit Thomas.

— Chut! fit Gorain avec effroi.

— Bah! il n'y a plus de danger! on peut l'avouer...

— Mais, on ne sait pas...

— Et dire, reprit Gervais en faisant des gestes imposants, et dire que, depuis cette année de 85, moi qui vous parle, je suis allé chez les sauvages!

— Est-ce que tu en as mangé? demanda Rossignolet.

— Mangé quoi? répondit Gervais.

— Des sauvages ! on dit que là-bas on te croque un homme comme un lapin. Est-ce vrai?

— Par exemple ! s'écria Gervais avec indignation, je n'ai jamais mangé mon semblable !

— Ah ! tu n'en sais rien !

— Comment, je n'en sais rien?

— Mais non! Tu as pu manger du fricot de sauvage sans savoir avec quoi que c'était fait, et, do même qu'à Paris on vous donne volontiers du chat pour du lapin, de même chez les sauvages on peut vous...

— Ah ! saperlotte ! ne dis pas cela ! s'écria Gervais en faisant la grimace ; ça me fait un remue-ménage...

— Case comprend, poursuivit l'imperturbable tambourmajor; d'autant que, si c'est fait, il n'y a plus moyen d'y revenir, n'est-ce pas? Si tu as mangé de ton semblable en la personne d'un nègre, tu l'as bien avalé...

— Mais... mais... je n'avais jamais pensé à cela, moi! dit Gervais en se démenant sur sa chaise avec inquiétude.

— Aussi, pourquoi as-tu été chez les sauvages ?

— Est-ce que c'est de ma faute !

— Comment? tu as été chez les sauvages sans le vouloir?

— Mais oui !

— Elle est forte celle-là.

— Mais c'est la vérité. Tiens, figure-toi qu'un soir j'étais dans mon arrière-boutique avec ma femme, en train d'exam...

— Gervais, Gervais, interrompit Gorain, tu en étais plus loin que cela!

— Et où donc en étais-je alors ! dit Gervais, dont le punch embrouillait les idées ; car, ainsi qu'on a dû facilement le remarquer, Gervais n'avait pas la tête forte.

— Tu es resté à Rouen... tu sais, à Rouen, où tu voulais prendre le coche de Paris?

— Ah ! oui, ah ! oui, je m'en souviens.

— Mais pourquoi étais-tu à Rouen ? demanda Rossignolet

— Parce que j'avais été à Saint-Cloud.

— Qu'est-ce que tu me chantes là?

— Je ne chante pas, je...

— Citoyen Gervais. interrompit une voix haletante, la citoyenne te demande à l'instant, sur l'heure.

Gervais releva la tète ; Antoine était en face de lui. Le garçon de magasin venait d'entrer ; il avait la figure pâle, très" émue ; il pouvait à peine respirer tant il avait dû courir.

— Qu'est-ce qu'il y a? demanda Gervais.

— Le feu ! le feu ! dit Antoine

— Le feu ? répéta Gervais en devenant plus pâle que le col de sa chemise; le feu chez moi?

— Non ! non ! dans ia cheminée du voisin. Mais ça sort gros comme mon corps, et les flammèches retombent dru comme grêle sur notre toit, et la citoyenne a peur, et il n'y a pas de danger : niais enfin elle vous demande.

— Tu m'assures qu'il n'y a aucun danger? dit Gervais en hésitant.

— Mais allez donc ! dit Thomas.

— Nous vous accompagnerons, ajouta Louis.

— C'est cela, dit Rossignolet en frappant sur l'épaule de Gorain, qui paraissait fort peu désireux de bouger. Et toi, gros papa, leste et preste, en deux temps, tu feras la chaîne !

Et comme Gorain ne paraissait pas se presser, Rossignolet le prit sous le bras et l'enleva. Tous six quittèrent le ci IV. se dirigeant vers la rue Saint-Denis.

En approchant de la partie de la rue où demeurait Gervais, on apercevait une foule compacte l'agitant dans les ténèbres que combattaient faiblement les quelques lanternes suspendues de distance en distance.

Quand Rossignolet en veut à un quidam, il faut que le quidam y passe! Compris, hein! (Page 236.)

Au-dessus des toits voltigeaient des étincelles, et une colonne de fumée rougeâtre s'élevait dans les airs, tourbillonnant comme l'éruption d'un volcan.

— Ah ! mon Dieu, ah ! mon Dieu, disait Gervais en ralentissant sa marche ; mais il me semble que tout le quartier va brûler.

— Ce n'est pas la peine d'aller plus loin, ajouta Gorain en faisant des efforts pour soustraire son bras aux étreintes de Rossignolet.

— Mais allez donc ! cria Louis en poussant Gervais ; s'il y a du danger, il faut que nous soyons là.

— Ma femme y est... ça suffit... Elle est si intelligente, balbutia Gervais.

Entraîné, poussé par le jeune soldat, le pauvre bonnetier n'en continua pas moins sa route, en dépit de ses protestations. Enfin, ils atteignirent la boutique de Gervais. Là, l'émotion populaire était à son comble.

Le feu qui venait d'éclater dans une cheminée de la maison voisine était effectivement des plus violents. Cette maison était mitoyenne avec celle de Gervais, et ee qui rendait l'incendie plus dangereux, c'était que, pré-

cisément à l'étage où le feu avait pris, était établie une fabrique de cire à cacheter.

A cette époque le corps des sapeurs-pompiers n'existait pas encore. 11 y avait à Paris l'administration des pompes, avec son inspecteur général, obéissant encore aux lois insuffisantes de 1735. Toutes ces pompes se trouvaient réunies dans un même endroit, et il fallait employer un temps fort long et se heurter contre une foule de formalités, avant d'obtenir leur secours ; c'est là ce qui explique l'importance des incendies, qui, parfois, dévoraient tout un quartier, car une maison pouvait brûler dix fois avant que les pompes fussent en mesure de jouer.

Aussi, lorsque le feu prenait à une maison, la foule des voisins organisait le sauvetage, et rarement on dérangeait l'inspecteur général des pompes. Pour un feu de cheminée surtout, on n'allait jamais recourir à l'administration.

Ce soir-là donc, les habitants de la rue Saint-Denis, comptant sur eux-mêmes, s'efforçaient d'organiser les moyens de combattre l'invasion du fléau destructeur, au moment où Gorain, Gervais et leurs compagnons arrivaient sur le lieu du sinistre ; mais jusqu'alors ces moyens

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paraissaieni l'-n-t peu afflcâfifiS : le feju de cheminée prenait, de minute en minute, des proportions de plus eu plus inquiétantes.

— Ah! te voilà, s'écria HP» Gorvais en \oyant son mari. Vite! vite! il faut -passer par itez nous peur S'assurer que le feu ne pont se communiquer par les planchers. Viens, les voisins sont eu haut !

— Et Rose, où est-elle? demanda mivemenl Louis.

— Rose? répéta M11"' Servais; nais elle était là

tout à l'heure, mon garoon. Elle sera remonl lans sa

chambre.

— Non, non, dit la bonne, qui avait entendu, m moiselle est dans la rue; elle vient de sortir.

— Rose! Rose! appela Louis en courant au milieu de la foule, tandis que M"" Servais eaatraînail son mari.

— Allons, montons, vieux, dit Rossjgaiolett en potussant Sorain.

— Mais saperlotte, je ne puis rien, dit Sorain en se défendant.

Le l'eu continuait plus intense; la foule augmentait aux abords de la maison de Servais, et elle devenait si compacte que la circulation était rendue impossible.

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