‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 189 sur 220 · ROSE · texte numérisé non relu

ROSE

Une heure après, le feu ■ int, Le danger et axl

passé, et la foule commençait! à stécbuler eu se livrant à force commentaires : l'incendie qui avait failli dévorer 'le quartier et les événementfcs de la journée portaient suffisamment aux conjectures et aux propos, jioiir que propos et conjeet ures ne pussent tarir de sitôl .

Une douzaine de émîmes étaient rassemblées dans la boutique de Servais, les volets étaient fermés., la port ■ était ouvi I , et u lie chandelle, placée sur le comp éclairait faiblement l'intérieur du magasin.

— Ouf! disait Thomas, qui. assis sur une chaise au milieu de la boutique, s'éventait avec son mouchoir, comme un homme venant de supporter une grande fatigue, je n'en puis plus, machère madame Servais. .

— Le fait est que vous êtes un habile homme, citoyen Thomas, répondit la bonnet ière. Sans vous. ].- ae sais pas comment od s'en serait tiré. Vous avez monté' suri.- toM avec une audace qui me glaçait le sang dans [es veines.

— Vous êtes bien boene, ma cher.- madame Servais. Mais l'ami Rossignolet en a fait autant que moi : il ne m'a

pas quitte.

— C'est vrai! dit le major.

— Enfin, dit Servais, le danger est passé : je pourrai dormir!

— Ali ! M n'est pas celui que vous a\ ez eouru qui pourrait vous priver de sommeil, toujours : dit aigrement M Servais.

— Comment ! ma lionne amie, mais il me semble que... pendant le feu...

— Laissez-moi donc tranquille! Quand le feu était au grenier, vous étiez caché dans la cave!

... mais... dit Servais avec dignité', si j'ai cherché

àpréseiver jours, -oe n'est pas pour moi, grand Dieu!

Ali ! .-i j'ei u i Libre! mais un homme manié, un

' lieav iiij go ,|,,il i Sa femme, a ceux qui l'entourent ..

Ce ié'"t oi rti - pas | moiquejei hen qi rais à pré arver

mon existence, je le répète !

— Mais "i estdi Rose? dit M" Servais oh cherchant

dé li.il . ■

— Tien- ! du une roisine, le fait sst que je ne l'ai pas vue depuis i imencc m de l'incendie.

ROIS '- Ro ' ' i]',. h \r (.ei\ as,

— Mademoiselle | ni :l |a fois Antoine et la I lie.

— Mais i i ! i éprit madame Ger\ als. Dan

dhaambre fahl li la pain re peine - était trouvée ma! de peur!... -le vais aller moi même...

L'excellente femme élança, tandis qu'Antoi t la

lionne eniitinuaieiit à appeler et à chercher dans la maison.

— Mais oit donc est Gorain? demanda Servais.

— Envolé! dit Rossignolet. Le gros papa s'est évanoui en voyant les flammèches, et, comme il était gênant, je l'ai déposé dans la rue. mais le grand air lui aura fait du bien, car il s'est mis à courir, et je crois qu'il court encore.

— Oui! dit Servais d'une voix dolente, il ne peut pas voir ces choses-là... ni moi non plus, du reste!

— Mais Rose n'est pas là haut! dit madame Servais en redescendant.

M ad aine, je ne trouve pas mademoiselle Rose ! dit la bonne en entrant d'un autre côté.

Ni moi ! ajouta Antoine.

— Mais où peut-elle être?

— Où est le citoyen Niorres'' dit en riant Thomas.

— Ah! citoyen: dit madame Gerv.ais d'un ton offensé.

— Ro e! Roae'J mais où est doue Rose? demanda une voix très .-unie.

— LouSisl s'eei'in madame i en voyani entrer le jeune. ma» ■ i . -■ l £1 is logis, von-. n'a\ ez pas vu Rose?

— Non. citoyenne ! Elle doit être rentrée ici! Mais non!

— Elle n'est pas rentrée?

— Son'!

Mais «m m'a assuré qu'elle venait de rentrer!

— Qui '.un- a assuré i

— Je m- ,i u i .... des gens qui étaient là et qui me la voyaient chercher.

— Mais où l'ai l'zvmh laissi

— Comiueiit ! vous n'étiez pas ensemble?

— Mais non. citoyenne! Quand nous sommes arrivés. j'ai demandé' où était Rose. Vous m'avez répondu qu'ell* était dans la rue. Je me suis élancé pour la retrouyi r je l'appelai-, 1 llle est à droite '. » me disait l'un ; » elle est

i gauche! » me disait l'autre. Et je courais à droite, et je courais à gauche, ei je ne trouvais rien! J'ai parcouru halles : i chaque instant on me donnait des renseignements, mais tous étaient faux...

— Ah! voilà qui est curieux! dit Thomas.

— Et enfin vous ne l'avez pas trouvée? demanda madame te'i\ aie.

— Non. répondit Louis. Comme je revenais on m'a dit qu'elle était cent rée, et...

— Mais je ne l'ai pas vue!

— Elle n'oM pas dans la maison?

— Non !

Tous se regardèrent avec une sorte de stupeur, puis tous se mirent a chercher, fouillant la maison des i aux greniers.

— Cou i-e/ chez les voisins, chez nos amis ! avait dit madame Servais a Antoine et a la bonne.

Tous deux s'étaient élances, tous deux re\ inivtit : personne n'avait vu Rose depuis le commencement de l'incendie.

Plusieurs personnes se rappelaient qu'à cette heur i

le l'eu éclatait, Rose s'était élancée dans la rue. appelant au si irs. La foule envahissait la rue. Rose avait été

\ Ile parlant à des gens de la h'dle, el e'etait tout...

— Dis-donc, major, dit Thomas en se penchant vers Rossignolet, la "petite a beau être gentille, si on prétend

■1 I .' 'II!'"', ee, , pUiS I > I ■ ' 1 1 . 1 - s 1 1 | el' l|l|e eo ll'e.vl p .

car je ne t'ai pas quitté d'une minute!

Cm' h. 'lire s'écoula... Rose demeurait introuvable. On

ne poux an savoir ce qu'elle était devenue.

A SAIN II I o| D,

La nuit du 18 au 19 ivait - te fort calme. I neut

i montent qui s'i •■, I él ùt ai bien dams l'esprit

d'une immense m rjorité, que le pi emier moment u'

lïIIil-TAPIX

tion passé, clin eu n ai tondit plein de confia noe dans l'a venir.

Cet avenir cependant était encore incertain et gros d'orages. Les ("mq-Conts comptaient dans leur sein une soixantaine de jacobins renforcés, qui tous, désireux de revenir au bon temps de l'anarchie, devaient opposer la plus vive résistance à l'institution d'un gouvernement durable.

Irrités d'avoir été en quelque sorteexilés s Baint-Cloud par les Anciens, les Cinq-Cents se proposaient de tonner contre le coup d'État dont ils se prétendaient victimes.

Comme toujours, un accident intime faillit changer la fortune de cette mémorable journée.

Ce matin du 19 brumaire, le ciel était tout aussi radieux que la veille, et la route de Pari- à Saiivt-Cloud étail encombrée par les troupes, les voitures, les curieux qui se heurtaient, se pressaient, avançaient, causant sur les événements en prédisant le cours.

Trois salles avaient dû être préparées au palais : l'une pour les Anciens, l'autre pour les Cinq-Cents, la troisième pour la commission des inspecteurs et pour le général commanda h t [a division.

Lesdeux.com ient convoqués pour c ne jour

l'un à onze heures, l'autre à midi. Les ouvriers avaient travaillé toute la nuit pour achever de préparer lessalles, et "iï avait affirmé que le travail serait terminé à dix heures du matin.

Li'S Anciens, en arrivant à onze heures, devaient donc trouver leur salle prête et entrer en séance immédiatement ; et les Cinq-Cents, arrivant à midi seulement, tandis que les Anciens seraient en séance, ne pouvaient donc avoir aucun rapport avec eux.

Cette combinaison avait été établie dans un but d'ordre, toujours pour éviter une collision fâcheuse, car il devait évidemment y avoir un sentiment d'animadversion entre les deux conseils depuis le décret rendu la veille par les anciens.

A neuf heures les travaux s'avançaient rapidement et les premières troupes vinrent occuper le pare, se rangeant sur la terrasse du château. A la tête des grenadiers, formant l'avant-garde delà division commandée par les généraux Mural etLeclere, marchait, b1 s coudes écartés, la tournure déhanchée, balançant les épaules, son gigantesque plumet fendarit les airs, un tambour-major de tournure tellement superbe, que les femmes et les hommes, les femmes surtout, se retournaient sur son passage et ne parvenaient pas toujours à étouffer le cri d'admiration qui était près de s'échapper de leurs Km res. Ce tambour-major magnifique, c'était Rossigriolet.

Le premier il franchit la grille, faisant taire le moulinet à sa canne et la lançant victorieusement dans les airs. Quelques minutes après, il s'arrêtait en face du palais et se posait triomphalement, les mains appuyées sur sa pomme. Les tambours avaient cessé de battre.

— Or donc, dit le major en caressant sa gigantesque moustache et en désignant de l'œil les bâtiments dans l'intérieur desquels on voyait, à travers les fenêtres ouvertes, les ouvriers achever leur œuvre ; or donc, c'est là que les avocatiers vont tout à l'heure se donner un coup de bec pour le bien du pays, en attendant que nous nous donnions, nous, un coup de torchon avec les Quinze-Reliques de l'Autriche. Chacun son idée, chacun son affaire ; quant à moi, je dis que tous ces bavards-là ne servent pas à grand'chose et que tout le monde devrait être soldat.

— Oh! major, dit un tambour, si tout le monde était soldat, ce serait drôle!

— Ce serait joli, tapin. •

— Eli bien, quand nous défilerions tous, qui est ce qui nous regarderait passer, si tout le monde était soldat?

— On se regarderait mutuellement, l'ancien, ou bien le gouvernement nous payerait des glaces en serre-file, comme qui dirait une ribambelle, pour que chacun se voie passer soi-même.

— Le fait est que ça ferait une fière armée si tout le monde était soldat! 'Mais les femmes?

— Toutes vivandières.

— Et les enfants?

— Tous enfants de troupe.

— Ça en serait des régiments de longueur!

— Tiens! reprit Rossignolet, si je n'ai pas la berlue, j'aperçois là-bas, se dirigeant de ce côté, une connais- 38 née à moi !

Et élevant la voix :

-- Eh! ThomaBl... citoyen Thomas, cria le tambourmajor, par ici!... je ne peux pas m'absenter.

Thomas, car e'i tait effectivement lui qui se dégageait de la foulé encombrant les! abords du château, aperçut le major el répondit à son appel par un geste amical. Thomas était alors avec un homme vêtu en incroyable dont, il difficilede reconnaître tout d'abord les traits du visageà demi enfoui dans la cravate, et qui n'était autre cependant que le baron de Grafeld, l'ex-agent autrichien de Venise.

— Toutes vos mesures sont prises ? disait Grafeld.

— Toutes ! répondit Tbonia 3.

— Mais les faubourgs?

— Impossible de les faire agir. Que voulez-vous, l'entreprise est difficile. J'ai passé la nuit à courir les cabarets et à me rendre compte de l'opinion des masses;cette opinion est favorable au général. Que voulez-vous, mon

cher, il faut bien savoir se Tendre à l'évidence : le général Bonaparte a pour lui toutes les classes de la société. Il a pour lui l'aristocratie d'argent et de places qui espère stabilité et grandes positions ; il a pour lui la bourgeoisie et le commerce qui ne demandent que calme .et sécurité pour l'avenir; il a pour lui enfin le peuple qui voit en lui le fils de ses œuvres et le favori de la gloire. Jamais dans aucun temps, à aucune époque, un homme ne s est trouvé en .situation telle. César à Rome, Cronrwefl à Londres, n'avaient chacun que la moitié du pays : Bonaparte a tout, lui. Les autres ont fait la situation, et c'est la situation qui le pousse, lui. Il renverse ce qui est blâmé, méprisé et détesté...

— Mais alors, interrompit Grafeld, il n'y a aucun espoir...

— Si fait, il y a un espoir, c'est celui que les Cinq- Cents luttent et entraînent les Anciens : alors le général, livré à lui-même, abandonné p ir ses amis, sera écarté du pouvoir. Cette division en haut entraînerait une anarchie effrayante dont les armées autrichiennes pourraient habilement tirer parti.

— Cela est vrai, mais croyez-vous donc cette lutte possible !

Thomas entraîna Grafeld et lui désigna du geste un bouquet d'arbres situé près de la porte de Sèvres.

— Baissez-vous, dit-il, et regardez ; qu'apercevez-vous entre les branches ?

— Il me semble apercevoir une voiture, répondit le baron allemand.

— Vous ne vous trompez pas. C'est une chaise de poste attelée des six meilleurs chevaux que la poste ait pu fournir. Là-bas, à gauche, il y en a une seconde que vous ne pouvez voir. La première est destinée à Sieyès, la . seconde à Roger Ducos. S'il y a danger, le général est abandonné, seul. Or, mon très cher baron, si deux des trois parties intéressées, comme Sieyès et Roger, peuvent prévoir une défaite, il faut que la chance de cette défaite existe, et, si elle existe, pourquoi ne nous efforcerionsnous pas d'en profiter?

— Cela est incontestable, mais ce qu'il y a de gênant dans cette affaire, c'est que, d'après les heures de séance indiquées, les Cinq-Cents n'arriveront ici qu'alors que les Anciens seront en discussion. Les membres des deux conseils ne pourront donc pas communiquer, et s'ils ne communiquent pas, comment les uns pourront-ils entraîner les autres ?

— C'est mon affaire.

— Vous avez prévu cela ?

— Sans doute, et c'est pourquoi je vous ai répondu tout

à l'heure, quand vous m'avez demandé si toutes les mesures étaient prises : toutes.

— Alors? .. dit Grafeld avec un clignement d'yeux.

— Agissez (1<^ votre côté et comptez sur moi. Si les Cinq- Cents entrent en lutte avec le général, peut-être pourrai-je réussir à entraîner une partie du peuple.

Les deux hommes se quittèrent, et Thomas se dirigea vers Rossignolet, qui continuait à l'appeler avec des gestes énergiques.

— Eh ! major, dit Thomas en faisant un salut amical, te voilà donc à Saint-Cloud?

— En propre personne naturelle, répondit Rossignolet, et enchanté de te rencontrer, car tu vas me donner des nouvelles.

— A quel propos ?

— A propos de la jolie mignonne donc... Ce matin j'ai voulu aller chez les Gervais, mais impossible, consigné au quartier. J'ai voulu aussi voir ce pauvre Bibi : pas plus de facilité. Donc, depuis hier soir, rien de rien, je ne sais rien et je veux savoir.

— Malheureusement je n'ai rien à t'apprendre.

— - Bah !

— J'ai vu Gervais ce matin, j'ai vu sa femme, j'ai été avec eux chez leur amis et leurs voisins, et pas de nouvelles !

— Comment! on n'a pas revu la petite depuis hier, depuis ce moment où elle a filé dans la rue, quand le feu de cheminée commençait!

— Non.

— Eh bien! voilà qui est étonnant.

— Gervais, sa femme, Antoine, la bonne, les parents, les amis, ont cherché partout, je l'affirme : le quartier à été mis en révolution, et personne n'a pu donner de renseignements.

— Mais qu'est-ce qu'elle est devenue ?

— Ah! si tu pouvais rapprendre, tu serais bien habile. Au reste, la disparition de Rose ne peut être attribuée qu'à quelque accident que l'on connaîtra plus tard.

-- Pourquoi pas un piège dans lequel elle serait tombée'? dit Rossignolet en relevant sa moustache d'une main et en regardant fixement Thomas, comme s'il eût voulu le fasciner.

— Un piège? reprit Thomas avec bonhomie; j'y avais d'abord songé, mais la citoyenne Gervais m'a elle même démontré la sottise de ma supposition. Qui est-ce qui aurait pu tendre un piège à Rose, dans quel but?... Elle n'est pas riche, elle est orpheline et pauvre, qui voudraiton exploiter en la séquestrant?... Ce n'est pas admissible. Maintenant, question d'amour : Rose n'a jamais été coquette avec personne, et la citoyenne Gervais ne s'est jamais aperçue de rien. Si la pauvre petite aimait quelqu'un, c'était bien le jeune Niorres, et ce n'est pas lui qui l'a enlevé... ou, dans ce cas-là, le petit diable cacherait joliment son jeu, et il serait bien malin.

Thomas avait regardé Rossignolet en prononçant ces mots, comme s'il eût tenté une expérience; le major secoua lentement la tête.

— Je ne crois pas, dit-il, que ce...

Un bruit violent, comme la détonation d'une arme à feu de gros calibre, sourd comme celui de la chute d'une avalanche, interrompit soudainement le major; en même temps un nuage de poussière s'élevait dans la direction du château, et la foule des curieux se précipitait comme appelée par un spectacle inattendu.

Au bruit, Thomas n'avait pu maîtriser un signe d'assentiment joyeux.

— Qu'est-ce que cela ? s'écria Rossignolet.

— Je vais voir! dit Thomas en s'élançant.

Rossignolet voulut le suivre, mais il se rappela la consigne qui le clouait à son poste. La foule se pressait autour du palais de l'intérieur duquel on entendait sortir des cris, des exclamations, des apostrophes véhémentes.

Enfin Thomas revint ver le jor, que l'impatience

et la curiosité commençaient à dévorer ainsi que ses camarades.

Effectivement, il était difficile de s'expliquer ce qui passait au château : c'était dans les salles où les ouvriers travaillaient qu'avait lieu le tumulte, et ce tumulte avait pris des proportions singulières. La foule amoncelée empêchait les regards du soldat d'aller chercher la cause de cette agitation extraordinaire.

— Eh bien ! qu'y a-t-il donc? demanda Rossignolet en voyant retenir Thomas.

— Il y a, répondit celui-ci, qu'il faut recommencer une partie du travail de la salle destinée aux Anciens; une vis mal assujettie dans unepoutre a fait écrouler une partie des charpentes : deux ouvriers sont blessés, et il faut recommencer, ainsi que je te le disais.

— Mais, dit Rossignolet, les Anciens vont arriver, il est dix heures et demie : où siègeront-ils?

— Ils seront forcés d'attendre ; il n'y a pas d'autre salle prête que celle des Cinq-Cents.

En ce moment un régiment de cavalerie vint se ranger au pied de la terrasse, dana 13 parc. C'était le régiment dont Louis de Hiorres faisa tt] 1 ie. Rossignolet l'aperçut et lui adressa un gest «1 ical; I tance qui les séparait les empêchait de communiquer à l'aide de la voix. Thomas aussi avait aperçu le jeune homme, et son regard se riva sur lui avec une expression singulière.

Rossignolet se retourna vers Thomas : il surprit ce regard, il en suivit la direction, et un froncement de sourcils donna à sa mâle physionomie une expression menaçante. Un changement complet parut s'opérer instantanément sur ce visage noirci par le soleil d'Egypte et par la fumée de la poudre : une résolution soudaine se peignit sur ces traits heurtés.

S'approchant de Thomas, il lui prit l'avant-bras, et l'étreignant avec une violence extrême :

— Écoute ! dit-il en le regardant dans le blanc des yeux (suivant l'expression adoptée), je ne suis pas bon diplomate, moi, je vais peut-être faire une bêtise ; mais puisque je suis décidé à la faire, faut qu'elle soit faite en grand. Bibi, celui qui est là, mon ancien tapin, aime la petite Rose, j'en suis sûr et certain ; hier je l'ai vu pâlir et frissonner quand il a su que la petite était perdue, puis il y avait des larmes dans ses yeux... Bibi, vois-tu. c'est un crâne soldat, et pour qu'il pleure, faut qu'il ait du chagrin... 11 aime Rose...

— C'est possible, interrompit Thomas; mais que veuxtu que j'y fasse ?

— Rose est perdue, enlevée, disparue...

— Que veux-tu que j'y fasse encore?

— Ce que je veux que tu y fasses? dit Rossignolet en se mordant la moustache ; je veux que tu nous aides à la retrouver!

— Volontiers si je puis.

— Tu le peux!

— Hein?

— Je te dis que tu le peux ! répéta Rossignolet avec un accent impérieux.

— Et comment le pourrais-je?

— Je ne sais pas, mais tu le peux; et la preuve, voistu, c'est que si d'ici à demain Rose n'est pas réinstallée dans le comptoir île la mère Gervais, je te tortille le cou comme à un vieux poulet de basse cour. T'es solide, je le sais; mais comprends! Quand Rossignolet en veut à un quidam, il faut que le quidam y passe I Compris. hein !

— A vos rangs! commanda une ^>ix sonore. Rossignolet quitta brusquement Thomas et courut à

ses tambours. Le président du conseil des Anciens venait d'arriver, et on s'apprêtait à lui rendre les honneurs militaires.

Thomas tourna rapidement sur lui-même et disparut dans la foule.

— Que veut dire celai fit-il en B'arrétant derrière un

gros arbre. Comment ce soldat peut-Il supposer que je sois pour quelque chose dans la disparition de Rose ? Comment pourrait-il on être arrhe a soupçonner mon individualité? Depuis quand aurait-il cette pensée ? Cela est

étrange ? Oh ! pourquoi a-t-il échnppo, lui ? pourquoi n'est il pas mort comme les autres î heureusement que demain...

Thomas s'interrompit pour adresser un geste à un homme, sorte de bon gros bourgeois, qui se faufilait dans la foule.

— Jonas, dit Thomas à voix basse et en entraînant le bon bourgeois, il fautque le tambour-major n'en revienne pas demain.

— Il n'en reviendra pas, dit Jonas.

— Tu as trouvé les dix hommes?

- Oui; ils coûteront cher, mais c'est ce qu'il nous fallait ; tous mauvais chenapans, mais tous excellents tireurs.

— Et le vieux brigadier?

— Oh! celui-là n'a pas son pareil. Il n'a jamais été sur le terrain sans tuer son homme. 11 est autrement fort qu'Alcibiade. Il y a longtemps que je me promettais de me servir de la haine de ce vieux soldat de l'armée du Rhin pour ceux de l'armée d'Italie ou de celle d'Egypte. Dis que je n'ai pas su habilement me servir de cette haine quand Rossignolet a échappé par miracle?

— Mais les dix hommes?

— Tous de vieux prévôts de salle qui tueraient un homme pour un demi-écu ; tous ont fait partie des armées d'Allemagne; aucun n'a servi sous le général Bonaparte, de sorte qu'ils ont accepté la partie avec d'autant plus de plaisir. Le vieux brigadier a un ami de sa force : ça l'ait douze .Demain Rossignolet amènera onze anciens de l'armée d'Italie, et le bois de Vincennes verra couler du sang.

— Tu es sûr de tes hommes?

— Je les paye assez cher pour cela! Et Gorain et Gervais que Rossignolet trouve plaisant d'amener sur le terrain. sans qu'ils sachent où ils vont.

— Gorain et Gervais, dit Thomas en réfléchissant; ils sayentbien des choses..... Ils ne peuvent plus nous être

utiles Fouché les domine en ce moment ils ont fini

de jouer leurs rôles.

— Alors?

Thomas fit un geste d'une énergie épouvantable.

— Très bien, dit simplement Jonas, ils ne reviendront pas à Paris; j'y veillerai.

lu

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