‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 190 sur 220 · LES CONSEILS · texte numérisé non relu

LES CONSEILS

Midi allait sonner. Lesmembres des conseils des Anciens qui devaient entrer en séance à onze heures, n'avaient pas encore pris possession de leur salle. L'accident survenu n'avait pu être réparé aussi promptement qu'on l'avait cru tout d'abord.

En combinant les heures différentes pour l'ouverture des deux conseils, Sieyès espérait avoir tourné une difficulté des plus graves ; celle des discussions personnelles devant s'élever entre les membres des Anciens et des Cinq-Cents, discussions pouvant se terminer par un rapprochement fatal dans la circonstance. Il ne fallait pas qnc les opposants influents des Cinq-Cents pussent étendre cette influence sur la masse encore hésitante du conseil des Anciens. Sieyès savait par expérience à quel degré de versatilité peut atteindre une réunion d'hommes placés dans des conditions telles que les conditions présentes, et il avait agi prudemment. Par malheur, un accident vulgaire venait de détruire tous ses plans. Arrivant successivement, lesmembres du conseil des Anciens s'étaient tout d'abord présentés à l'entrée de la salle. On les avait priés d'attendre, et on leur avait offert plusieurs salons provisoires pour s'y reposer jusqu'à l'heure où la salle serait entièrement prête.

Malheureusement encore, il faisait une de ces journées magnifiques, telles que le ciel en avait offertes au général Bonaparte, et qu'il devait en offrir plus tard à Napoléon empereur, dans toutîs les grandes circonstances de sa

vie. Les premiers membres arrivés du conseil des Anciens refusèrent l'offre faite des salons d'attente, et se promenèrent dans le parc. L'exemple donné fut suivi par lis survenants, et bientôt le conseil entier erra par groupes dans les allées.

Puis survinrent les membres du conseil des Cinq-Cents. Par un concours d'événements en apparence naturels, mais, on l'avouera, étrangement favorables au parti qui luttait contre celui du général, un accident en tous points semblable à celui qui avait eu lieu dans la salle du conseil des Anciens, eut lieu dans celle des Cinq-Cents au moment même où Lucien Bonaparte, le président, allait ouvrir la séance.

Force fut pour quelques instants d'abandonner cette salle encore aux ouvriers. Les membres des Cinq-Cents se répandirent aussitôt dans les jardins et dans le parc à la recherche de ceux des Anciens, et à la même minute, pour ainsi dire, la discussion si fort redoutée, éclata sur tous les points.

Ceux des Cinq-Cents, irrités d'avoir été, en quelque sorte, déportés la veille par ceux des Anciens, avant même d'avoir pu prendre la parole, leur demandaientavec véhémence ce qu'ils voulaient, ce qu'ils projetaient, quelles étaient leurs intentions.

En face de cette résistance que les Cinq-Cents laissaient facilement prévoir, les Anciens parurent ébranlés. Les terribles mots de guerre civile, prononcés par les plus ardents, jetaient l'effroi dans certains esprits. Ni Bonaparte ni Sieyès né pouvaient être là; Lucien était près de son frère. Personne ne pouvait combattre cette influence qu'une opposition remuante prend toujours sur les masses dans les circonstances difficiles. Les instants précieux s'écoulaient. Deux heures venaient de sonner, et aucune des deux assemblées n'était encore en séance ; l'émotion de tous redoublait, et les esprits les plus exaltés s'exaltaient encore au sein de ces discussions éparses, en plein air, en présence de la foule des curieux.

Le moment étaient critique, difficile. Le succès de la veille paraissait fortement compromis.

Évidemment Sieyès et Roger Ducos devaient lancer, de temps à autre, un coup d'œil anxieusement inquiet vers cette porte de Sèvres près de laquelle stationnaient les deux berlines attelées.

Parmi les officiers généraux alors à Paris, trois seulement n'étaient pas dans le cortège qui entourait le général Bonaparte, encore ceux-là n'étaient-ils pas ses ennemis : ils étaient indécis. C'étaient Bernadotte, Jourdan et Augereau. Tous trois faisaient partie du conseil des Cinq- Cents, ils étaient donc à Saint-Cloud.

Avec un esprit d'à-propos qui pouvait entraîner les plus graves conséquences, les agitateurs des Cinq-Cents placèrent ces trois généraux, à leur insu, en antagonisme avec Bonaparte.

Augereau, brave soldat s'il en fut, mais homme politique parfaitement nul, et qui ne comprenait pas grand'chose à ce qui se passait, Augereau, toujours habitué à marcher en avant, était effectivement l'un de ces hommes d'action dont les partis peuvent se servir parce qu'ils sont faciles à entraîner.

Les choses en étaient là lorsqu'on vint enfin annoncer que les salles des conseils étaient préparées. Il était plus de deux heures et demie, et depuis trois heures, les Cinq- Cents avaient réuni tous leurs efforts pour faire revenir les Anciens à d'autres idées : toutes les têtes étaient montées, tous les cerveaux étaient tendus...

Les troupes, infanterie et cavalerie, étaient demeurées stationnaires, avec défense de quitter les rangs. Murât et Leclerc, qui les commandaient, ne quittaient pas leur front de bataille. Au reste, tous ces soldats qui étaient là avaient, pour la plupart, servi à l'armée d'Italie, et le général Bonaparte était pour eux un véritable dieu.

Deux heures et demie sonnaient donc au moment où les deux conseils entraient en séance. A cette même heure, Thomas, qui n'avait pas un seul instant quitté le parc, Thomas, qui deux fois avait rencontré dans des

endroits écartés le baron Graféld et qui avait échangé avec lui quelques rapides paTOles, Thomas s'approcha du régiment de cavalerie rangé au pied de la terrasse.

Un cri à demi étouffé jaillit, cri de joie et de douleur, cri empreint d'angoisse et d'espérance. Un jeune maréchal des logis s'élanea à terre et se précipita vers Thomas :

— Et Rose? quelles nouvelles? s'écria le jeune cavalier.

Thomas secoua la tête.

— Aucune, hélas! dit-il d'une voix dolente. J'ai tu Gervais avant de quitter Paris, et il n'a rien pu me dire.

— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria le jeune sous-offlcier, que peut-elle être devenue ?

Thomas se pencha vers le maréchal des logis.

— Voila ce que j'espère savoir bientôt, dit-il avec un iccent mystérieux.

Le jeune soldat tressaillit.

— Si vous aimez Rose, citoyen Niorres, poursuivit Thomas, je l'aime aussi, moi. J'ai connu ses parents ainsi que je vous l'ai dit... Bref ! je suis disposé à tout faire pour la retrouver. Voulez-vous que nous agissions ensemble ?

— Oui! oui! s'écria Louis.

— Alors, donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne confierez à personne, même à votre meilleur ami, à votre plus intime confident, le projet que nous avons d'agir ensemble. Vous comprenez"?

— Mais, dit Louis avec étonnement, pourquoi ce mystère?

— Il est essentiel.

— Je ne comprends pas.

— Écoutez, mon jeune ami, poursuivit Thomas en se

nit encore, on ne sait ce qu'est devenue Rose,

ce pas? Pour tenter de se mettre sur ses traei s à

heure, il faut être dépositaire d'un vieux secret de

famille qu'elle ignore elle-même, que moi seul, peut-être,

connais parmi ceux qui peuvent la sauver.

— Un secret de famille? répéta Louis.

— Oui... un secret ignoré de Rose, je le répète.

— Mais quel est ce seeret ?

— Je ne puis vous le confier. Seulement, c'est à propos

secret, que je dois exiger la promesse que je vous demande de me l'aire.

— Et si je refuse?

— Alors, nous agirons chacun de notre côté.

— Mais cependant... s'écria Louis, dont les prunelles étincelèrent

— Oh ! interrompit Thomas avec un geste sévère, pas de ru - seraient inutiles. Vous êtes brave, je le sais, mais i! s'agît de mon honneur.

Louise"1 ite en paraissant hésiter. Thomas at-

tendit quelques instants, puis après un assez long silence :

— Je \:iis tout tenter pour sauver Rose, reprit-il. Je crois pouvoir e voulez-vous me laisser agir seul ou voulez-vous agir de concert avec moi?

— Mais, s'écria Louis, vous parlez de la sauver. Selon vous, elle court donc un danger?

— Oui.

— I.< quel? Qui a intérêt à lui faire courir ce danger, qui ] n rit..

pit Louis par un gi 'Tune

— N dus pas l'histoire de l'enfance de

Rose? dit-il.

nui ' 'lit i ouis. Je la connais.

La fllle du teinturier Bernard fl'a-elle pas été jadis tpt?

— Ci la

-l dit que ceux qui avaient eu mté

i i er i idîB n'ont pa • intérêl à l'ei uiour

■ i hui '

— Mais les même eii tentplus...

— Qu'en savez-vous? Il s'agit d'un seeret, vous dis-je, secret que vous devez ignorer. Au reste; je n'insi-i id pas davantage. Voulez-vous, oui ou non, me prêter votre aide pour essayer de sauver Rose?

Louis hésita un peu :

— Oui ! dit-il enfin.

— Alors, jurez-moi de ne dire à personne que nous devons agir ensemble.

— Je vous le jure!

— Il vous est impossible d'être libre aujourd'hui, mais demain nous pourrons nous revoir.

— Où cela?

— A Saint-Mandé.

— A quelle heure?

Thomas réfléchit :

— Demain matin, dit-il je vous le ferai savoir.

En ce moment un officier arriva au galop sur le front du régiment : cet officier, c'était le colonel Maurice Bellegarde : il était extrêmement pâle et une expression froidement résolue se reflétait sur son visage.

— Niorres ! appela-t-il.

— Mon colonel? dit Louis en sortant des rangs.

— Le général te demande, rends-toi sur l'heure auprès de lui !

Louis enleva son cheval et partit au galop.

Le matin de ce jour du 19 brumaire, qui devait laisser dans l'histoire un souvenir ineffaçable, le général Bonaparte avait quitté Paris à dix heures du matin. Un épais brouillard voilait alors les premiers rayons du soleil, mais le brouillard s'était promptement dissipé.

Le général avait pour escorte quelques-uns de ces guides déjà fameux, institués par lui en Egypte et revenus avec lui. Un état-major plus nombreux et plus magnifique encore que celui de la veille l'avait entouré à sa sortie de l'hôtel de la rue de la Victoire. Un escadron de dragons avait fermé la marche.

En traversant le bois de Boulogne, il avait rencontré les 8e et 9e dragons, auxquels il avait donné ses ordres.

Arrivé dans la cour du château de Saint-Cloud. tandis que les membres des deux conseils péroraient à qui mieux mieux dans les jardins et dans le parc, le général avait mis pied à terre et était demeuré calme et froid comme au matin d'une grande bataille.

Tout aussitôt, il s'était occupé de ses soldats et de la position des régiments Les 6e, 79e et 86e demitoutes composées de \ ieux soldats de l'armée d'Italie, occupaient les jardins du châteaudj sse,

Le> ■ Iragons prirent position dans la partie b

du parc si de Diogèhe, en avant du bassin d

L'artillerie ei les grenadiers des i cupaientla

cour d'honneur du château. Ces dispositions prises, le général avait attendu l'ouverture de con -ils.

En quittant l'endroit où il venait d'échanger de Ni,orres les paroles précédemmet Thomas avarl regagné l t de nouveau glissé

dans i serrés de la foule, qui grossissait de mi-

nu te eu minute.

Comme il atteignait l'endroit qui fait face à la g] pièce d'eau, il toun - un quin-

; >;< i t un nomme de liante Mille et

de forl belle mine, qui i nure, le

cosl unie et li d'un di s riches Ûnanciei s du jour :

— Demain, à Saint-Mandé, que tout êtl dit

Tliee

L'autre tri - jaillit.

— Quoi ' du il, pour demain?

— Tu as réussi?

— Parbleul

L'homme s'inclina avec une expression de profond respect.

— Prends des notes! ajouta Thomas.

L homme prit dans sa poche un carnet et un crayon et il se tint prêt à écrire.

— Lanière du petit Paulin, commença Thomas, l'employé du citoyen Chivry. est riche de trois cent mille livres. Il faut que deux cent cinquante mille soient déposées cette nuit en échange de la liberté de son fils, sinon, demain il sera mort.

— Très bien ! Est-ce tout?

— Oui. Remets cette note à Jouas, qu'il agisse sans retard.

— Ce sera fait.

Thomas prit le bras de son compagnon :

— Cette nuit, dit-il à voix basse, réunion particulière : cette iiuii. vous aurez communication complète de mes plans, et demain. . demain, Chivasso, nous n'aurons plus un ennemi ^ ivanl en faci de nous!...

Vu HlV'-viiitlr tumulte partant au même instant du château étouffa lesdernièri s paroles prononcées par Thomas. Celui-ci tressaillit, e1 adressant un geste à son compagnon, il s'élança vers le palais.

Chivasso demeura un instant immobile, puis il partit à son tour dans une direction opposée ; alors un tas de feuilles sèches, près duquel les deux hommes avaient causé, fut agité violemment, et une tête de nègre apparut, se détachant en noir au milieu des feuilles brunes.

LUI

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