‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 191 sur 220 · LA MÈRE DES GRACQUES · texte numérisé non relu

LA MÈRE DES GRACQUES

Pans le grand e1 magique tableau du premier empire, il est une physionomie demeurée dans la demi-teinte, non

qu'elle ne fût digne d'être mise au premier plan, mais parce qu'elle-même se plaisait à fuir la grande lumière. Cette physionomie est celle de cette femme qui, mère d'un héros, fut une héroïne elle-même.

La splendide majesté de L'auréole qui entoure Napoléon 1er est telle qu'elle éblouit, fascine et empêche souventl'œil de distinguer les détails De même que l'éclatdu soleilabsorbe celui des autres astres, de même l'éclat de ce génie puissant qui rendit la France si glorieuse absorbe aussi la personnalité de ceux c/ui t'entourent, et cepenpendant, pour quelques-uns, cette personnalité avait un mérite incontestable.

Certes, c'est un beau titre que celui d'être la mère de l'empereur Napoléon 1er, le fondateur d'une dynastie aimée et puissante; certes, ce titre peut suffire pour la gloire d'une femme, et cependant, quelque beau qu'il soit, ce titre n'est pas le seul qui doive rendre grande la mémoire de Madame mère.

'Madame Lœtitia Bonaparte, disent unanimement ses contemporains, était l'une des plus jolies femmes que l'on pût voir.

— Il y a dans son regard quelque chose de son âme, et dans cette âme se trouvent de nobles sentiments à la plus haute élévation, dit madame la duchesse d'Abrantès, dans ses volumineux Mémoires.

Puis, plus loin, elle ajoute :

— Douée d'une finesse d'aperçu assez ordinaire, au reste, à tous ceux de son pays, mais d'une nature encore plus exquise en elle, madame Lœtitia a l'amour du vrai poussé à l'extrême. Elle a un grand courage et un caractère entièrement ferme. D'un cœur excellent, d'un extérieur froid et imposant, elle a un sens moral d'une justesse extraordinaire.

Demeurée veuve avec de nombreux enfants, au printemps de la vie, dans un pays où le chef de la famille est tout, la jeune mère avait été contrainte par les circonstances à devenir de bonne heure une femme forte. Elle avait admirablement élevé ses enfants, elle avait su leur inspirer à tous cette pieuse affection et ce profond respect

dont tous, devenus princes, princesses, rois et reines ne se sont jamais départis. Madame Lœtitia est l'un de ces grands caractères que les historiens laissent dans l'ombre, on ne sait pourquoi, et qui cependant doivent être mis en pleine lumière.

Madame Lœtitia était née le 25 août 1750. En 1799, elle • avait donc quarante-neuf ans etelle était encore fort belle, bien que de nombreux chagrins et de grandes inquiétudes eussent déjà dévoré sa vie.

Lors de son arrivée à Pâma, madame Lœtitia avait été s'établir chez son fils .Joseph, qui habitait un ravissant hôtel de la rue du Rocher, rue qui était alors perdue dans les champs, en haut de la BeUterBologtw. C'est dans cette maison que nous retrouvons la grande figure de la mère du héros, à l'heure même oùladest inée de celui dont la gloire avait l'ait le chef de la famille allai! s'accomplir.

Il était quatre heures de l'après-midi. Madame Berna? parte; lanière, était assise dans le salon : autour d'elle il n'y avait absolument que des femmes.

Étendue sur une causeuse, madame Leclero, cette femme si belle, qu'il est impossible , disent ses contemporains, de se l'aire une idée de ce qu'était cette perfection de la nature, madame Leclerc, vêtue avec une richesse extrême, s'éventait nonchalamment.

Assise sur un petit tabouret, une jeune fille de douze à- quatorze ans se tenait gracieusement posée. Elle était charmante : jolis bras, petites mains, petits pieds, peau éblouissante, belles dents, fraîcheur de roses, tels étaient les principaux caractères de cette beauté juvénile. Cette jeune fille était mademoiselle Caroline, le dernier enfant de la famille Bonaparte.

De l'autre côté de madame Lœtitia étaient assises îles femmes, là plupart jeunes et jolies, toutes groupées, toutes paraissant fort émues; seule madame Bonaparte semblait calme et maîtresse d'elle-même.

En ce moment, la porte du salon s'ouvrit et un valet annonça :

— Madame et mademoiselle Geoffrin !

Madame Lœtitia laissa échapper une exclamation de surprise, et elle se leva avec un empressement affectueux.

— Quoi! dit-elle à madame Geoffrin en lui tendant la main pouir la soutenir, vous êtes venue...

— C'est ma première sortie, répondit madame Geoffrin en s'appuyant sur une chaise, mais c'est dans de telles circonstances que la sympathie doit s.: I >m i gner...

Madam Geoffrin s'assit : madame Chivry et sa fille, qui elles aussi étaient dans le salon, s'empressèrent autour de la malade et d'Amélie.

— Quelle imprudence! dit madame Chivry à l'oreille d'Amélie.

— Ma mère a voulu venir absolument, répondit la jeune fille à voix basse. Elle dit que, si le général Bonaparte devient le maître, elle veut le supplier de lui rendre Ferdinand.

— Hélas! le pourra-t-il?

Une dame s'était approchée de madame Geoffrin :

— Vous venez de traverser une partie de Paris, lui ditelle. Que se passe-t-il?

— Rien, chère madame Perinon, répondit madame Geoffrin. Tout ce quartier est dans un calme parfait.

— Et quelles nouvelles?

— Aucune, que je sache. Madame Lœtitia n'en a-t-elle donc pas?

— Mais non : il n'est pas encore arrivé un courrier de Saint-Cloud. C'est sans doute que tout va bien. Oh! regardez madame Bonaparte ! comme elle est calme, et cependant comme on devine l'angoisse sous ce calme. Voyez son extrême pâleur et ces mouvements convulsifs qui l'agitent toutes les fois qu'un bruit inattendu vient frapper son oreille. . Tenez!... Elle ne dit rien, mais comme elle doit souffrir!... Depuis hier matin, elle est ainsi. Oh! c'est la mère des Gracques; mais son enjeu est encore plus fort que celui de la Romaine, car c'est le sort

P.IHI-TAPIN

de trois de ses flls, c'est l'avenir de tous ses autres enfants qui se décide en cet instant!

— Oui, oui, je sais tout ce qu'elle peut souffrir ! dit madame Geoffrin en secouant la tête. Oh! c'est bien la femme qui a su braver les privations, les fatigues et

"les dangers de la guerre pour suivre jadis son mari.

— C'est la femme qui, devenue veuve à trente ans, tandis que son flls aine, Joseph, n'en avait que quatorze, a su devenir chef de famille C'est la femme qui, suivant invariablement la ligne politique tracée par son mari, a vu ses propriétés dévastées deux fois par les ennemis de la France et a su répondre à Paoli, qui voulait l'entraîner dans le parti anglais : « Je ne connais pas deux lois, je ne connais que la loi de l'honneur et du devoir! »

Cette conversation avait eu lieu à voix très basse et sans presque troubler le silence qui régnait dans le salon. Ce silence était empreint d'un sentiment d'inquiétude poignante ; c'était comme cet instant qui précède l'éclat de la foudre, alors que la nature est sous le coup de quelque cataclysme.

Une heure s'écoula sans que rien vint troubler ce silence glacial. Madame Lœtitia devenait de plus en plus pâle.

Entïn un bruit de galop de cheval retentit, se rapprochant rapidement. Madame Lœtitia fit un premier mouvement comme pour se lever, mais elle se contint et demeura assise, toujours calme et froide.

Le bruit du galop avait cessé. Quelques instants s'écoulèrent, puis la porte s'ouvrit et le valet annonça :

— Envoyé du général !

Aussitôt un jeune sohl;it. revêtu de l'uniforme des sousofficiers des chasseurs à cheval, se présenta respectueusement. S'avançant vers madame Bonaparte, il lui tendit un large pli cacheté qu'il tenait à la main.

M"'1' Lœtitia prit le pli. l'ouvrit et, après l'avoir parcouru rapidement, elle leva les yeux au ciel :

— Mon Dieu ! dit-elle, soyez avec lui. Puis se tournant vers le jeune cavalier:

— Votre nom ? demanda-t-elle.

— Louis Niorres, madame.

— Vous retournez à Saint-Cloud?

— Oui, madame.

— Attendez-moi, je vais vous donner une lettre poui mon flls.

Mme Bonaparte quitta la pièce. Toutes les dames entouraient Louis le pressant de questions.

Le jeune maréchal des logis raconta rapidement les événements accomplis, mais il ne put satisfaire beaucoup la curiosité de ses auditrices, car il avait quitté Saint-Cloud au moment où le général entrait au conseil des Anciens et il ne savait rien de ce qui s'y était passé.

Quand il eut achevé, il se pencha vers Mme Geoffrin, et profitant d'un instant où l'attention n'était plus concentrée sur lui :

— Madame, dit-il à voix basse, il faut que je vous parle sur l'heure.

M"'° Geoffrin l'emmena dans une embrasure de fenêtre.

— 11 s'agit de mon flls? dit-elle d'une voix tremblante.

— Je ne sais, madame, de quoi il s'agit, mais voici ce que je suis chargé de vous remettre.

Louis tendit un papier à madame Geoffrin^ celle-ci l'ouvrit précipitamment .. Elle lut... devint très paie et poussa un cri étouffé.

— Qu'as-tu ? lui demanda Amélie en se précipitant \ ers elle.

Mm,; Geoffrin repoussa sa fille.

— Qui vous a remis cette lettre pour moi ? demanda-telle B Louis.

— Un soldat, qui m'a supplié de vous la donner en mains propres au moment où je m'élançais sur la route di Paris.

— Ce soldat, quel est-il ?

Je l'ignore , mais je le saurai ; jo n'ai pas pu entrer «n explications.

— Mais que contient donc ce papier ? demanda Amélie.

— Tiens, lis et remercie Dieu !

Mn,e Geoffrin présenta la lettre ouverte à sa fille. Celleci la lut à son tour et un cri s'échappa de ses lèvres ; puis, tournant sur elle-même, elle courut, comme affolée, se jeter dans les bras de Caroline Chivry.

M""' Geoffrin demeurait immobile et comme paralysée.

— Ferdinand n'est pas mort ! dit Amélie en étreignant son amie.

— Ferdinand! s'écria Caroline en frissonnant.

— Il n'est pas mort, répéta la fille de Mrae Geoffrin.

— Mais que signifie cela '? demanda Mne Leclerc.

M™6 Bonaparte, la mère, rentrait alors dans le salon, tenant à la main une lettre qu'elle remit à Louis.

— Partez sur-le-champ ! dit-elle, et revenez promptement me donner des nouvelles.

Louis reçut la lettre et s'inclina.

— - Ce billet? dit M™ Geoffrin au moment où il passaitprès d'elle.

— Je ferai parler le soldat ! dit Louis en s'élançant au dehors.

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