LES ANCIENS
Il était trois heures et demie, rien ne se décidait nettement encore. Le général Bonaparte se promenait à pas précipités dans le salon du palais de Saint-Cloud réservé au commandant des forces militaires. Son esprit rapide, ennemi des lenteurs parlementaires, ne pouvait comprendre ces hésitations des conseils.
— De deux choses l'une, s'écriait-il, ouïe gouvernement actuel est bon ou il est mauvais. S'il est bon, il faut le maintenir à tout prix; s'il est mauvais, il faut le changer sans perdre une minute. Quoi ! l'opinion émise hier n'est-elle plus celle d'aujourd'ui? Le pays attend, il attend avec calme et confiance, mais ces agitations des conseils peuvent détruire et ce calme et cette confiance. Encore une fois, il faut agir ! L'inaction est le plus désastreux des états pour la France.
— Eh bien! agissez, général Mit Sieyès. Le général se leva précipitamment.
— Je vais au conseil des Anciens ! dit-il à son état major, qui m'aime me suive! %
11 y avaitdans la voix, dans le regard, dans le geste, l'indication d'une telle résolution, que tous, sans hésiter, se précipitèrent à la suite du général.
Au moment de pénétrer dans la salle du conseil, Bonaparte rencontra Augereau ; celui-ci hésitait encore sur le parti qu'il devait prendre.
— Les affaires sont embrouillées, dit-il en secouant la tête.
— Elles étaient en plus mauvais état a Arcole, el vous devez vous en souvenir! répondit Bonaparte.
— C'est vrai! dit Augereau en s'effaçani pour laisser passer son chef.
Le conseil des Anciens, depuis l'ouverture de sa séance, étail dans un état de surexcitation pouvant présager les événements les plus graves. Les interpellations s'étaient croisées dans tous les sens : un membre venait d'annoncer que les Cinq-Cents prêtaient un nouveau serment à la Constitution ; eei t. • annonce avait augmenté le trouble. Ces prestations perpétuelles de serment qui indiquaient le peu de confiance que Ion av. ut dans le serment prêté,
puisqu'on était obligé de le renouveler sans cesse, trou Liaient les consciences et détruisaient toute sécurité. tin ce moment la démission de Barras l'ut transmise of-
lieieiiement au conseil, puis à celle démission se jo ivut celles de Siej es ei de Roger Ducos. i'es démissions
étaient attendues, 61 cependant leur lecture produisit un
effet profond.
— 11 faut se b.'iier de pourvoirai! remplacement des directeurs démissionnaires ! s'écria une voix.
— Qu'est-ce que c'est que cela, dit-il, un nègre? (Page 242.)
— Il faut envoyer un message aux Cinq-Cents I » ajouta une autre.
En cet instant on entendit dans les couloirs un grand bruit d'armes froissées, de talons de bottes éperonnées résonnant sur les dalles. L'assemblée tout entière tressaillit. Les portières de tapisserie se soulevèrent, et le général Bonaparte apparut, vêtu de son simple et sévère costume d'Egypte, avec son habit à larges basques et ayant son riche damas suspendu à son cordon de soie cramoisie. Sa tête était découverte et ses cheveux plats encadraient sa figure pâle, mais si énergiquement caractérisée.
Les nombreux officiers, formant le magnifique état-major qui l'entourait, demeuraient à l'entrée de la salle. Quant à lui, il s'avança seul à la barre, au milieu d'un silence général.
— Représentants ! s'écria le général en domptant son émotion, vous n'êtes point dans des circonstances ordinaires, mais sur un volcan!
Des murmures éclatèrent, tous formant un concert d'assentiment.
— Permettez-moi de vous parler avec la franchise d'un
soldat, avec celle d'un citoyen zélé pour le bien de son pays, reprit le général, et suspendez, je vous prie, votre jugement jusqu'à ce que vous m'ayez entendu. J'étais tranquille à Paris, lorsque je reçus le décret d* conseil des Anciens qui me parla de ses dangers, de ceux de la République. A l'instant j'appelai, je retrouvai mes frères d'armes, et nous vînmes vous donner notre appui, nous vînmes vous offrir les bras de la nation parce que vous en étiez la tète !
« On parle d'un nouveau César! ajouta-t-il, on répand que je veux établir un gouvernement militaire. Si j'avais voulu opprimer la liberté de mon pays, si j'avais voulu usurper l'autorité suprême, plus d'une fois, dans des circonstances favorables, n'ai-je pas été sollicité de la prendre?... Après nos triomphes en Italie, j'y ai été appelé par le vœu de la nation, j'y ai été appelé par le vœu de mes camarades, par celui de ces soldats qu'on a tant maltraités depuis qu'ils ne sont plus sous mes ordres, de ces soldats qui sont obligés encore aujourd'hui d'aller faire dans les département de l'Ouest une guerre horri- ble, que la sagesse et le retour aux principes avaient calmée, et que l'ineptie ou la trahison viennent de rallumer.