‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 195 sur 220 · LE CAFE MINERVE · texte numérisé non relu

LE CAFE MINERVE

Le café Minerve était situé à l'extrémité du boulevard Beau marchais, Net était d'autant mieux achalandé qu'il était le lieu de rendez-vous habituel de tous les Parisiens voyageurs désirant faire une excursion jusqu'à Saint-Mandé, Viencennes et même Saint-Maur-les-Fossés.

Devant le café, sur la chaussée du boulevard, stationnaient jour et nuit, deux longues files de voitures de toutes dimensi ons. de toutes formes, de toutes couleurs, ornées sur les côtés et à l'arrière de leur caisse de l'un de ces numéros gigantesques, noirs sur fond blanc, qui indiquaient une voiture à volonté, ("étaient de véritables coucous dans toute la pittoresque acception du mot.

Le café Minerve était flanqué de deux boutiques de marchands de vin, qui. l'une à droite, l'autre à gauche, ne désemplissaient pas plus que l'étaàlissement qu'elles encadraient : mais si c'étaient les voyageurs qui garnissaient les banquettes du café, c'étaient les cochers des coucous qui faisaient la fortune des deux marchands de vin.

Due le nombre de disputes et de rixes qui avaient lieu les cocùers eux mêmes, serait > ., impossible.

Tous les matins, l'agitation qui régnait à cet endroit du boulevard était grande, mais ce matin du 20 brumaire auquel nous sommes arrivés, l'agitation était plus grande encore. Les événements accomplis laveilleausoiràSaint- Cloud étaient alors dans toutes les bouches, et Paris entier était à l'affût des nouvelles.

Du cimetière de la Madeleine à la place de la Bastille les boulevards étaient envahis par la l'ouïe des curieux ; mais plus on approchait du grand quartier populeux du faubourg Saint-Antoine, plus la foule était serrée, et de\ant le café Minerve elle était tellement compacte, que l'on avait peine à circuler, car les coucous encombrant la chaussée rendaient le passage plus étroit.

Devantla porte du café, au milieu d'un groupe, un soldai de taille colossale pérorait, gesticulait, concentrant sur lui l'a Mention de tous : c'était Rossignolet.

■«- Oui, que j'étais à Saint-Cloud ! disait -il, et j'ai tout vu comme je vous vois, et la preuve, c'est que le général a eu celui de me donner une cuisse de poulet pour mon dîner, à moi qui vous parle !

— Il a dîné avec le général! s'écrièrent quelques voix a\ ec admirai ion.

— Quand je dis que j'ai dîné, je pourrais dire que j'ai soupe, continua le major, ou même que j'i

il était comme qui dirait trois heures du tua

— Alors, dit, une \ o.\, nous avons trois consuls maintenant?

— Oui. Le généra] Bonaparte, Le citoyen Sieyès ef lo citoj en Roger Ducos.

El la Constitution?

— Nous en aurons une autre et une lionne.

in ce moment huit heures du matin sonnèrent. Rosei-

i tressaillit et se tournant vers plusieurs hommes

ton poi I >nt l'uniforme des soldats de la République, qui

ibl dan le café, il leur ut un geste Impérieux,

To i e levèrent ensemble : Ro signolct app< la

et paya, puis avisant un cocher de coucou qui brandissait son fouet :

— As-tu une bonne bête? lui cria-t-il.

— Capable de te mener rondement sur le chemin delà gloire et de la victoire ! répondit le cocher.

— On n'a pas besoin d'elle pour ça, mais nous traînera-t-elle tous jusqu'à Vincennes, c'est tout ce qu'on lui demande

— Montez et vous verrez ! Cocotte galoppe comme pas une !

— En route alors !

Les soldats s'avancèrent vers l'un des coucous et gravirent lestement le marchepied de fer au moyen duquel on pouvait se hisser dans l'intérieur du véhicule.

Pendant ce temps Rossignolet était revenu vers le café et avait pénétré dans la salle. Gorain et Gervais étaient assis au fond prenant chacun leur tasse de café au lait. Gorain trempait ses mouillettes avec amour dans la crème frelatée (c'était Gervais qui devait payer 1 quand la main puissante du major tomba sur son épaule.

— En route! dit-il, il est l'heure !

— Ah ! fit Gorain avec joie. La partie va commencer?

— Oui, on n'attend plus que vous, les camarades sont dans le coucou.

— Nous sommes prêts! Viens-tu, Gervai ; ?

— Le temps de payer !

Et tandisque le bonnetier cherchait dans sa bourse, Rossignolet s'approcha du maître de l'établissement qui se tenait près du comptoir, sa serviette sous le bras, et il lui parla à voix basse.

L'autre fit un signe affirmatif, quitta la salle et revint presque aussitôt portant dans ses bras un paquet volumineux, plus long que large et enveloppé dans une couverture rayée. Rossignolet prit le paquet en adressant un signe de remerciement au maître du café et il s'en retourna auprès de Gorain et de Gervais.

— Venez! leur dit-il.

— Tiens ! dit Gervais, qu'est-ce que tu portes donc sous ton bras?

— C'est un paquet de gaules pour abattre des noix.

— Des gaules! dit Gorain. Ah bien! Elles sont joliment dures!

Et il touchait du doigt le paquet que tenait le major.

— Elles sont excellentes, vous verrez! c'est moi qui les ai choisies! dit le major-

— Dieu! allons-nous nous amuser! s'écria Gorain avec expansion.

Rossignolet les conduisit à la voiture. Les deux bourgeois montèrent et se placèrent sur la banquette de devant. Le major s'assit auprès d'eux et déposa le paquet à ses pieds.

— A Vincennes ! cria-tol au cocher.

— Hue, cocotte ! hurla le cocher en faisant pleuvoir une grêle de coups de fouet sur la maigre échine d'un pauvre cheval alezan qui aurait pu danser dans ses brancards comme Gervais dans une des manches de son habit.

Tout d'abord, le cheval ne bougea pas : il reçut la grêle de coups de fouet avec une impassibilité de statue : il ne tenta pas le plus petit mouvement. Le cocher fouettait toujours. Alors deux amis, deux autres automédons, le fouet à la main, se placèrent de chaque côté de la pauvre bête, et tandis que le cocher du haut de sa banquette attaquait le cheval dessus, les deux autres l'attaquèrent dessous.

Ce fut un concert de claquements de fouet à rendre sourd l'homme le plus solidement doué sous le rapport des organes de l'ouïe.

— Mais... mais... dit Gorain ému, non pas de pitié pour le cheval, mais de crainte pour lui-même, mais ne tapez pas si fort ! s'il allait s'emporter!

— Il n'y a pas apparence, dit Rossignolet.

— Hue ! criait le cocher, hue, Cocotte !

Soit effet de la persuasion causée par les paroles entraînantes de son maître, soit désir, assez compréhensible, de se soustraire à la grêle de coups de fouet qui pleuvait

sur elle; soit, ce qui est moins probable, le sentiment du devoir, Cocotte lit un mouvement indiquant qu'elle était vivante... elle secoua la tête et remua l'oreille droite.

— Hue ! hue ! vociféra le cocher en tenant le manche de son fouet par les deux mains.

— Hue! criaient les autres ni redoublant d'ardeur. Une douzaine d'antres cochers se réunirent derrière la

voiture et se mirent à pousser avec un ensemble auquel ne résista pas Cocotte. La voiture la poussant, elle se décida à faire quelques pas eu avant.

Les efforts redoublèrent de tous côtés. Alors Cocotte pritune espèce de petit amble qui n'avait rien de chevalin.

— Là ! çà y est ! dit le cocher.

Les coups de fouet cessèrent et le coucou roula entraîné par Cocotte cette fois. La machine était montée et elle marchait.

— Quel beau temps, compère ! disait Gervais.

— Superbe ! répondit Gorain. Dieu de Dieu ! allons-nous nous amuser !

— Ali! je m'en promets, moi, du plaisir!

— A-t-il fini le gros père avec son air de ne pas y toucher! dit un soldat en riant,

— Dame ! fit Gorain flatté de l'observation, j'aime les petites promenades du matin!

— Comme celle-ci. hein?

— Mais oui.

— C'est une vraie partie de plaisir! ajouta Gervais.

— On verra si les camarades de là-bas en diront autant.

— Les camarades ? dit Gorain avec étonnernent.

— Eh oui ! dit un autre soldat à la mine farouche, ceux qui nous attendent !

— Comment, vous croyez qu'il y en a qui nous attendent!

— Farceur! dit le soldat croyant à une plaisanterie, sois tranquille, ils n'attendront pas long! unps!

Rossignolet se mordait la moustache pour ne pas rire. Il n'avait pas prévenu ses camarades de l'ignorance où étaient Gervais et Gorain du luit véril djlc de la promenade. Les deux bourgeois étaient convaincus qu'ils allaient,par ce beau temps, faire un déjeuner sur la mousse,

— Ah! murmurait le major en lançant un regard obli-, que sur ses deux compagnons, ah ! vieux càrottiers, vouîi avez été les amis d'un tas de canailles !... Jacquet a eu une fière idée de m'apprendre cela, vous aurez de l'a ïr :ment pour votre argent et... j'ai mon idée, moi, ou verra.

— Ah! camarades, écoutez! dit un soldat qui avait acheté un journal et qui le parcourait depuis que la voiture s'était mise en marche, cela s'appelle : Ëintaphe d& nos trois sublimes Constitutions.

De rouages confus réunion étrange,

La première, à Paris, périt au 10 août;

La seconde, pétrie et de sang et de fange,

Sans avoir vu le jour, mourut sous le verrou.

La troisième semblait plu? forte et mieux conçue,

Mais partout invoquée et détruite partout,

Par de nombreux viols, en tout ses points rompue,

Elle vient d'expirer aux filets île Saint-Cloud.

Tous se mirent à rire. Rossignolet se pencha vers Ger vais :

— Et la jolie mignonne ? dit-il.

— Pas de nouvelles!... Comprend-on cela! répond i Gervais en levant les yeux au ciel. J'avais bien dit, moi que cet enfant-là ne serait qu'une ingrate!

— Une ingrate ! et pourquoi donc?

— Comment? n'a-t-elle pas abandonné la maison ? Une maison où...

— Elle a peut-être été enlevée de force.

— De force ! pourquoi? par qui?

Rossignolet parut réfléchir quelques instants.

— Il y a longtemps que tu connais Thomas ? demandat-il.

— Longtemps ?... non... il y a... qu'est-ce qu'il y a?... il y a un mois peut-être... n'est-ce pas Gorain?

— Dame!... dit Gorain, c'était... ah! attends donc! nous

BIBT-TAPTN

. fait connaissance avec lui le jour or) nous avons i i connais sance avec toi, à 1 1 porte dli pavillon de Hai e.

C'esi vrai, i i depuis ce momenl il a vu souven'1 la / i mi nonne?

Mais... non... du moins, je n'e crois pas ! dit Gervais Au reste, mon épouse sait cela mieux que moi... Ça ne m'inquièi i guère.

— Eh! cocher! cria un oldat, arrête donc! Qu'est-ce qu'on colle sur le mur que tout le monde lit en criant : bravo !

La voiture avait atteint le milieu du faubourg Saint-Antoine. Une masse de peuple était réunie en face d'une grande muraille sur laquelle on li ail toutes les proclamations affichées di puis la veille. C'était une dernière que l'on venait de placarder qui paraissait provoquer l'enthousiasme populaire.

— C'est la proclamaitibn des trois consuls 1 dit Rossiilet en se dressant pour mieux voir.

— Vive le général Bonaparte! crièrent les soldats.

La foule répéta le même cri. La voiture se remit en m a relie.

— Ah! dit un soldat, c'est qu'il sait tout faire, notre général.

— Et ceux de l'armée du Rhin qui ont l'air de dire que s'il gagne des batailles, c'est qu'il a une fière chance.

— Ceux-là sont jaloux de ne pas servir sous lui. D'ailleurs, ils ne l'ont pas vu à l'œuvre!

— Et nous allons les voir, nous!

— Ce n'est pas l'embarras, reprit un soldat, quand le a aal saura ce qui va avoir lieu ce matin, il ne sera pas

content !

— Pourquoi? dit Gervais, il n'aime pas ces petites parties de plaisir-là?

— Pas précisément. En Egypte il les défendait joliment.

— En Egypte, c'est différent, dit Gorain d'un air capable, il faisait si chaud que ce devait être plus dangereux.

— Le fait est qu'on mourait plus vite !

— Voyez-vous cela! Ah! il ne faut pas s'amuser dans les pays ehauds, j'en sais quelque chose ! dit Gervais. Tandis qu'a Paris... Regardez Gorain et moi, ça nous est arrivé assez souvent d" faire des petites parties comme celle-ci... et cependant nous ne nous en portons pas plus mal !

— Combien de fois ça vous est-il dtonc arrivé? demanda un soldat d'un air goguenard.

— Dame! dit Gorain, une trentaine de fois peut-être; n'est-ce pas. Gervais?

— A peu près.

— Bigre, quels gaillards!

— N.nis sommes comme cela, dit Gorain d'un air capable.

— Et avez-vous été blessé? demanda un autre soldat.

— Moi? jamais, dit Gervais. Au j'este je suis très pru- I at.

— Ah ! tu n'attaques pas?

— Attaquer! s'écria Gervais, jamais; je n'ai jamais attaqué personne!

— j'entends : tu romps e1 tu ripostes ; c'est un beau-jeu, e'ésl l" meilleur. El toi, gros papa ï

— Moi, dit Gorain, i : blessé une fois au doigi ; j'en

ai encore la cicatrice : c'< tait dans partie dans les

de Ville d'Avrays Dieu! me suls-je a m us.''! j'étais plus jeune-. Il 3 avait des d: s ; c'était avanl mon mariage.

i . m-! dil le soldai : el tu as été blessé .'

i lonirne i u \ ois.

El Gorain n trait le pouce de sa main droite, qui <-ilv,--

tivement, portail près delà phalangi une cicatrice très vr- Bible.

Comment 1 ip a\ iit-il été porté? dénia rida n n sol=

àat.

i m m 'la, dit i i' ira in je1 mon ttHVfccaii d'une

main, ma pomme de l'autre, - I i n voulant enlever les pépins..', crac.

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