‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 197 sur 220 · SUR LE TERRAIN · texte numérisé non relu

SUR LE TERRAIN

— M ,i-. citoyen tambour-major, si nous nous promenons maintenant, à quelle heure déjeunerons-nous doue?

— Tout ù l'heure, papa Gorain. La petite promenade d'abord, la gobichonade ensuite. Rien ne creuse l'estomac comme un peu i"«*efei*« au préalable de chaque repas, ûr donc cxerciçons-nous !

— Mais, mon estimable ami, je n'aperçois pas même l'ombre d'un bouchon dans le voisinage, dit une voix piteuS' .

-- Peu importe l'ombre du bouehon, pourvu que l'on ait la personne d'une bouteille-, illustre père Gervais, bonnetier mes amours

— Mais la personne de la bouteille...

— Oïl aura sa visite.

— Mais j'ai l'estomac creux.

— Histoire de folâtrer un brin pour mieux eonustiquer ensuite.

— Mais on aurait pu...

— Mais... mais... mais... mais... vous m'ennuyez, estimable^ pekins! s'écria Rossignolet.

Puis, s'adressant au cocher :

— Arrête ta carriole ! ajouta-t-il. C'est ici que nous te quittons.

Le i lier obéit et le coucou demeura stationnaire!

C'ctaii vers le milieu du bois, dans l'avenue de Nogentsur-Marne, au point où cette avenue se bifurque pour envoyer un de ses bras vers Joinville d'abord et Saint- Maur ensuite, que la voiture s'était arrêtée.

Rossignolet sauta lestement à terre : Gervais et Gorain le suivirent plus lentement, puis tous les soldats descendirent sautant comme une nuée d'écoliers en promenade.

— Passe-moi les joujoux! dit le major à l'un des soldats demeuré le dernier dans la voiture.

Celui-ci ramassa le paquet enveloppé d'une couverture, que Rossignolet avait déposé dans le fond du coucou.

— Les joujoux! murmura Gervais à l'oreille de Gorain. Quels joujoux? A quoi donc allons-nous jouer?

— Je ne sais pas! répondit Gorain. mais je suis sûr que ce sera amusant. J'ai remarqué qu'il n'y a rien d'aussi aimable que MM. les militaires quand ils le veulent... Je suis certain qu'ils auront inventé quelque chose de drôle...

— C'est malheureux seulement qu'on ne commence pas par déjeuner.

— Est-ce que tu as l'estomac qui te tiraille?

— Cui

— Et moi aussi.

— Eniin ! ça ne peut pas être long! mais si j'avais su, j'aurais mis; un petit pain d'un sou dans ma poche.

Pendant ce temps Rossignolet réglait ses comptes avec le cocher qui, îemontant dans son véhicule, remit Cocotte en mouvement *près de pénibles efforts et retourna vers Vincénnes en frisant claquer son fouet et en criant de distance en distance :

.— Paris!... Paris.

Les soldats, demeurés *rnls, gesticulaient, sautaient, (basaient, faisaient des appels du pied dans l'intention évidente de rétablir la circulation du sang vivement compromise par le voyage en conçoit

— Dieu de Dieu! dit Boraio, allons-nous nous amuser!

— Oui! dit Gervais, mais je ne jBBaa pas les amis, moi!

— Quels amis?

— Eh bien, eeiix que le major a dit que nous trouverions au bois.

— C'est ma foi vrai!

— Ils sont en retard !

— Oh! nous ne les attendrons pas longtemps! dit Rossignolet, qui avait entendu.

— Bugre dis bigre! Tu «S lièremen? .pi ■!•«.. .-.'•. l'aneien! dit l'un des soldats en tapant sur le dos de Sénêai

Oh! m le unis bourgeois en pliant sous la main qui lui étreignait l'épaule. No tape donc pas si fort! Je suis

très doilillel, le

— Vois-tu ça, mon bonhomme! s'éeriale soldaten riant. Tu as peut-être un rhumatisme!

— Je le qraiiK !

— Heureusement que c'est à l'épaule gauche, car si c'était;'! la droite, ça pourrait être gênant, surtout pour tout a l'heure.

— Oh ! non! dit Gorain.

— Mais si... à moins que tu ne sois gaucher... Serais-tu gaucher?

— Moi ? pas du tout ! s'écria Gorain. Je suis même bête comme tout de la main gauche.

— Et de la droite ?

— Oh ! de la droite... de la droite? dit Gorain fort embarrassé pour répondre.

— Nous allons voir ça, gros papa, reprit le soldat en riant. Ah ! gaillard ! Il paraît que tu caches ton jeu sous un air de sainte nitouehe! Une! deux! là! ah! ah !... Paremoi ça...

— Veux-tu te taire ! veux-tu te taire!... je n'aime pas qu'on me chatouille! cria Gorain en rompant, tandis que le soldat lui portait des bottes avec son index allongé.

— Sacrebleu ! disait Rossignolet en frappant du pied. Il paraîtrait voir (pie nous sommes subséquemment en a i i née, car les camarades ne sont pas encore venus.

— C'était-il bien ici? demanda un soldat.

— Eh oui! pas à se tromper: au coin de la route de Xogent et de celle de Saint-Maur, en face de la route de Fontenay. Voilà la route de Nogent, voilà celle de Saint- Maur, voici celle de Fontenay; donc, c'est bien ici!

— Mais, dit Gervais, si nous ne les attendions pas!

— Comment ! SX le soldat.

— Ah ! voilà les camarades ! lit un autre soldat qui avait fait quelques pas vers Vincénnes et qui interrogeait la route.

Cette nouvelle causa une certaine émotion parmi les compagnons de Rossignolet. Tous se redressèrent, détirèrent leur uniforme et se donnèrent enfin ce que le troupier nomme dans son langage pittoresque le suprême coup de /ton, coquetterie du brave en présence du danger qui vient, et qu'il veut recevoir comme une belle attendant son amant.

En ce moment, un couplet chanté à tue-tête par une douzaine de voix plus discordantes les unes que le9 autres retentit au loin. L'allée, qui formait alors un coude, ne permettait pas aux regards de s'étendre.

Le chant se rapprochait rapidement, et, au tournant de l'allée, on aperçut des uniformes. Une douzaine de soldats, marchant bras dessus, bras dessous, et tenant toute la largeur de la chaussée, s'avançaient sur une mèmeligne, soulevant un nuage de poussière.

Les amis de Rossignolet imitèrent aussitôt cette manœuvre, et se placèrent également sur une même ligne, barrant la route à vingt pa>. Gorain et Gervais étaient sur le flanc gauche de cette ligne, faisant tache à la suite de tous ces uniformes.

En apercevant Rossignolet et les siens", les nouveaux venus interrompirent aussitôt leur chant et continuèrent a s'avancer, mais dans l'ordre le plus partait et en observant le plus profond silence.

Arrivés à dix pas de la ligne stationnaire, ils s'arrêtèrent et saluèrent militairement, salut qui leur fut aussitôt rendu.

Puis Rossignolet s'avança sortant du rang; le vieux bri- -nhep avec lequel il s'était querellé en fit autant, et les deux hommes se rencontrèrent à égale distance des deux petites troupes.

— Ousqu'on va se donner le coup d'étrillé? dit le brigadier en frisant sa moustache.

— Ousqu'on va se repasser le coup de torchon? répondit Rossignolet en renchérissant sur l'expression; mais je connais un endroit propice.

— Mènes-nous-y.

— Par file à gauche alors.

— A gauche, par quatre! dit le brigadier.

Les deux hommes se mirent en marche ; les deux petîtes troupes les suivirent aussitôt.

Rossignolet avait confié à l'un de ses compagnons le paquet enveloppé de la couverture qu'il avait pris dans la voiture.

Un soldat venu avec le brigadier portait également un paquet de même forme et de même dimension ; mais ce paquet était enveloppé dans un grand manteau de cavalerie.

—Tiens! dit Gorain àGervais, ils ont aussi des joujoux, les camarades.

— Naturellement, dit un soldat qui avait entendu; chacun dit la sienne et chacun a les siens !

Gorain regarda comme quelqu'un qui ne comprend pas très bien.

Rossignoletetle brigadier s'enfonçaient sous bois, dans la direction de Fontenay.

Les deux amis marchaient côte à côte, Gervais semblait tout guilleret : Gorain chantonnait une complainte qu'il avait apprise jadis pour les grandes circonstances, les noces, par exemple, et comme Gorain avait une grande puissance de poumons, comme il criait, qu'il beuglait même d'une façon remarquable, ses amis disaient de lui : Il a de la voix ! ce qui le flattait infiniment.

Convaincu de ses talents musicaux, il n'était pas fâché de se faire admirer parles soldats ses compagnons, et il chantait à demi-voix dans l'espérance qu'on solliciterait la voix haute, ce qui lui eût permis de déployer la splendeur de son organe. Effectivement, dans un tel moment, cette gaieté du bourgeois attira l'attention de ceux qui l'entouraient.

— Je disais bien que c'était un vieux pourfendeur du temps jadis! murmura un soldat.

— Quel gaillard! dit un autre.

— En avant la romance !

— Dis donc ! eh ! vieux, tu vas peut-être en chanter une autre tout à l'heure.

— Ah ! dit Gorain en s'interrompant, je ne sais que cellelà, mais quand je l'aurai finie, je la recommencerai!

— C'est ça, vieux lapin !

— Comme ces soldats sont aimables! dit Gervais à son ami.

— Adorables ! répondit Gorain, flatté des compliments qu'il venait de recevoir, je suis enchanté d'être venu !

— Et moi aussi!

— Je prévois une succession de plaisirs! Ah! Gervais! Quand je vois les militaires de près, comme ça, il y a des moments où je voudrais être soldat!

— Pas moi, dit Gervais. Je n'aimerais pas être soldat... général, je ne dis pas!

— Oui, mais quand on se bat!

— Oh! dit Gervais, je serais bien tranquille! si j'étais général, je ne me battrais jamais. Je ne pourrais pas. Tu sais l'effet que ça me produit : une bataille, ça me rend malade, ainsi!

— Moi, dit Gorain, ce que j'aimerais, si j'étais militaire, ce serait d'avoir un plumet : je trouve ça gracieux, mais je voudrais en avoir un qui traînât par terre:

— Avec tout ça, dit Gervais, quanddonc déjeune-t-on?

— Le fait est que j'ai l'estomac creux!

— Et moi donc!

— Ah! reprit Gorain avec un accent de satisfaction, voilà que nous nous arrêtons! C'est donc ici que nous allons déjeuner!

— Oui ! voilà un soldat qui défait le paquet où il y a la nourriture.

— Et le major qui ôtc son habit pour mieux manger!

— J'ai envie d'en faire autant!

— Et moi aussi!

— Bah! à la campagne!

Etles deux bourgeois, enchantés de latournurc quepre- Daientlea choses, se mirenten devoir de Be préparer à faire fète au repas. Rossignolet et le brigadier venaient effecti-

vement de s'arrêter, et tous deux paraissaient inspecter soigneusement le terrain.

— Ils cherchent de bonnes places pour s'asseoir! dit Gorain.

— Eh bien, cherchons-en aussi! ajouta Gervais.

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