‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 198 sur 220 · LA RUE DES MAUVAISES-PAROLES · texte numérisé non relu

LA RUE DES MAUVAISES-PAROLES

A l'heure où s'accomplissaientles deux scènes racontées dans les précédents chapitres, la première dans la maison de Saint-Mandé, la seconde dans le bois de Vincennes, une troisième, tout aussi intéressante pour les événements de ce récit, s'accomplissait en plein Paris, non loin de ce quartier des Halles, toujours remuant, toujours agité.

Deux hommes, marchant côte à côte, venaient de s'engager dans la rue des Mauvaises-Paroles, débouchant par la rue des Bourdonnais. Une gargote de repoussante apparence ouvrait sa porte hospitalière au rez-de-chaussée d'une maison noircie par le temps et qui s'élevait au centre de la rue.

Les deux hommes s'arrêtèrent devant cette porte et l'un fit signe à l'autre d'entrer.

— C'est ici, Pick? dit l'un.

— Oui, Cassebras 1 répondit l'autre.

Une salle enfumée, basse et mal éclairée, s'étendait jusqu'à une cour d'où elle tirait plus d'ombre que de lumière. La salle était déserte. Les deux hommes allèrent s'asseoir dans un angle devant une table.

— Du vin ! dit Pick.

— Non, *dit vivement Cassebras.

— De l'eau-de-vie alors?

— Pas davantage.

— Pourquoi ?

— Je ne veux pas boire.

Pick fit un geste d'impatience et comme une servante accourait :

— Rien! lui dit-il, mais on payera tout de mémo.

La servante s'en retourna sans insister. Pick regarda longuement Cassebras :

— Tu hésites ? lui dit-il.

— Non, répondit le fort de la halle, mais je n'ai pas besoin de boire pour agir.

Pick se rapprocha de lui :

— Songe à ce qu'a dit Thomas, continua t-il à voix basse, et rappelle-toi que jamais Thomas ne manque à sa parole. Le 20 brumaire, t'a-t-il dit, Rosette sera libre, Rosette sera à toi, mais Spartacus sera mort!

Cassebras poussa un rugissement sourd.

— Veux-tu que Rosette soit libre? poursuivit Pick; veux-tu qu'aucun obstacle n'existe plus entre toi et elle? l'aimes-tu toujours enfin!.... réponds!

— Oui, murmura Cassebras.

— Alors il faut que Spartacus meure... mais qu'il meure aujourd'hui...

— Aujourd'hui: répéta Cassebras.

— Avant la nuit venue... Ce soir, Thomas part. Tu ne Je reverras pas auparavant; si Spartacus est encore vivant et si tu laisses partir Thomas... Rosette est perdue pour toil

Cassebras heurtait ses poings l'un contre l'autre.

— Décide-toi, c'est l'instant I poursuivit Pickd'une voix pressante. 11 faut que Spartacus meure, tu l'as promis; tiendras-tu ta promesse?

— Oui, dit Cassebras après un silence.

— Avant, deux heures il sera mort?

— Oui.

— Comment t'y prendras-tu?

— Je ne sais pas.

— Ne vas pas l'étrangler dans la ruel

— Comment veux-tu que je fasse?

— Écoute, continua Piok en se rapprochant encore, veux-tu que je te donne un bon avis?

— Oui, dit Cassebras, qui paraissait sous l'empire de l'émotion la plus violente.

— D'abord, répète-moi que tu es bien décidé.

— Je le suis.

Pick regarda fixement le fort de la halle.

— Cette maison, reprit-il après un silence, cette maison dans laquelle nous sommes est à nous. Ce sont des amis qui 1 habitent et ici nous sommes les maîtres absolus.

— Ah ! fit Cassebras en se rapprochant à son tour.

— Tu es décidé à tuer Spartacus et tu ne sais comment t'y prendre? Je vais sortir, tu attendras seul ici, et dans une heure Spartacus viendra te retrouver.

— Qui l'enverra?

— Je me charge de cela. Il viendra, tu monteras avec lui au premier étage ; j'aurai donné des ordres... Là, tu trouveras une grande pièce dont les murs sont assez épais pour étouffer le bruit d'une lutte et celui des cris...

— Ah ! fit encore Cassebras.

— Tu comprends?

— Oui... mais... je ne pourrai pas !

— Tu ne pourras pas? s'écria Pick avec violence.

— Non, je le sens, je ne pourrai pas!... Jamais je ne pourrai frapper lâchement Spartacus !

— Eh bien, tu le combattras en faeel N'es-tu pas le plus fort?

— Je ne pourrais pas non plus !

— Pourquoi?

— Spartacus a donné du pain à ma mère... Je me laisserais tuer...

Pick fit un geste d'impatience.

— Mais alors comment agiras-tu? reprit-il.

— Je ne sais pas, dit Cassebras avec un air presque hébété.

— Tu ne pourras pas le frapper?

— Non... je le sens... j'aurais beau le promettre, je ne pourrais pas... Voir couler son sang... le voir agonir sous ma main... Je ne pourrais pas !... je ne pourrais pas !

— Eh bien, dit Pick, si tu ne t'en charges pas, un autre s'en chargera.

Cassebras saisit le poignet de son interlocuteur et restreignant avec violence :

— Tu sais ce que j'ai dit, dit-il avec des éclairs dans les yeux, tu sais ce que j'ai juré? Spartacus est à moi! S'il y en avait un autre qui osât porter la main sur lui, cet autre-là je l'écraserais !

— Bien! bien! dit Pick en essayant de se dégager, je sais que tu t'es réservé Spartacus; mais, je te le répète, il est l'heure d'agir. Si Spartacus est vivant ce soir, le chef part sans que tu saches où retrouver Rosette. Lui seul a le secret et ni toi ni moi ne savons où est le chef à cette heure, ni toi ni moi ne pourrons le voir s'il ne veut pas être vu !

Cassebras fit un signe affirmatif.

— Aimes-tu Rosette? reprit Pick.

— Oui! dit Cassebras.

— Alors il faut que Spartacus meure, et puisque toi seul peux le tuer, tue-le!... tu as deux heures pour agir!

— Je ne pourrai pas voir couler son sang !

— Étrangle-le I... étouffe-le!

— Je ne pourrai pas porter la main sur lui! Pick écumait d'impatience.

— L'heure s'écoule, dit-il, que veux-tu faire?

— Je ne sais pas!... Ah! si je pouvais tuer Spartacus sans le toucher!...

— Tu le ferais?

— Oui.

— Sans hésiter?

— Oh! je le jure.

L'œil de Pick lança un élair.

— Alors il va mourir ! s'écria-t-il.

— Comment? dit Cassebras.

— Par le poison !

Le fort de la halle fit un mouvement brusque, mais il se contint. Un rayon lumineux, qui venait de passer sur son visage s'éteignit avant que son interlocuteur eût pu

remarquer cette expression étrange qui avait pour un moment métamorphosé et comme poétisé la physiono mie du colosse.

— Le poison ! dit-il en redevenant parfaitement calme, je n'en ai pas !

— Tu en auras!

— Quand?

— Dans deux minutes, attends-moi.

— Où vas-tu?

— Je ne sors pas de la maison. Attends-moi, te dis-je.

— Je vas prendre l'air dans la rue, dit Cassebras, j'étouffe ici ; je ne suis pas encore habitué à tuer les gens, moi, ça me fait mal !

Pick haussa les épaules.

— Sois ici dans cinq minutes ! dit-il.

— J'y serai ! » répondit Casgebras.

Pick s'élança, traversa la salle et disparut, après avoir ouvert une porte située au fond du côté de la cour; Cassebras, lui, avait été ouvrir celle donnant sur la rue.

Le fort de la halle sortit, et commença à marcher comme un promeneur incertain de l'endroit vers lequel il dirigerait ses pas. Il remonta la rue en se dirigeant vers celle des Lavandières : là, il tourna à droite, paraissant moins obéir à sa pensée qu'au besoin de chercher un courant d'air plus vif pour y baigner son front, dont les veines saillantes semblaient des cordes bleuâtres se détachant sur une peau chaudement carminée et ruisselante de sueur.

Au coin de la rue des Lavandières et de celle des Deux- Boules était le tonneau d'une ravaudeuse qui, en dépit des orages révolutionnaires, était demeurée depuis dix années fidèle à son métier et à son poste. De huit heures du matin à six heures du soir, la vieille femme ravaudait régulièrement dans son tonneau, quelque temps qu'il fit. Tout le quartier la connaissait.

A l'heure où Cassebras se promenait, en longeant les maisons, la ravaudeuse travaillait donc avec son entrain ordinaire.

Le fort de la halle avait la main droite enfoncée dans la poche de sa culotte : en passant devant le tonneau de la ravaudeuse, il retira sa main, et une bille roussâtre, de fausse agate, comme celles avec lesquelles jouent les enfants, vint tomber sur les genoux de la vieille femme.

Cassebras continua sa marche lente et indécise. Arrivé à la hauteur de la rue Jean-Lantier, il tourna sur lui-même et revint sur ses pas. Il repassa devant la ravaudeuse, il atteignit la rue des Mauvaises-Paroles, et il rentra dans le cabaret- gargotte.

A peine en franchissait-il le seuil, qu'un homme assez mal vêtu, un nègre de la plus belle apparence, sortit d'un cabaret de la rue Perrin-Gasselin, chantonnant un air à la mode et roulant avec vivacité ses gros yeux blancs, à l'expression intelligente.

Débouchant dans la rue des Lavandières, avec les allures d'un homme que le bon vin vient de mettre en goguette, le nègre traversa tout droit et alla presque se heurter dans le tonneau de la ravaudeuse.

— Ohé, la mère! cria-t -il d'une voix avinée, est ce qu'il y a du liquide dans ton tonneau ?

— Qu'est-ce que c'est, mal-blanchi ? dit la ravaudeuse eu relevant son nez pointu, sur lequel se dressait une paire de lunettes de proportion gigantesque.

— Je demande s'il y a de quoi boire dans ton tonneau?

— On tâche qu'il y ait de quoi manger. Est-ce que tu as de l'ouvrage à me donner ? Le citoyen porte peut-être des bas de soie? on ne sait pas.

— Tu raccommodes les bas ?

— Et proprement ! regarde un peu cette maille ! Est-ce relevé, ça ? Faut-il de bons yeux pour une pareille reprise? Eh ! regarde donc, vieux moricaud !

La ravaudeuse leva le bras et mit sous le nez du nègre une paire de bas de soie à laquelle elle était en train de travailler. Le nègre repoussa les bas, qui lui effleuraient le visage. Dans ce geste, les deux mains se rencontrèrent.

— Allons ! reprit le nègre, puisqu'il n'y a rien à boire

l:il!I-TAPIN

il me bon tonneau, je tn« le mettrai pas en per«ôl Adieu, la mère

— Adieu, mal blanchi ! »

Le nègre tourna bot lui-même e ftescendit la rue des Lai indières. il a'avail pas l'ait dix pas <j n'il porta la main droite are, comme pour se caresser le nez : ses

doigts étài in entr'ouverts et Bes yeux purent examiner

dans la paume de la main une bille de fausse ag; [Ui

s'y trouvait enfermée.

Le nègre reporta la main à la poche de sa culotte : un éclair rapide venait de jaillir de sa prunelle et une expression de joie et de triomphe avait envahi sa physionomie.

Pressant sa marche, il gagna rapidement la rue Saint- Honoré qu'il suivit dans la direction du palais National. S'élançant dans la rue de Richelieu, il atteignit la rue Neuve-des-Petitos-Champs. et se dirigeant en homme connaissant parfaitement ce quartier de Paris , il se trouva bientôt au carrefour Gaillon.

■Une maison de belle apparence se dressait en face de lui : sans hésiter, il franchit le seuil d'une porte cochère.

— Eh ! moricaud ! où vas-tu? cria le concierge en sortant précipitamment de sa loge.

— Le docteur Corvisart ! dit le nègre !

— Il vient de rentrer, mais il ne reçoit pas !

— C'est ce que je vais voir ! » dit le nègre en franchissant rapidement les marches d'un magnifique escalier de pierre.

LES PREjnERES ARMES DE GORAIX ET DE GERVAIS.

Sur la gauche de la route de Nogeni^sur-Marae (en face l'endroil où l'on a depuis creusé le lac), il existe un quadrilatère qui avait alors pour limites, au nord: Fontenaysou> I e mur du pare; au sud : la grande route; à

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