‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 200 sur 220 · LA CONSTATATION · texte numérisé non relu

LA CONSTATATION

Il était quatre heures et demie, on était alors à l'époque des jours des plus courts de l'année, le ciel était sombre et la nuit descendait rapidement. Dans les anciens quartiers du vieux Paris surtout, l'obscurité était presque complète.

Une voiture venait de s'arrêter devant la porte de la

mBI-TAPIN

gargote de la rue des Mauvaises-Paroles : cette voiture était une équipage de bonne maison, mais moins cependant un véhicule de luxe qu'un véhicule utile : c'était bien certainement la voiture d'un médecin ou d'un homme d'affaires.

La portière s'ouvrit, un homme s'élança lestement sur le pavé : c'était le citoyen Thomas; mais un autre le suivit aussitôt : c'était docteur Corvisart.

- C'est dans cette espèce de taverne que vous l'avez fait transporter! dit le docteur, en lançant un regard de dégoût sur la boutique à l'apparence misérable.

— Naturellement, docteur, répondit Thomas : puisque c'est en franchissant le seuil de la porte de cette taverne que le malheureux est tombé.

Thomas poussait la port i du cabaret.

— Entrez, docteur! ajouta-t-il en s'effaçant. Corvisart franchit le seuil de cette grande salle dans

laquelle nous avons assisté, quelques heures plus tôt, à la conversation entre Pick et Cassebras. Alors la salle était déserte, mais à ce moment elle était pleine ; toutes les tables étaient envahies par une population de dîneurs et de dîneuses dont les aspects plus hideux les uns que les autres eussent pu donner une idée juste du degré de dégradation auquel peut descendre l'espèce humaine.

Là où a été bâtie la rues des Mauvaises-Paroles, était jadis une sorte de place, faisant partie du royaume des Argotiers, et qui avait été l'une des vingt-six cours des miracles qui pendant des siècles avaient été, dans Paris, les résidences priviligiées des bandits, des voleurs et des assassins ; mais, même à l'époque où elle justifiait sa plus hideuse renommée, la eour des miracles des Lavandières (ainsi qu'on la nommait) n'avait pu renfermer une troupe d'apparence plus effrayante que celle des gens qui se pressaient le 20 brumaire dans la salle enfumée de la gargote.

Les quinquets venaient d'être allumés, et les mèches fumantes répandaient une odeur nauséabonde qui se mélangeait désagréablement aux parfums plus qu'équivoques se dégageant des mets sans nom qui encombraient chaque table,

Le tumulte était grand : consommateurs et servantes s'adressaient de ces phrases vigoureusement accentuées qui excluent toute idée de mutuel respect. C'était un charivari horrible éclatant au milieu d'une atmosphère empestée, à la lueur douteuse de lampes répandant leur rouge clarté comme un pâle soleil d'hiver au milieu d'un nuage épais de brouillard.

Corvisart s'était arrêté sur le seuil de la porte et demeurait comme suffoqué. Le docteur, habitué à vivre au milieu des spectacles les plus poignants, habitué à parcourir journellement tous les rangs de la société, le docteur sentit son cœur se soulever de dégoût dans sa poitrine.

- Venez! venez, docteur! dit vivement Thomas qui parut s'apercevoir de ce qui se passait dans l'esprit de son compagnon.

Et refermant la porte, il entraîna Corvisart et lui fit rserla salle dans toute sa longueur. Buveurs et buveuses ne parurent pas accorder la moindre attention à deux hommes dont l'extérieur néanmoins contrastait si fort avec le leur.

Arrivé dans la cuisine, située au fond, Thomas désigna du geste un escalier construit en colimaçon et dont la rampe était garnie dans sa hauteur d'une sorte de draperie qui avait dû être rouge, a en juger par lestons qui couvraient encore quelques-unes des parties les moins réduites a l'état de loques.

Corvisart monta : Thomas le suivit. Au premier i deux portes étaient percées dans la muraille. fans la chambre se tenait un homme cour! ei gros, vêtu d'un

costume blam mme celui des cuisiniers, costume qui,

par on étal de délabre i de souillure, décelait <le

i breux services et un travail acharné de la part de

celui qui le portait.

Kh bien '.' lui dit Thomas.

— Il n'a pas fait un mouvement! dit l'homme en s'effaçant.

— Alors il est mort!

— Oh! j'en répondrais.

— Entrez, docteur! dit Thomas.

Corvisart pénétra dans une pièce très pauvrement meublée : un lit de sangle, une table de bois blanc, deux tabourets de paille, un mauvais poêle en faïence, au tuyau outrageusement contourné, composaient tout l'ameublement.

Une chandelle éclairait tout cela, chandelle plantée dans le goulot d'une bouteille, dont le suif avait coulé en abondance, décrivant sur le verre de fantastiques arabesques, et dont la mèche à l'extrémité charbonnée semblait implorer avec instance l'emploi des mouchettes de fer placées sur la table près de la bouteille.

Sur le lit, un homme était étendu : cet homme, qui gisait là tout habillé, portait le costume des forts de la halle. Il était sans mouvements, et ses membres paraissaient avoir la roideur cadavérique.

— Voilà le malheureux! dit Thomas.

Corvisart s'approcha du lit.

— Éclairez-moi! dit-il d'une voix brusque.

Thomas prit la bouteille servant de porte-chandelle et s'apprêta à éclairer le docteur.

Corvisart procéda à la constatation de l'état du fort de la halle avec ce calme imperturbable du médecin, même en présence delà mort. Il interrogea successivementle pouls, la poitrine, les tempes ; puis, après un minutieux et attentif examen, il laissa retomber le bras inerte qu'il avait saisi.

— Cet homme est mort ! dit-il, et la mort remonte à deux heures au moins.

— Cela est vrai, dit Thomas ; à quoi attribuez-vous cette mort?

— A la rupture d'un vaisseau; la mort a dû être foudroyante, instantanée...

— C'est cela, dit Thomas d'un air de grande bonhomie; quand je l'ai vu, ce pauvre garçon, il n'avait pas l'air d"y penser : il était là à causer, et crac... tout à coup il s'est affaissé sur lui-même...

— Où causait-il? demanda Corvisart.

— Dans la rue, là, avec moi.

— Ah! vous le connaissez?

— Mais oui, j'ai été à sa noce il n'y a pas si longtemps^ c'eet Spartacus, le fort de la halle, celui qui a épousé la, belle écaillère, vous savez, celle qui a été si singulièrement enlevée.

— Oui... oui... je sais, dit le docteur.

— Je nel'avais pas vu depuis cette nuit-là même, quand je l'ai rencontré aujourd'hui, il y a deux heures dans cette rue. Je lui ai demandé de sis nouvelles, il m'a répondu; nous avons parle de Rosette. 11 avait l'air tout pâle; je lui ai demandé ce qu'il avait, il m'a répondu qu'il n'avait pas mangé depuis la veille. Le chagrin d'avoir perdu sa femme lui coupait l'appétit J'ai voulu le faire dîner devant moi, et, comme je ne \ oyais pas d'autre endroit que cet établissement, je l'ai invité à entrer. Il a accepté, il est entré et, comme il venait de franchir lu seuil de la porte, il est tombé foudroyé Le maître de l'établissement et moi l'avons transporté dans cette chambre; croyant d'abord aune indisposition, nous avons employé tous les moyens pour essayer île le l'aire revenir, et ce n'est qu'après avoir usé de tout, et ne voyant rien réussir, que j'ai couru vous chercher.

— 11 était trop tard ! dit Corvisart.

— Alors le pauvre garçon est mort?

— Et bien mort.

— il faudra faire la déclaration de décès demain matin, n'est te pas. docteur?

— Oui. .ht COH isart.

Thomas tira sa bourse de sa poche avec un embarras manifeste.

— Docteur, dit-il, des soins eoinnio ceux que vous

Camparini fit un pas en avant et abaissa sa lanterne. (Page 25!).)

savez prodiguer n'ont pas de prix, mais votre temps est précieux et le dérangement que je vous ai causé... Corvisart l'arrêta du geste.

— Je n'ai rien eu à faire, ditril, cet homme est mort! Le maître de la gargote, l'homme aux vêtements de

chef de cuisine, était entré doucement dans la pièce, à la •suit'1 de Corvisart et de Thomas ; il n'avait rien dit, mais il avait paru suivre avec le plus grand intérêt tous les détails de cette petite scène.

Tandis que Corvisart parlait, il s'était approché du lit et avait examiné le cadavre. Quand on avait couché Spartacus, on avait rejeté le drap au pied du lit. Le corps étant demeuré habillé n'avait pas eu besoin d'être recouvert, de sorte que le drap demeurait tamponné aux pieds du fort de la halle.

Par un mouvement machinal ou plutôt par suite d'une étrange habitude passée dans nos mœurs, l'homme prit le drap, le remonta et couvrit la tête de Spartacus.

Corvisart fit un geste d'impatience et, repoussant le gargotier, il rabattit le drap.

— Sotie manie! dit-il. Je vous défends, à vous comme

aux autres, de jamais enfouir sous les draps le visage d'un mort.

Puis, se retournant vers Thomas :

— Puisque je n'ai plus rien à faire ici, dit-il, je vous quitte.

Et il se dirigea vers l'escalier qu'il redescendit. Thomas l'accompagnait.

— Demain matin, dit Thomas, j'irai faire la déclaration de mort à la municipalité. Vous viendrez la signer, docteur?

— Sans doute, dit Corvisart en montant dans sa voituiv.

La voiture s'éloigna rapidement. Thomas la regarda jusqu'à ce qu'elle eût disparu, puis rouvrant la porte de la gargote et avançant seulement la tète :

— A l'heure ! dit-il à un homme qui dînait assis à la première table.

— Bon ! fit l'autre.

Thomas referma la porte et s'élança dans la rue; se dirigeant au milieu de ce dédale de ruelles qui formaient alors le quartier des Bourdonnais avec une habileté décelant une connaissance parfaite des lieux, il atteignit la

vue de la Tour-Saint-Jacques-la-Boucherie. Une voiture attelée de deux chevaux vigoureux attendait au coin de la rue des Arcis.

Thomas ouvrit la portière de cette voiture e1 s'élança dans l'intérieur; le véhicule partit aussitôt rapidement entraîné el sedirigeant vers la place de la Bastille.

i i, homme était enfoncé dans l'un des angles de cette voiture. Thomas s'assit près de lui.

— C'esl bien, dit-il d'une voix sifflante, tu as exécuté mes ordres, je tiendrai mes promesses; Spartacus est mort, et bien mort !...

Un tressaillement violent du compagnon de Thomas interrompit celui-ci.

— Tu regrettes ce que tuas fait? reprit Thomas avec un accent railleur; tu aimerais mieux voir vivanl l'heureux époux de la belle écaillère?

— Non ! dit l'homme en se remettant.

— Je disais donc, poursuivit Thomas, que je tiendrai ma prome se, Casscbras! Spartacus est mort, ta main ai pas Failli en lui versant le poison; cette nuit tu seras libre d'appprendre cette mort à Rosette, car tu la verras.

— Je verrai Rosette ! s'écria Cassebras.

— Oui.

— Je lui parlerai !

— Certainement, puisqu'elle te suivra.

— Où donc est-elle?

— Oh ! fit Thomas en souriant, maintenant je puis te le dire, car maintenant, Cassebras, tu es bien réellement des nôtres! Rosette est à Saint-Mande!

• ■■bras lit un geste comme pour ouvrir la portière et s.' précipiter. Thomas le retint d'une main ferme.

— J'ai encore besoin de toi ! dit-il.

— Où allons- nous ? demanda Cassebras.

— A Vincennès d'abord, à Fontemvy après, à Saint- Maie !.'• ensuite.

La voiture, entraînée rapidement au grand trotde son attelage, venait d'atteindre la rue Saint-Antoine. Les ureni alors redoubler de vitesse.

r, ebras s'étaii rejeté dans son coin et ne paraissait plus disposé a parler; Thomas regarda le cadran de sa montre..

— Cinq heures moins un quart, dit-il, j'arriverai à temps.

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