LE TERRAIN DU DUEL
La voiture qui emportait Camparini et Cassebras avait (rapidement dépassé la barrière de la ville et elle courait, au grand trol ' ;\, dans la direction de Vin-
I .'i dépassa bientôt pour s'avenlurer dans le bois, .tiers plongé dans une obscurité complète, car la nuit était venue et pas une étoile ne brillait au eiel.
Arrivée au milieu de la route de Nogent, la voiture ■'arrêta brusquement, et Camparini, ouvrant la portière, - lan sur 1 - sol en faisant signe de la main à Cassebras I de dem urer sur sa banquette.
mparini était immobile à l'endroit même où il était traissanl écouter avec une attention profonde. Bouta coup il t, approcha son oreille de la terre
droite, et parut redoubler d'aï
11 demeura ainsi l'espace île quelques minutes. Le sii le plus profond régnait autour de lui. Camparini se Redressa avec le geste d'un homme qui croit s'être npé.
— C'est quelque cavalier rentrant au quartier, murmura-t-il.
Puis, se retournant vers la voiture :
— Attends i i. '1 '-H an cocher.
11 disparut - t pas fait vingt pas dans
qu'un bruit de branches cassées frappa son
— Qui va là'.' <lit Camparini en s 'arrêtant.
— Moi, maître, répondit wne voix.
IUne on tu milieu de l'obscurité.
— Roquefort, dit Camparini.
— J'ai la lanterne; faut-il éclairer? demanda Roquefort.
— Non, pas de lumière qui puisse attirer les regards. Au • reste, je n'en n: connais le bois, < iens.
i n î continua sa marche suivi par Roquefort. Tous deux s'enfon :èrenten appuyantà gauche; ils marchèrent ainsi durant dix minutes à peu près sans échanger une parole, enfin Camparini s'arrêta. Les deux hommes étaient -■tiers au milieu d'une petite clairière, carie ciel apparais- . .-t sur la masse noire ne se découpaient pas les bran :h s dénudées des arbres.
— C'est ici ? dit Roquefort.
— Oui, répondit Camparini en promenant autour de lui un regard investigateur qui s'efforçait de percer les ténèbres.
Tout autour de la clairière on pouvait voir les silhouettes des arbres, qui formaient comme une ronde de spectres gigantesques enceignant la terre que recouvrait un lit épai- de feuilles sèches.
Cà et la. 'Mi ib-pit de l'obscurité, l'œil, en s'habituant aux ténèbres, pouvait distinguer des masses noirâtres éparpillées sur le terrain de la clairière; il était impossible
de définir ce que pouvaient être ces masses qui paraissaient s'étendre sur deux lignes différentes.
— La lanterne, dit Camparini.
Roquefort présenta à son compagnon une lanterne sourde. Camparini fit jouer le ressort de la trappe et la lumière jaillit, répandant au loin sa clarté.
Camparini fit un pas en avant et abaissa sa lanterne; alors un horrible spectacle s'offrit aux regards des deux hommes, et certes il fallait qu'ils s'attendissent l'un et l'autre au hideux tableau qu'ils allaient contempler pour ne manifester aucune émotion.
En &ce d'eux, sur la terre humide, à leurs pieds, gisait un double rang de cadavres, des flots de sang inondaient les feuilles sèches, el ce sang coagule parla fraîcheur de la nuit formait ça et là des mares présentant l'aspect de larges taches brunes.
Tous ces cadavres étaient a demi vêtus; tous portaient un pantalon d'uniforme el une simple chemise ouverte sur la poitrine. Des épées gisaient à côté de chacun ; quelques-uns étreignaient même encore de leurs doigts crispés et glacés le manche de ces épées dont la pointe s'étendait menaçante.
Les cadavres n'étaient pas placés en face les uns des autres : ils étaient bien sur deux lignes, mais jetés çà et là à intervalles inégaux
Tous les visages de ces cadavres avaient un caractère martial, tous avaient une expression de colère, froide chez les uns, dégénérant en rage chez les autres, mais qui décelait évidemment que la mort qui avait roidi ces membres, pâli ces visages et glacé ces corps était venue à la suite d'un combat.
— Il y en a beaucoup, dit froidement Camparini en se tournant vers Roquefort.
— 11 y en a sept! dit celui-ci.
— Un tiers! combien de chaque côté?
— Trois du enté du brigadier et quatre de l'autre, mais il y a eu huit blessés dont la moitié au moins ne reviendra pas.
— Et lui, où est-il?
— Là-bas, le troisième à droite.
Camparini s'avança encore éclairant ce champ de meurtre. A l'endroit que lui avait désigné Roquefort un corps était étendu : la chemise était, fermée sur la poitrine, mais une énorme tache de sang coagulé qui devait coller le linge à la chair couvrait tout le torse.
Au reste, cette blessure n'était pas la plus terrible ni la plus effrayante qu'offrit ce corps sans mouvement.
Le bras gauche du cadavre était passé sous le tors.-, le droit était appuyé contre la terre et les doigts de la main étreignaient le manche d'une épée dont la hum.' était en-
i] teinte de sang. Une forêt de cheveux d'un brun roux ombrageait le front, le recouvrant et s'étendant jusque sur les yeux. Des moustaches énormes, extraordin; i j i . - 1 ) t longues, descendaient Justine sur les épaules, mais une affreuse blessure rendait ce visage horrible à voir. La pointe d'une épée était entré dans là joue, à la hauteur delà bouche, et déchirant cette joue avait atteint l'œil qu'elle avait fait sauter de son orbite.
Une mare de sang s'était répandue sur cette tête mutilée, et imprégnant moustaches et cheveux les avait collés et roidis, rendant le visage méconnaissable. C'était épouvantable à voir.
Le cadavre était de taille gigantesque; les jambes étaient revêtues de culottes collantes en peau blanche, soutachées d'or aux coutures et garnies sur les cuisses d'arabesques artistement tracées. Des bottes noires à glands d'or, des bottes à la <nuvaroiif, comme on disait alors, chaussaient des pieds énormes.
En face de ce cadavre, mais un peu sur la droite, gisait un autre corps ; ce corps était celui d'un homme d'un § ge respectable, mais à la physionomie expressive; il portait la culotte et les bottes d'ordonnance dans la cavalerie française.
Celui-là ne portait la trace que d'une blessure, mais l'effet de cette blessure avait dû être foudroyant, car à
on juger par sa position c'était le cœur qui avait été atteint.