PÈRE ET FILS
— Oui, continua Charney en se croisant les bras sur la poitrine, oui, je me reconnais coupable de quelques-unes de ces accusations, comme. je nie être coupable des autres. Non, je n'étais pas parmi les assassins que mademoiselle Amélie a vus; non, je ne suis pas coupable de la tentative d'empoisonnement dont madame Geoffrin a été victime.
— Mais, Ferdinand! vous savez où il est? s'écria Dupuytren.
— Je l'ignore.
— Allons donc ! répondez !
— Je l'ignore, reprit Aimibal. mais je le saurai.
— Quand ?
— Cette nuit marne, avant que les douze heures que j'ai demandées à madame Geoffrin ne soient écoulées.
— Mais cette lettre que vous avez remise a. sa mère, comment l'avez-vous eue?
— Je la tiens de celui-là même qui a fait tomber Ferdinand dans le piège dont U a été victime.
— Pourquoi vous l'avoir remise à vous ?
, — Parce que je suis l'ami de ceux-là, je suis affilié à leur bande.
Un frémissement d'horreur accueillit cette terrible déclaration, faite avec un sang-froid effrayant.
— Voulez vous des prem es? dit Annibal d'une voix sifflant ■ 3 en donner d'in u ■ îles.
Prenant dans sa poche nue liasse de papiers, qu'il ten
dit a inan r • 1,'a u I 11 i lea 11 :
Examinez ces actes, poursuivit Annibal; ils ont été dressés par un de vos clercs, donl la disparition a dû vous inqu était celui qui avait été chargé de Taf-
ia re des traites. I isez!
Maître Raguideau parcourait les papiers qu'il froissait d'une -. ulsive.
— Et qu ■ voulez- vous faire de cela? s'écria' enfin l'honnête tabellion.
— Faire signer ces actes par madame Geoffrin, répondit Charney
— Impossible!
— La vie de son tils répond de son obéissance et de celle
fille!
l'n --iience glacial suivit ce rapide échange de paroles; puis, Charney, reprenant, expliqua très-clairement le but df s deux actes qu'il avait apportés.
La stupeur était générale : l'anxiété, la douleur, la colère, la terreur se reflétaient sur tous les visages. Amélie avait des spasmes nerveux qui secouaient tout son corps. Annibal détournait les yeux d'elle comme s'il eût craint de contenipler la souffrance de la pauvre enfant.
— Ah ! reprit-il en dominant du regard tous ceux qui l'entouraient, vous tous qui êtes ici, la famille Chivry exceptée, vous m'avez accusé successivement de tous les crimes; vous m'avez cru coupable d'assassinat, de faux, de vol, d'empoisonnement, et aujourd'hui que je vous dis que vous ne vous êtes pas trompés, aujourd'hui que j'avoue une partie de ces crimes, nous semblez frappés de stupeur? Ne trouvez-vous pas l'aveu assez grand? Si j'eusse été innocent de toutes ees accusations, que n'auriez-vous pas à vous reprocher à cette heure, vous tous qui avez douté de moi. Ne vaut-il donc pas mieux pour vous-mêmes que je sois coupable?
— Monsieur! monsieur! s'écria Corvisart. une telle scène ne saurait se prolonger; justifiez-vous!... prouvez que nous nous sommes trompés, que vous venez de vous tromper vous-même, prouvez-nous cela :
— Et si je ne le fais pas?
— Si ce que vous avez dit est vrai, nous vous devons à la justice.
— Et le serment prononcé par madame Geoffrin, le lui ferez- vous trahir?
Madame Geoffrin s'élança vers M. de Charney :
— Vous êtes libre ! dit-elle, ce serment, je le tiendrai !... d'ailleurs, la vie de mon tils en dépend... Mais par grâce! par pitié! mettez fin à cette scène ! nous souffrons trop!
— Ah! dit Annibal; vous souffrez en me sachant coupable ? Songez donc à ce que j'eusse souffert, moi, depuis un mois, si j'eusse été innocent!
— Mais enfin que voulez-vous ? demanda M. d'Adoré.
— Je veux que vous m'écoutiez, dit Annibal d'une voix ferme, car ce que je vous ai dit n'est que le prologue de ce qui me reste à dire!
Et, d'un geste impérieux, le jeune homme contraignit tous ceux qui l'entouraient à reprendre place.
Il demeura un moment immobile, puis, s'avaneant vers Amélie qui était en proie à la plus violente douleur, il se laissa glisser à genoux.
— Mademoiselle, dit-il d'une voix extrêmement douce, votre cœur est brisé!... Pardonnez-moi le mal que je vous cause, mais je dois parler ainsi que je le fais... Attendez encore pour me juger!... D'ailleurs, songez que dans tous les cas et quoi qu'il arrive, votre frère sera près de vous dans quelques heures. Que cette pensée soit votre consolation !
L'accent avec lequel furent proférées ees paroles avait quelque chose de tellement suave, de tellement charmant que tous les auditeurs se regardèrent comme s'ils eussent
eu peine à comprendre. Madame Gco/1'rin joignit les mains.
— L'homme qui nous a sauvés si généreusement ne saurait être un misérable! s'écria madame Chivry emportée par l'émotion.
— - Non ! non ! ajouta son mari.
— Attendez pourjuger! reprit Annibal.
Il avait repris sa place devant la cheminée.
— L'histoire que j'ai à vous raconter remonte à près de dix ans, dit-il, et elle se passa sur les côtes de Syrie.
Un soir, un homme d'un âge mûr, à la physionomie intelligente et noblement expressive, se promenait sur le pont d'un navire en compagnie d'un jeune homme, âgé au plus de dix-huit ans.
C'étaient le père et le fils, c'étaient MM. de Charney. On était alors en 1791, et le navire abord duquel se trouvaient les deux gentilshommes était l'un de ces petits bâtiments comme il en foisonne sur Les côtes de la Syrie, contenant huit à dix hommes d'équipage, et faisant d'ordinaire le service entre Latakien et Alexandrie, tout en touchant le long de la route à chaque point important de la côte.
Au moment où on allait arriver à Beyrouth, le pilote mourut; il fut empoisonné par l'un des hommes de l'équipage, qui lui-même mourut à Beyrouth durant les heures de relâche qu'y passa le navire. On embarqua un autre pilote et un autre matelot, puis l'on reprit la nier.
MM. de Charney avaient à bord pour six millions de ' pierreries qu'ils devaient à la générosité du shah de Perse; personne autre que les deux propriétaires ne de- ' vait connaître la présence à bord de cette fortune immense. Le père et le fils avaient donc tout lieu de se croire en pleine sécurité.
Un soir une tempête s'éleva; durant plusieurs jours elle ne discontinua pas. Les hommes de l'équipage étaient épuisés. Le pilote embarqué à Beyrouth se nommait ' Powski ; l'autre matelot s'appelait Ali.
Un matin, quelques heures après le lever du jour, ! MM. de Charney étaient dans leur cabine, secoués parla mer en fureur et se demandant à chaque minute si le na- i vire n'allaitpas être englouti.
On frappa à leur porte et l'on entra : c'était Ali, le ma- [ telot récemment embarqué avec le pilote. Il avait le visage bouleversé, les yeux hagards, l'air épouvanté.
— Messieurs, s'écria-t-il, les misérables matelots, qui devraient tout faire pour sauver le navire, méconnaissent leur devoir: ils se croient perdus, ils désespèrent de leur salut et ils se sont enivrés pour ne pas avoir peur. ; En ce moment ils sont ivres, incapables de rien faire, et cependant il faut agir, car la tempête redouble de rage. Le pilote est à son poste, je suis seul : voulez-vous me prêter votre aide pour essayer de nous sauver tous?
MM. de Charney se précipitèrent sur le pont. La tempête était horrible; le ciel était noir, le vent furieux, la mer se ruait avec des mugissements effrayants ; dans le lointain on pouvait apercevoir la silhouette d'un autre navire luttant également contre la tempête.
Ali posta, les deux voyageurs à l'avant du navire, puis il descendit sous prétexte de visiter la cale, car il craignait une voie d'eau.
MM. de Charney pèro et iils ne pouvaient quitter le
[i qui leur avait été confié, car il s'agissait du salut
du navire en maintenant l'un des cordages qui soutenaient la voile.
Dowski se tenait au gouvernail et ne proférait pas une seule parole. Enfin Ali reparut : il s'avança vivement vers les deux voyageurs. La tempête paraissait redoubler alors de violence. <>n apercevait a peu de distance, dans la brume, un point noir qui sortait de l'eau et dont l'écume îles vagues faisait encore mieux distinguer la teinte sombre.
L'écueil! recueil! cria Ali. Nous sommes perdus! nous allons sombrer!
i i adressant à M. de Charney fila :
- Cours auprès du pilote ! lui dit-il. Joins tes forces aux siennes... Je resterai ici avec ton père...
Le jeune homme s'élança... Comme il arrivait auprès du pilote, un cri déchirant lui fit retourner la tête... Il ne vit plus son père... Une vague énorme noyait l'avant du navire...
Le jeune homme se précipita sur les bastingages... Il aperçut, emporté par les flots, roulé par eux, se débattant et essayant de lutter contre la mort, son malheureux père que la mer allait engloutir...
Annibal s'arrêta : il paraissait manquer de forces pour continuer à parler. Il était entièrement pâle, les veines de ses yeux étaient horriblement gonflées, et une sueur abondante perlait sur son front.
Depuis qu'il avait commencé à parler, un changement s'était opéré dans l'expression de ceux qui l'écoutaient.
Les révélations terribles que venait de faire Annibal avaient tout d'abord excité l'indignation, la colère, le mépris des amis de madame Geoffrin : un même sentiment d'horreur leur avait fait détourner- leurs regards de cet boni nie qui ce décla [uem t associé de bandits
infâmes, alors que, pour obéira l'engagement pris par la ma iresse de la maison, il avait fallu se résoudre à l'écouter.
Mais a mesure qu'Annibal avait parlé, à mesure qu'il s'étaitavancé dans le récit entrepris, ses auditeurs avaient peu à peu changé d'attitude. On comprenait au début, écouté attentivement, que la suite de l'histoire de MM. de Charney allait bien certainement jeter une vive lumière sur ces événements ténébreux. Chacun examinait l'orateur avec une attention profonde...
— Cet homme est-il donc coupable?
Personne n'osait formuler cette question à l'oreille de son voisin, personne n'osait se l'adresser à soi-même, et cependant elle était dans tous les regards rivés sur Annibal, et quand, vaincu par une émotion poignante, alors que le jeune homme parlait de la mort de M. de Charney. il s'arrêta, manquant de forces, un même élan faillit faire tendre vers lui ces mains qui tout à l'heure s'en éloignaient avec dégoût et horreur.
Annibal redevint maître de lui-même, et, parvenant à dominer son émotion :
— En voyant l'effroyable danger que courait son père, continua Annibal, le fils de M. de Charney eut un moment de vertige. Il demeura glacé par la douleur et dans l'impossiblité de tenter un geste pour porter secours au malheureux que la mer entraînait.
Cet état de prostration dura J'espace de quelques secondes à peine... un craquement terrible, une secousse effrayante rendirent au jeune homme conscience de la situation. Le navire venait de heurter un écueil... une pointe de rocher était devant lui... le jeune homme pouvait s'y cramponner, et peut-être là attendri' un secours que le navire que l'on avait remarqué au loin et qui s'était avancé rapidement aurait probablement pu lui donner... Mais il vit son père entraîné par une vague, il entendit son cri d'appel... il n'hésita pas... il s'élança à la mer et bientôt il fut près du vieillard... quelques brasses les séparaient à peine...
Alors s'établit entre ces deux hommes une de ces luttes sublimes, telles que l'œil du divin maître peut seul contempler, car ces luttes-là ont toujours lieu loin du regard
des hommes, et en lace des grands spectacles de la nature.
Lecourant, le vent, les vagues poussaient les deux nageurs vers la cote, qui était encore cependant a une assez
grande distance. .. près de trois lieues I...
Le Iils avait saisi son père par ses vêtements et le suppliait, de se cramponnera lui. Le vieillard le repoussait avec «les efforts héroïques :
— Je te ferai périr Misait-il. Les forces m'abandonnent, et tu ne pourras me sauver en te Sauvant... Laisse-moi mourir, mon iils. et tâche de gagner la terre...
Ces paroles étaient prononcées par phrases hachées dont le vent et le bruit des vagues emportaient la moitié...
BIBI-TÀPIN
Le jeune homme, sans répondre, ne voulait pas abandonner son père, et, réunissant ses forées, il le soutenait malgré lui...
Oh ! je vous le jure, ce devait être une grande et noble scène que celle qui se passait alors sur la mer en furie. Ces deux hommes étaient là en face de la mort, et, à cette heure suprême, il n y avait dans leur cœur que des pensées d'amour et de générosité...
Annibal s'arrêta encore. Tous ceux qui l'entouraient étaient haletants, frémissants, n'osant l'interroger ni le presser de continuer.. Il devait beaucoup souffrir, carses traits étaient affreusement tires et contractes.
« Quelles expressions pourrais-je trouver pour peindre cette situation poignante, reprit-il enfin. La langue est trop pauvre, et à peine la palette serait-elle assez riche... Une demi-heure s'écoula en efforts prodigieux, en lutte incessante, en combat d'un héroïsme sans nom...
Enfin M. de Charney père, se sentant épuisé, ordonna à son fils de l'abandonner... Le fils refusa d'obéir :
— Nous mourrons ensemble! dit-il.
La terre éi lit éloignée, la mer plus furieuse, le ventplus violent, la t impête plus horrible... On sut plus tard que le navire avait voulu tenter de sauver les deux naufragés dont, du haut de sa dunette, on pouvait suivre la lutte courageus< . mais trois fois les embarcations qu'il voulut lancer à la mer furent submergées...
Le temps s'écoulait, aucun secours n'était à espérer, la mort était imminente...
— Sauve-toi! je le veux, je te l'ordonne! s'écria M. .1.' Charney en s'efforçant de repousser son lils et de le dégager de son propre poids.
Le jeune homme luttait avec l'énergie du désespoir.
— Non! non! répéta-t-il; nous mourrons ensemble, je ne t'abandonnerai pas !
— Mourir!... toi!... si jeune!... et pour me sauver! répétait M. de Charney avec des élan s de désespoir effrayant Tout a coup, un bout de vergue pass i prè d'eux ; ils s'en saisirent. Malheureusement, ce bout de vergue était trop faillie pour les porter tous deux : il eût basculé sous le poids. Le jeune homme voulut faire monter son père à cheval sur cette vergue que la Providence avait fait voguer vers eux. M. do Charney déçlaraêtre trop faible pour parvenir à se hisser au milieu de ces vagues furieuses qui se ruaient de toutes parts.
— Enfourche ce morceau de bois, dit-il à son fils, attache-toi solidement avec ta ceinture. Tu auras alors les deux mains libres et tu pourras te soutenir.
Lefilsobéit : il n'avait pas à hésiter, chaque minute qui s'écoulait, c'était une avance donnée à la marche de la mort... Il parvint à se hisser et à s'attacher solidement sur la vergue, mais il comprit vite alors qu'un poids, quelque léger qu'il fût ajouté au sien, ferait sombrer le frêle radeau.
M. de Charney aussi l'avait compris... Voulant sauver son fils, il avait, dans ce moment suprême, trouvé assez d'énergie dans sa tendresse paternelle pour employer la ruse.
A peine le jeune homme fut-il attaché, qu'il se courba pour tendre ses mains à son père.
— Ce morceau de bois est trop faible pour nous porter tous deux! S'écria de Charney, Dieu l'a envoyé pour te sauver!... Dieu est bon!... Sauve-toi... vis... je le veux... je l'ordonne...
Une vague énorme arrivait : elle enleva sur sa crête M. deCharney. Ce mouvement le' plaça à la hauteur de son fils... Avec un geste plus rapide que la pensée, il saisit le jeune homme et l'embrassa en murmurant :
— Adieu, je te bénis !
Le fils voulut s'attacher à son père, il ne put y parvenir... la vague les séparait... M. de Charney disparaissait sous un Qot d'écume... Le jeune homme fit un effort pour s'élancer vers lui .. mai.s les liens qui l'attachaient à la vergue le retinrent...
— Mon père! murmura-t-il.
Et dompté par ces effroyables émotions, qui l'assail-
laient depuis un temps si long, il s'évanouit... Les vagues furieuses l'emportèrent.
l'enfant sans nom.
Annibal passa son mouchoir sur son front : sa respiration était devenue sifflante. Autour de lui, l'émotion avait augmenté dans des proportions témoignant de l'intérêt puissant que chacun apportait au récit entendu.
— Mon Dieu! mon Dieu ! dit madame Geoffrin, tout cela est-il donc vrai?
— Vous aurez les preuves indiscutables de ce que j'avance, madame, dit M. de Charney.
— Après ?... continuez ! dit M. Chivry, il me semble que je devine...
Annibal secoua la tête :
— Vous ne sauriez deviner! dit-il.
— Après?... après? reprit madame Chivry.
Amélie, les mains jointes, les regards douloureusement inquiets, n'osait prononcer une parole. Elle avait là», en face, devant elle, l'homme qu'elle aimait, dont elle avait eu la pensée de faire son époux, et elle était contrainte à se demander, du propre aveu de cet homme, si celui qu'elle' aimait n'était point un misérable et un infâme! La pauvre enfant souffrait, et souffrait cruellement.
Enfin, Annibal, qui n'osait regarder Amélie et qui détournait d'elle ses regards avec une obstination visible, Annibal reprit :
— Combien de temps M. de Charney fils, ou pour mieux dire M. de Charney, car il avait droit à ce titre étant désormais seul au monde de sa famille, combien de temps M. de Charney demeura-t-il évanoui, ballotté parles flots sur le bout de vergue qui fut son moyen de sauvetage? Il ne le sut jamais et jamais aucun être humain ne put le dire.
Quand il revint à lui, il sentit une chaleur intolérable qui lui brûlait les épaules... il ouvrit les yeux. Le ciel était d'un bleu céleste, de ce bleu que l'on ne contemple que sous la zone asiatique. Un soleil ardent, arrivé à son zénith, faisait tomber d'aplomb ses rayons sur la terre. Toute trace de tempête avait disparu, tout était calme.
Charney se dressa sur son séant [et regarda autour de lui comme un homme qui se réveille après un lourd sommeil et qui n'a pas encore parfaitement conscience de la situation.
11 était à demi couché sur un rocher... A sa gauche s'étendait une plaine, à droite la mer venait le baigner de ses vagues. C'était le soleil qui, en dardant ses rayons sur le rocher, avait tellement échauffé le granit sur lequel se trouvait étendue une couche de sel marin, que la chaleur trop forte avait causé une vive douleur au jeune , naufragé.
Tout d'abord Charney ne se rappela rien. Un léger incident vint le rappeler à la réalité : sa jambe droite était encore attachée au bout de vergue qui l'avait sauvé.
La mémoire lui revint et avec elle la douleur et les regrets .
— Mon père ! mon pauvre père ! murmura-t-il, c'est lui qui m'a sauvé!
Alors, obéissant à un pieux sentiment que vous comprendrez tous, Charney s'agenouilla et son premier acte en revenant à la vie fut une prière.
Comment avait-il été sauvé? Jamais il ne put le comprendre clairement. Le désastre avait eu lien à plus de trois lieues en mer. Quand il s'était évanoui, il était au moins à deux lieues et demie de la côte. Il se rappelait que c'était le matin, quelques heures à'peine après le lever du jour, c'est-à-dire vers sept heures, que le matelot Ali était venu les prévenir son père et lui.
Charney calculait que le temps écoulé, entre cet instant et celui oùavaitpérison pauvre père, pouvait équivaloir à près de trois heures de durée. Une heure et demie, deux
heure--- au plus, avaient donc pu s'écouler depuis l'instan/l où étaii mort M de Charnej e1 celui où le fils «le lu vie tinx • se iv\ cilluit sur la côte.
Charnej e leva et essaya de faire quelques pas : sa faiblesse étaii extrême. 11 fut obligé de s'a ur un
rocher.
Tout autour de lui, i - irds ne rencontraient qu'une plage aride, sans maisons, --uns végétation, sans rien qui put déceler la présence d'habitants, qu'une mer unie et calme, absolument déserte.
Où était-il? Charney ne pouvait même le supposer. Sur deux cents lieues d'étendue, les côtes de Syrie n'ont qu'un seul e1 même aspect. A l'exception des points sur lesquels s'ouvrent les ports et se dressent les villes, tout est uniforme, tout indique l'aridité et l'abandon. On dirait que la Providence s'est plu à placer entre la mer par laquelle pouvaient débarquer les aventuriers, et les magnifiques plaines de la Syrie et de la Perse, une barrière de désolation, comme l'avare qui, pour éloign envieux, cache son tré ifouit ses richesses der-
rière un mur de misérable apparence.
Charney devait dune absolument ignorer sur quel point de la côte il se trouvait. S'armant de courage, il marcha sous un soleil d'aplomb, sur une côte dénudée, sans trouver un puits ni un ruisseau, il se traîna péniblement toute la journée. Il ne trouva pas un fruit, rien qui pût lui permettre de soulager sa faim, ni d'étancher sa soif.
La nuit vint, Charney était épuisé. A bout de forces et
de courage, il se coucha sur le sable et un sommeil de
atit sur ses paupières. Combien de temps
dormit-il? 11 ne le sut pas encore.
11 fut éveillé par un grand bruit. Des Arabes l'entou-
Les tribus sauvages et pillardes du
i. qui égorgent sans pitié leurs ennemis ou les
emm ! nènt en ige.
Avant que Charney eût pu faire un mouvement, ni tenter de se défendre, il fut garrotté, enlevé, jeté sur un lu galop. Sans doute les Arabes veriaii ' di I <■ razzia dans les environs, car ils
geaient de richesses évidemment volées.
Charney fut emmené par eux au fond de l'Arabie. Il demeura de longues années en captivité. Enfin un chef arabe, qui l'aimait et qui avait su apprécier l'éducation européenne de son esclave, l'emmena avec lui à Damas, où il allait tous les cinq ans, et là, il lui rendit la liberté en lui donnant même une somme d'argent assez importante.
Charney remercia l'Arabe, et, sans perdre un instant, il se mit en route pour Beyrouth. Il n'avait qu'une p msée depui aie où il avait été fait orphelin,
pensée pieuse : il voulait savon qu'était devenu le
cadavi o père et s'informer si, rejeté sur la côte,
lit reçu une sépulture chrétienne. Or, Charne; rappelait [ue le matin même du naufrage, son père en relevanl le point sur une carte mari m-, avait estimé < 1 1 1 . ■ lenavire ut dû rebrousser chemin
lors a l i hauteur de Beyrouth. C'est pouril se diri rs cette i ï lie.
De Dama routh, il faut trai erser lo Liban. Char-
ma conna rfaitement ce pays. Depuis son arri-
c son père, c'est à dire depuis sa plus tendi il avait plusieurs foi ute la
la Pa i ine, le Liban et l'Anti-Liban. D'ailleui séjour forcé qu'il le faire durant de longues
para ■■ peuplades I ides, ai ail
tnentà la < ii du désert.
Forcé d'adopl ir li i les mœurs, les retenu le langagi lèm , ( barnej . donl le teint étaii
i ■, pmi\ : i smenl pa -- r pour un in-
ie que p ' un I ui | perdu ou ces clli
brûlants. I iue celui qu'il avail à faire n'avait
donc rien di lyani peur lui. n l'entrepril ivei
ardeur.
Monté sur un bon cheval que lui ai ail d
reux Arabe, armé du fusil ei du yatagan, Charney s'aventura seul dans le Liban, vivani du produit de sa e et couchant, la nuit venue, sur l'herbe de la montagne quand quelque berger ne lui bflfrail pas l'abri de sa tente.
Il venait de quitter Deïr-el-Kamar, la sauvage ville des Druses, et il descendait le versanl du Liban vers la côte, comptant arriver promptement à ]v> rnuth. Sun cœur palpitait en songeant qu'il allait revoir cette mer qui avait englouti l'homme dont il pleurait la perte si cruelle. En approchant de cette côte, but de son voyage, objet de ses vœux cependant, il sentait plus encore la solitude profonde faite désormais autour de lui. Charney était seul, sans parents, sans amis.
II ignorait absolument ce qui s'était passé en France; les dernières nouvelles" étaient pour lui de 1790 et il était alors en 1797.
Plongé dans ses réflexions douloureuses, pensa ni père dont il chérissait la mémoire, Charney descendait au pas de sa monture une pente rapide, quand tout à coup il entendit des détonations d'armes a feu retentir à peu de distance, et à ces détonations se joignaient de ces cris furieux comme ceux de gens qui attaquent, et d'autres cris plaintifs comme ceux de malheureux qui supplient.
Les bandits de toutes les races, de toutes les religions, de toutes les sectes, ont toujours abondé dans les montagnes du Liban. Rien n'est moins rare dans ces parages qu'un voyageur arrêt.' et égorgé.
Charney se précipita, espérant arrivera temps pour sauver quelque malheureuse victime des Druses ou des Arabes pillards. Au fond d'une vallée, il trouva un vieillard renversé, portant le costume juif, entouré de serviteurs tous à genoux et dans l'attitude de la prière. Puis autour d'eux une douzaine d'Arabes les fusils a tuant sans miséricorde.
Lorsque Charney arriva sur le lieu de la lutte, il roulait atteint par une balle. Charney se précipita sur li - a seurs : il en tua un d'un coup de fusil et en blessa deux autres avec son yatagan.
Cette attaque soudaine jeta la confusion parmi les bandits.qui ne croyant pas à la présenced'un seulhomn mirent à fuir, tandis que les serviteurs du juif, dont le courage avait été ranimé par ce secours inattendu se jetèrent à leur poursuite.
L'homme que Charney venait de secourir était un juif de Beyrouth nommé Abraham. Ce juif, extrêmement riche, allait de Beyrouth à Deïr-el-Kamar avec une cargaison de pierreries, et des bandits, informés de i . s'étaient
embusqués sur son chemin et l'avaient surpris pour le tuer et le voler. Le juif, grâce à l'intervention de Charney,
avait e, m i lises ; mai- il reçu une
blessure qui ne lui permettait pas de continuer sa route.
Contraint de retourner à Beyrouth, il supplia Charm l'accoi . et comme Beyrouth
but du voj âge de charney, il y consentit.
Charney, qui, gr i i séjour parmi les Arabe
c .h aitenl pa usa celle du juif et entoura le
vieillard des soins les plus empressés. On se remit en roule
Chane-, n'avait qu'une pensée, je vous l'ai dit, oel
bail <le\ .'nu le cadavre de son père, et s'il existait u i sur laquelle il eût la consolation de
pouvoir aller s'agenouiller. H pensa il interroger le juif.
— il y a longtemps que tu habites Beyrouth? lui deme nda-t-il.
— Trente ans, répondit Ibraham.
i u s e ii - nii ' supposer à Charnej qn
nom d' Ibrah un ne lui bsolument • tranger. Il
lui semblait que jadis son pèi I u linéique relation
d'affaires avec un homme portant ce nom.
— S'il y a trente uns que lu habiles Beyrouth, reprit-il, tu as dû connaître presque tous les voyageurs europ
qui ont séjourné dans cette ville.
— Je ne crois pas, répendit le juif, que depuis trente ans il soit passe un voyageur européen à Beyrouth sans que je le connusse.
— Te rappelles-tu alors' deux hommes, le père et le iiis. qui sont venus trois fois à Beyrouth, en 1787, en 1788 et en 1791 '.'
— Leur pays et leur nom?
— Cet déni deux gentilshommes français qui se nommaient Charney.
Le juif tressaillit.
— Charney, répéta-t-il. Oui, j'ai connu un Français de ce nom : il avait un Bis... mais tous deux .sont morts. Ils ont péri durant un naufrage devant Beyrouth, il y a six ou sept ans. Quelques jours après, on a recueilli leurs eada\ res sur la plage.
— Ah! s'écria Charney en saisissant les mains du juif. Le eada\ re de M. de Charney a été recueilli. Où l'a-t-on enterré?
— Dans le cimetière chrétien. Les autorités chrétiennes de la ville l'avaient réclamé et comme beaucoup l'avaient connu, beaucoup le suivirent jusqu'à sa dernière demeure. Son iils a été inhumé près de lui.
— Son fils! s'écria Charney avec étonnement. Mais son fils n'est pas mort!
— Si fait! On a retrouvé son cadavre à côté de celui de son père. Il était mutilé, défiguré, il avait été déchiré sur les rochers, mais cependant on put, il parait, constater son identité puisqu'il a été enterré près de son père.
Charney avait écouté ces paroles avec un étonnement profond. 11 ne dit rien au juif cependant.
On arriva à Beyrouth : Abraham souffrait beaucoup, et sa blessure, enflammée par la chaleur et la fatigue, prenait descarac rmants. 11 n'avait de remèdes à ses
souffrances q lans les soins nue lui prodiguait Charney
et qui le .au beaucoup. Aussi supplia-t-il son
eur d'accepter un logement dans sa maison et d'y vivre cornu.'' s il eû1 été son fils.
En arrivant a Beyrouth, Charney avait couru au cimetière chrétien. H avait trouvé la tombe de son père, il avait pleuré surcette tombe et il avait lu l'inscription constatant que le fils repost ut à côté du père. Et cependantee fils était vivant ! Qui donc avait été enterré sous son nom? qui donc avait eu intérêt à faire constater sa mort? Charney se perdait en conjectures.
Le narrateur s'arrêta alors comme s'il eût voulu reprendre haleine, et il posa la main sur son cœur pour en atténuer les battements. Il ne parlait plus, qu'on l'écoutait encore.
Madame Geoft'rin, surtout, semblait en proie à l'émotion la plus vive. Corvisart, Dupuytren et le notaire se regarit. M. d'Adoré se rapprocha d'eux : Où veut en venir cet homme? murmura-t-il.
— A nous dévoiler cyniquement quelque horrible mystère ! dit Corvisart.
— Peut-être! dit Dupuytren.
LXXU