‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 209 sur 220 · LA MORT DU JUIF · texte numérisé non relu

LA MORT DU JUIF

M. de Charney, ou du moins celui qui portait ce nom, rit signe qu'il allait continuer son récit :

— Avant d'aller plus loin, reprit-il, je dois vous rappeler, pour l'intelligence de ce qui me reste à vous apprendre, que M. de Charney le père avait reçu du shah dePer e six millions de pierreries en 1790, en récompense de l'exploitation d'une mine d'émeraudes qu'il avait su diriger au profit du gouvernement persan. Ces six millions étaient en émeraudes brutes, toutes enfermées dans douze sacs différents que Charney fils s'était amusé à confectionner lui-même.

Charney, demeuré seul au monde, n'avait pas eu un moment de regret pour ces trésors qu'il pensait, au reste, avoir dû être engloutis avec le na\ ire.

Son premier soin avait été de désirer faire constater son identité, mais tous les papiers lui manquaient. 11 n'avait rien, il ne possédait rien qui pût appuyer ses paroles alors qu'il si rail venu affirmer qu'il était bien le lils de M. de Chaîne) et. qu'il n'était pas mort.

11 cherchait en \ ain un moyen de l'aire jaillir la lumière et. de se présenter devant les autorités chrétienne,- de Beyrouth, pour les faire revenir sur la déclaration faite. Il n'y avait, plus alors de consul français dans la ville. Au reste, c'étaii en arrivant à Beyrouth seulement que Charne) avail appris la nouvelle de la révolution accomplie en France.

Tout en s'occupant de lui-même et de ses affairés, ' ii m ney continuait a prodiguer ses soins au juif qui n'avait d'autres consolations que celles données par son sain eur. Le blessé allait de plus mal en plus mal, et en dépit des efforts de Charney, il sentit sa fin approcher.

Un soir, Abraham était couché dans son lit, le visage pâli et les mains déjà glacées. Charney était assis au chevet du mourant, l'exhortant par de bonnes paroles et s'efforçant d'adoucir ses derniers instants.

— Je n'ai pas d'enfants, dit Abraham, j'ai légué ma fortune au fils démon frère de Jérusalem. Dans quelques jours ils seront ici, car je les ai fait prévenir que j allais mourir; mais je veux cependant, chrétien, te laisser un gage de ma reconnaissance. J'ignore qui tu es, mais je sais que tu es pauvre. Laisse-moi te faire un peu de bien en échange de celui que tu m'as fait. D'ailleurs, si je n'ai pas été dévalisé par les bandits, c'est à toi que je le dois, et, à bien prendre, les marchandises que tu as préservées devraient l'appartenir. Puis, je vais mourir, mes derniers vœux sont donc sacrés tu n'as pas le droit de me refuser.

Alors, Abraham indiqua au jeune homme une cachette dans laquelle il trouverait un grand coffre en bois.

— Apporte-moi ce coffre! lui dit-il.

Charney obéit Le juif prit le coffre, l'ouvrit et fit signe à son garde-malade d'approcher. Charney s'avança elle coffre ouvert, mais il n'avait pas fait trois pas qu'il poussa un cri terrible.

Le coffre contenait cinq sacs. Charney en saisit un qu'il brandit sous les yeux du mourant.

— D'où tiens-tu ces sacs? l'écria-t-il.

— Ces sacs ? répéta Abraham avec étonnement.

— Oui, ces sacs, qui doivent: contenir chacun des émeraudes brutes.

— Des émeraudes? dit le malade, comment sais-tu cela?

— Qui t'a donné ces sacs ? répéta Charney.

— On ne me les a pas donnés, on me les a vendus !

— Qui cela?

Le juif hésitait à répondre.

— Tu vas mourir! dit Charney, tu vas paraître devant Dieu! Ne mens pas, dis la vérité!

— Je les ai achetés à deux matelots, dit enfin Abraham.

— Qui se nommaient?

— Ali et Dowski.

— Ali et Dowski! les deux matelots embarqués sur le navire que montaient M. de Charney et son fils?

— Oui.

— Ils ne sont donc pas morts?

— Non.

— Et c'est après le naufrage qu'ils t'ont apporté ces sacs ?

— Oui.

Charney se frappa le front avec un geste de désespoir et de rage folle.

— Oh! s'écria-t-il, c'est Ali qui l'a assassiné, c'est Ali qui l'a précipité à la mer!... Les deux misérables ont voulu nous tuer etfaire échouer le navire pour nous voler notre trésor!... Je devine tout!

— Que dis-tu donc? s'écria le mourant.

— Je dis que le fils de M. de Charney n'est pas mort, car ce fils, c'est moi, et ces sacs d'émeraudes m'appartiennent!

Alors Charney raconta au mourant en détail tout ce qui avait eu lieu. Abraham écouta tout, puis ensuite, relevant la tête, qu'il avait tenue baissée :

— Je t'aime et je te dois delà reconnaissance, dit-il; puis je vais mourir, et l'on ne saurait mentir à l'heure suprême où on va paraître devant Dieu.

Alors Abraham, d'une voix lente, raconta à Charney tout ce qu'il savait. Il le confirma dans la pensée du crime prémédité et accompli. Ali et Dowski étaient bien coupables.

Quelques heures après, Abraham mourait n'ayant plus rien à apprendre à de Charney et lui restituant les cinq sacs de pierreries, qui étaient restés de l'héritage de son père sur les douze enlevés du navire par Ali et par Dowski, Abraham avait trafiqué des pierreries enfermées dans les sept autres sacs.

Riche, Charney n'eut plus qu'une pensée : retrouver les assassins de son père et les punir. Il s'inquiéta peu de la déclaration de décès faite en son nom à Beyrouth. Il était vivant, il voulait retourner en Europe, et rien ne lui semblait devoir s'opposer à ce qu'il portât son nom. Cependant, pour rendre plus facile la poursuite qu'il allait entreprendre, pour ne pas mettre ses ennemis sur leurs gardes, il se résolut à prendre un faux nom et à agir dans l'ombre.

Les renseignements qu'il obtint à prix d'or lui apprirent que l'un des deux hommes qu'il voulait retrouver, Dowski. avait dû se diriger vers l'Italie pour aller rejoindre à Tarente une femme qu'il aimait et l'épouser.

Charney arriva à Tarente ; là, il apprit que le mariage n'avaitpas eu lieu, que la femme était morte depuis longtemps et que, depuis longtemps aussi, on n'avait plus entendu parler de Dowski.

Charney se rendit à Naples et de Naples à Rome, cherchant en vain sur sa route les traces des assassins de son père : il ne trouvait rien.

Bientôt il fut à Florence; là il se souvint d'un banquier nommé Capricci, ancien ami de M. de Charney, et qui habitait la ville. Personnellement, le jeune homme n'avait jamais connu ce banquier, mais son père lui en avait parlé souvent et il se souvenait fort bien que M. de Charney lui avait dit jadis avoir déposé deux cent mille livres chez ce Capricci.

Charney, grâce aux émeraudes rendues par lejuif, était assez riche pour ne pas avoir besoin de l'argent placé chez le banquier, mais ne connaissant personne en Italie, même en Europe, il lui vint naturellement à l'esprit que cet ancien ami de son père pouvait lui être utile.

11 se résolut donc à aller chez le banquier, mais sans abdiquer l'incognito dont il s'était revêtu. Ce fut sous le nom de M. Desrieux (nom qu'il avait adopté) qu'il se fit annoncer.

Capricci le reçut en homme gracieusement obligeant. Charney fit tomber adroitement la conversation sur son père, afin de s'assurer que le banquier ne l'avait pas tout à fait oublié. Capricci se souvenait parfaitement de M. de « aarney, qu'il avait beaucoup aimé. Il dit que la nouvelle de la mort de son ami avait été pour lui un coup bien douloureux, mais que cette douleur avait été atténuée par la joie qu'il avait ressentie en apprenant que son fils i i été sauvé par miracle.

charney demeura stupéfait en entendant cette ration :

— Quoi! ditril, vous avez su que Charney lil- avail • o Bauvi

— Sans doute ! dit le banquier.

— Comment ! qui vous a donné cette nouvelle ?

— Mais lui-rn

— Qui donc •'

— Lui ? le dis de M. de Charnej .

— Le Mis di' M. il ('liKi'in'j ! vous l'avez VU?

— Sans doute.

— Quand cela '

il y a plu ii m innées, lors de Bon retour de Syrie à îvpoquo où il est venu me réclamer une somme de

deux cent mille livres que m'avait jadis confiée son père.

Le jeune homme ne comprenait pas; il insista et il finit par apprendre que plusieurs années auparavant un jeune homme de son âge s'était présenté à Florence, ' porteur de l'acte de décès de M. de Charney père et de! tous les papiers constatant ses droits au nom et au titre! des Charney.

M. Capricci avait remis à ce jeune homme, que tout attestait être le fils de son ancien ami, les deux cent ' mille livres dont il était dépositaire. Le jeune homme ■ était parti, et depuis ce jour le banquier ne l'avait pas revu.

En écoutant ce récit, Charney fut sur le point de dire la vérité, mais une sage réflexion l'arrêta ; il quitta le banquier sans rien lui laisser soupçonner.

Tout ce qu'il apprenait le confirmait dans la pensée qu'il avait eue du crime dont son père avait été victime, et dont un miracle de la Providence l'avait seul empêché d'être victime lui-même.

Il devenait évident pour lui qu'Ali et Dowski, associés ensemble, avaient combiné et mis à exécution le plan horrible si fatalement dressé. Ils avaient rêvé la mort du père et du fils pour s'emparer des trésors dont ils avaient connaissance et des papiers enfermés dans le navire Les circonstances avaient dû leur faire croire à la réussite complète de leurs infâmes projets, et cette croyance, qui faisait maintenant la sécurité de Charney, devait puissamment l'aider à se venger des coupables.

L'un des bandits s'étant revêtu du nom de Charney, la recherche devenait plus facile.

Le jeune homme vendit ses émeraudes, réalisa une somme importante, et, semant l'or à pleines mains, il finit par apprendre qu'un M. de Charney, après avoir parcouru l'Allemagne, avait été signalé pour la dernière fois à Munich.

Il allait quitter l'Italie et se mettre en route pour la Bavière, quand une rencontre faite fortuitement vint éclairer la route à suivre. C'était en 1797. le traité de Léoben venait d'être signé: la célèbre campagne d'Italie était terminée, le général Bonaparte allait rentrer en France.

En traversant les Alpes, Charney eut sa voiture brisée, un voyageur qui passait le recueillit et lui offrit l'hospitalité dans sa chaise jusqu'à Grenoble. Charney accepta.

Comme on allait atteindre la ville, les deux voyageurs, qui avaient fait connaissance, déploraient déjà le moment où il allait falloir se quitter, quand à un relus. parmi la foule assemblée, Charney reconnut parmi les paysans Ali, l'ancien matelot, recouvert alors d'un costume européen.

11 ouvrit la portière, il s'élança, il parcourut la foule, il ne trouva rien, ses recherches furent vaines. Quand il revint, la voiture était encore la, stationnaire, son compagnon l'avait attendu.

Charney témoigna sa surprise.

— Qui cherehiez-vous '? lui demanda le voyageur en le regardant fixement; n'est-ce pas un homme maigre. au teint brun et revêtu d'un costume moitié civil, moitié militaire ?

— Oui1, dit Charney avec étonnement.

— Cet bomme est votre ami ?

Charney lit un geste tellement expressif que son eomn sourit.

— Cet homme vous a fait souflrir?

— Oui, dit Charney.

— Que \ eus ;i i u fait?

— je ne puis le dire.

Le voyageur (il un geste d'impatience.

— Parle/. ! Mit il, confiez-moi tout : vous ignorez qui Je suis, je \:iis \ eus l'apprendre : je me nomme Jacquet, el

suis inspecteur de police.

— Jacquet ! B'éoria Corvisarl en Interrompant Annibal. Celui-ci allait répondre, quand un coup discret fut

frappé à la porte du salon, puis cette porte s'ouvrit et

Une longue ligne noire, se confondant presque dans les ténèbres... (Page 276.)

Joseph se glissant vivement, s'avança vers M. d'Adoré et lui présenta une lettre:

— On vient de rapporter! dit-il.

— De quelle part ? demanda le comte.

— Je l'ignore : on m'a recommandé de la remettre sur l'heure à monsieur, puis on est parti.

Le comte décachetait l'enveloppe. Prenant rapidement la lettre qu'il ouvrit, il la lut. Se levant vivement, il courut vers madame Geoffrin :

— Pardonnez-moi ! dit-il d'une voix émue. Mais il faut que je vous quitte à l'instant même.

— Mais il est dix heures du soir ! dit madame Geoffrin.

— Ma voiture est en bas ! N'insistez pas ! je vous demande encore de m'excuser, mais il faut que je vous quitte.

Chacun se regardait avec étonnement. Annibal arrêta du geste le vieillard prêt à quitter le salon.

— Vous allez à Fontenay-sous-Bois ! dit-il. M. d'Adoré se retourna vivement :

— Comment savez-vous ? s'écria-t-il.

— Répondez-moi, je vous prie !

-- Oui ! dit le comte, je vais à Fontenay.

Et il quitta précipitamment la pièce.

Un silence suivit son départ :

— Madame ! dit Annibal en s'adressant à madame Geoffrin, il est l'heure de vous rappeler votre promesse. Je pourrai aller, venir, sortir, rentrer durant douze heures, sans qu'il me soit demandé compte de mes démarches.

— Oui ! dit madame Geoffrin.

— Alors, reprit Annibal, et au nom de la promesse que vous m'avez faite, je somme tous ceux qui m'écoutent de demeurer dans ce salon et d'y attendre mon retour.

— Mais... dirent plusieurs voix.

— Je l'exige ! s'écria Annibal, je l'exige au nom de l'existence de Ferdinand !

Madame Geoffrin joignit les mains : tous demeurèrent un moment indécis et immobiles.

Puis s'adressant directement à Maurice :

— Colonel, dit Annibal, venez avec moi I

Maurice se leva précipitamment et les deux hommes s'élancèrent hors du salon.

A peine étaient-ils sortis, que Corvisart et Raguideau

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firent il ii ii h' mouvement comme pour s'élancer à leur

suit", m ii- M. (1 ' Chivry se plaça devant la porte : — Restez ! dit-il. J'ai foi en lui !

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