COMMENT ON VA AUX ANTILLES
— De sorte que je me promenais dansle Havre, regardant la mer que je n'avais jamais vue.
— C'est beau. Gervais?
— C'est superbe, Gorain !
— C'est grand surtout?
— Oh ! c'est très grand !
— Et dire que je ne la verrai jamais ! Ma parole d'honneur, je n'ai pas de chance. Maintenant que tu en es revenu, je voudrai- avoir fait ton voyage à ta place)
— Ah! j'aurais consenti de bonne grâce.
— Vous avez donc eu bien des désagréments?
— Ah ! fit Gervais en répondant à cette question d'un personnage assis en face de lui, les pieds sur le rebord de la cheminée dans laquelle brûlait un feu ardeni <t clair.
Il était dix heures du soir, la nuit était noire, le vent s'élevait aveci iolence et soufflait par rafales qui faisaient crier les girouettes sur leurs tringles de fer.
Tous les bâtiments de la grande ferme de Fontenaj étaient plongés dans d'épaisses ténèbres, à l'exception de deux fenêtres du rez-de-chaussée du corps de logis du centre, fenêtres éclair-ftn* cette grande salir' que nous connaissons, el dans laquelle nous avons pénétré jadis lors de la visite nocturne du comte d'Adoré au fermier Hamelin.
Cotait dans cette grande salle qu'avait lieu la conversati n dont nous venons de surprendre un [fragment. Vu grand feu pétillai) dans l'immense cheminée de la salle, et la lueur de la flamme, qui se tordait en spirales pur le fond noir de l'àjtpe, éclairait l'immense pièce bien mieux que ne ; ouvait le l'aire celle de deux lampes plaeées sur la tbie.
Devant la ch . se rôtissant agréablement tes oâ
les jambe uivanl ijéurs propres expressions) Gervais ci Gorain se I ut sur leurs chaises : Gervais, le
i.<Wps renversé sur le dossier, les mains dans les poches de sa veste, la jambe droite croiséu sur la jambe gauche; Gorain, Le corps ramassé sur lui-même, la tête dans le cou, le cou dans les épaules, les épaules dans la poitrine,
la poitri lans le ventre et le ventre débordant sur les
in avait l'attitude d'un homme absorbé par le travail d'une digestion tente maisheureuse.
Tous deux avaient la mine épanouie, l'air béat, le regard à demi voilé, l'expression de physionomie enfin qui leur ''tait particulière chaque t'ois que l'estomac se déclarai satisfait. Éviâemment les dignes amis venaient de faire un dîner à leur goût.
Dans un coin, fumant sa pipe et oaressanl la tête de Cournâ, qui, accroupi entre ses jambes, avait le mu
allongé sur sa cuisse, Hi 'lin paraissait écouter avec
une indifférence profonde.
Dansle fond de lu pièce, dans l'un des angles les plus ibrités, quai re femmes, quatre sen àfttes, a eu juger pai
leu) stùmè au moi n v, doriiiuieut profondément, assises
des chaises appuj êës le long de lu muraille.
I ) 'n \ garçon 3 de fer l'un couché a plut \ entre 3ur
un banc qu'il imbrassait de ses deux bras, le pressant
m cœur; l'autre assis à califourchon sur nue chaise re1 un u. i . i ■ ■■ [ointes sur le dos - ier et la tête ap puyée sur les m tin . donnaient également d'un sommeil balme ei profond.
un n'entendarl un dehors que le bruii du vent soufflant dan les arbres leplu! profond silei régnai! autour de lu ferme, ts\ ce sllei n'étail même pas troublé
par les aboien ts des chiens. Sans doute César, Pyrame
"t i m r u l'un-, les trois bouledogues, ne Haïraient rien qui éveillai leur attention.
— Tu disais donc que tu te promenais .au Havre pour passer le temps et attendre le moment, où le coche de Paris se remettrait en route ?'reprit Gorain
— C'est cela, dit Gervais.
— Et tu contemplai^ in noter .'
— Et je regardais un navire qui sortait du port, et je contemplais les passagers qui étaient sur le pont, et ça me donnait le mal de mer rien que de les voir monter, descendre, balancer enfin...
— Brrr... fit Gorain, ça me le donnerait rien que d'y penser.
— J'étais donc là, quand, crac ! je reçois un grand coup de poing sur l'épaule. Je me retourne et je vois un grand gaillard que. je connaissais.
— Qui ça? demanda Gorain.
— Devine.
— Dame, je né sais pas; qui était-ce?
— Jobardot.
— Le voyageur du gros soie en bottes d'en face de cite? toi?
— Juste.
— En voilà une farce.
— Tu sens si j'étais content, moi qui n'avais personne de connaissance, je retrouvais justement Jobardot. - Eh ! me dit-il en liant, comment se fait-il que vous soyez au Havre? comment êtes-vous venu ici? — En allant à Saint-Cloud. Et il rit plus fort encore. — Pour aller de Paris à Saint-Cloud vous passez par le Havre, qu'il criait. Eh ! bien, vous feriez un joli voyageur De commerce vous. Plus que ça de frais de route! Et il me tapait suite dos, il me tapait sur le ventre, il me chatouillait, il. me faisait des grimaces. Tu sais comme il est gai et amusant.
— Ah! dit Gorain, c'est un garçon bien spirituel. 11 n'. en a pas dans la soie en bottes comme lui.
— Il me parlait, il m'interrogeait, il riait, poursuivit Gervais, si bien qu'il ameutait le monde autour de nous et qu'il y avait un rassemblement sur la jetée. — Ej bien y a-t-il de jours que vous êtes parti ? nie demandat-il. — Douze jours, lui répondis-.je : et mon épou croit que je suis allé à Saint-Cloud en fiacre. — Bigre, elle trouvera que vous y mettez le temps. EtJobai
plus fort. Le navire que j '.''tais en train de regarder quand j'avais rencontré ee bon Jobardot, passait alors juste dessous de nous. Tout à coup je vis lobardol qui fa des grands bras et qui envoyait des saluts à quelqu'un qui était sur te vaisseau. « A qui donc dites-i ous adieu .' lui demandai-je. — A mon ami, dit-il en continuai crier et de gesticuler. — Qui cela ? — Vincent, mon ami. Vincentl — Vincent, répétai-je avec une- émotion grande; un ex-valet de chambre? - Eh oui ! — Du duc d'Ayen? — Précisément. — Ah! mon. Dieu! dis-jé ci fléchissant. — Quoi! cria Jobardol en me ivi. nuut danses bras. — C'est après lui que je cours depuis <' jours, balbutiai-je; c'est pour lui que j'ai été à Saint-Cloud et que je suis venu au Havre. Etje racontai tout bardot. —Bigre, dit-il, c'est regrettable, car il a toute lu garde-robe de son maître, couverte d'or, île bijoux, des pierreries, on aurait cela pour rien! » Je me l r-ui\ tt Gervais.
— Ça se comprend! dit Gorain.
— Le navire Mail toujours. Je criais : arrêtez!
tcz! niais ça n'y faisait rien! quand •'" I une
idée :
Le navire don toucher u Dieppe, me dit-il. 11 relâchera là un jour, car il doil SUh ce les côtes POUX aller à
Anvers. Allons au port voir s'il n'y a pas un autre n
qui parte: vous vous embarqueries et vous pourriez le
rattraper et faire l'affaire.
Cette nlee me piuisuit. u s'agissait d'un beau bénéfice. Nous courons au port. Il y avail une barque de pécha nui allait prendre la mer. Je fais mes arrangements ai patron ; je le paye .-t non- partons.
— TU us oit le m.,1 de nier ' dit lioraill.
— Tout le temps' i .pondit piteusement Gervais.
miU-TAPLX
— Et .c'est pénible?
— Oh!...
Gervais ne répondit que par cette simple exclamation, mais il y avait tout un poème Je douleurs e1 de misères dans l'express laquelle ce simple oh\ fut lancé.
— Et tu rattrapas le navire? dit Gorain.
— Oui ! a\ ant môme qu'il al teignîl Dieppe. Je pus monter dessus en route. Tupensi s, si j'étais heureux! Je nageais dans la joie. Je m'entends avec M. Vincent, malgré le mal de mer qui ne me quittait pas. J'achète les beaux habits brodés d'or, les bijoux, tout enfin, je paye et j'aperçois Dieppeîje pousse un cri de joie quanti, crac! peni nds des cris de terreur !
- Qu'est-ce que c'était?
— On venait d'apercevoir un corsaire anglais qui nous barrait la route.
— Ab mon Dieu!
— Il (allai! se battre... et nous n'avions pas de canons :
— Pauvre ami!
— J'étais dans des transes! Ça redoublait mon mal de mer! J'étais à moitié mort quand les Anglais nous ont pris !
— Tu as été pris ?
— Eh oui!
— Et il- foui relâi
— Ah ouioh ! Ils m'ont dévalisé, les brigands de corsaires, et puis, comme ils allaient aux Antilles, ils m'ont emmené.
— Ah! jour de Dieu! c'est donc comme ça que ti; as été à Saint-Vincent?
— Juste.
— Eh bien, 'lit Hamelin en souriant, tuas fait un beau voyag :
— Ah ! je m'en serais bien passé. ( est beau l'Amérique, mais j'aimi nx la rue Sa int-Denis.
— Bail! ilit Gorain, quand on en est revenu!
— A] , dit Gervais, ce n'est pas L'embarras!' Le
séjour de Paris n'est pis tellement agréable. Témoin ce qui ii'ius est arrivé aujourd'hui. L'avons-nous échappe belle, b.'in? dis!
— Ne m'en parle pas! dit Gorain en frissonnant. J'en ai encore di s ueurs froides '.
— Et dire qu grand Rossignolet nous avait pri
une partie de plaisir... Et qu'il s'agissait de s'égorger!
— Oh ! qu'est-ci qu'aurait dit mon épouse.
— Et .-es deux brigands qui nous poursuivaient! Astu vu quel acharnement?
— C'était épouvantable.
— Hem ? i st-ce une chance que j'aie découvert cette ferme! que le citoyen nous ait accueillis, et qu'il nous ait donné à dîner, et qu'il nous ait permis de passer la nuit ici, car jamais, au grand jamais, je n'aurais osé ri traverser le bois de Vincennes ce soir.
— Ni moi! Je serais mort de peur bien sûr!
— Silence! dit vivement Hamelin.
Les deux bourgeois se turent aussitôt et se regardèrent avec inquiétude.
Coumà, le lévrier, s'étail dressé en grognant, mais Hamelin. lui retenant le museau entre ses deux mains, l'empêcha d'aboyer.
— Tais-toi ! dit-il d'une voix impérieuse.
Se levant en maintenant toujours le chien par le collier, il se dirigea vers la porte donnant sur la cour : il ouvrit cette porte et il écouta. t'n bruit sourd comme celui causé par le roulement d'une voiture retentissait au loin.
Coumà s sourdement et faisait des efforts pour
s'élancer.
— Paix! dit Hamelin. Ne bouge pas!
L'intelligent animal parut comprendre, car il poussa un
soupir i.iiiyatit et battit ses flancs de sa queue.
Hamelin, tenant toujours le chien, traversa la cour el se dirigea vers la porte côchère. En arrivant, il entendit un bruit étrange provenant de l'autre côté. On eût dit d"un soufflet de forge aspirant l'air.
— César! murmura Hamelin.
Le bruit augmenta idsessanl un nouveau geste impérieux ;'i Coumâ, le fermier ouvrit la grande porte; aussitôt un énorme chien bouledogue se rua dans la cour.
Ce chien était muselé étroitement de façon à l'empêi de crier, il portait autour du cou son col! er h< pointes : au bas de ce collier appendail un papier.
Hamelin referma ta porte, el tandis que César se e ehait devant lui, il détacha le papier. Courani vers U maison, il rentra dans la salle et lut le papier.
— Bien! dit-il simplement en refermant la lettre qu'il mit dans sa poche.
11 regarda autour de lui : Coumà n'était pas rentré
dans la salie.
— Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda curieusement Gorain.
— Rien! dit Hamelin. Un cavalier qui passait.
Les quatre servantes et les deux valets endormis avaient ëtéTéveillés sans doute par le bruit qu'avait causé h sorti* du fermier, car ils avaient tous légèrem 'm dressé la tète, mais sur la réponse d'Hamelin, ils reprirent leur position.
En ce moment an hurlement sonore, joyeux, retentit. Hamelin ie préeiprta au dehors. Il courut vers la porte eoehère devanl laquelle le lévrier faisait des bonds prodigieux. Hamelin sans hésiter, ouvrit vivement la porte.
Un homme entra, mais cet homme n'avait pas fait trois pas en avant que Coumà se roulait à ses pieds i\ ec des 'dans de joie extraordinaire.
— Silence ' dit Hamelin.
Coumâ s'arrêta. Le fermier écoutait.
— J'entends distinctement le roulement d'une voiture", dit-il.
— Oui! répondit le nouveau venu. Sur la route de Paris!
— c'est bien cela! On dirait le bruit de la voiture du maître.
L'autre écouta.
— ("est vrai. ! dit-il.
— Pourquoi viendrait-il! dit Hamelin avec étonneiiiei,i.