‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 21 sur 220 · LA PIAZZETTA · texte numérisé non relu

LA PIAZZETTA

En sa qualité de cité civilisée, Venise possédait déjà au dernier siècle un assortiment remarquable d'établissements publics, telb que les cafés et les restaurants, sans compter les casini. Là, comme partout ailleurs, chacun de ces établissements avait sa clientèle qui le plaçait à un degré différent de l'échelle sociale. Certains cafés étaient les lieux de réunion des nobles, certains autres des bourgeois, d'autres encore des barcaroli et des ouvriers de l'arsenal et des lagunes. Les premiers, richesetsomptueux;les seconds, confortables et élégants; les derniers, humbles, sales et enfumés. La place Saint-Marc et la Piazzetta, étant l'endroit adopté par tous, devaient naturellement posséder autour d'elles des établissements à la portée de tous. Ainsi, tandis que le café des Nobles, celui des Genl, celui des Philosophes ouvraient leurs salons splendidement éclairés auprès des monuments grandioses dont ils s'efforçaient de ne pas trop démériter, le café du Lion, le café Filo-Armonico et quelques autres illuminaient modestement des ruelles voisines mouillant leurs pieds dans les eaux noires des petits canaux.

Ou comprend aisément que si l'animation était grande déjà les jours ordinaires sur la place Saint Marc, elle était extrême un jour de fête comme celu des régates, par exemple. La foule empressée si bousculait entre les colonnes, sur le quai des Esclavons, qui commence à la Piazzetta devant le palais ducal, partout enfin. Il était huit heures du soir, la nuit était belle, la température douce et fraîche. Près du monolithe surmoulé de la statue de saint Théodore, un homme se tenait debout, le dos appuyé à la colonne, les regards fixés sur la lagune. Il portait un costume de pauvre gondolier sous lequel on avait peine à découvrir ses formes. Un bonnet de laine lui couvrait la lèle et descendait jusqu'aux yeux, tandis qu'une barbe épaisse et touffue envahissait jusqu'à ses joues dont on distinguait à peine les pommett s.

Il était difficile d'assigner un âge à ce personnage, car si l'ensemble de son individu ne décelait pas la jeunesse, ses cheveux et sa barbe cependant étaient du plus beau noir d'ébène, sans mélange du plus petit fil argenté. Ce gondolier rêveur et silencieux ne paraissait accorder aucune attention à la foule des promeneurs élégants et des jolies promeneuses qui déroulait ses flots multicolores autour de lui. Ses yeux fixe, ne quittaient pas la mer, dont ils semblaient interroger avidement les dernières lignes se confondant avec le ciel. Huit heures venaient de sonner à la tour de l'Horloge, et il n'avait pas même semblé entendre résonner sur l'airain de la cloche le lourd marteau des Mores.

A cet instant, un bomme vêtu en sbire, c'est-à-dire porteur d'un uniforme qui pouvait convenir à la fois à un soldat et à un agent de police, quitta le palais ducal par une petite porte basse et s'aventure bravement au milieu de la foule. Suivant une ligne tracée d'avance, le sbire marcha sans dévier droit vers la colonne de Saint-Théodore. S'approchaut du gondolier, auquel il fit un petit signe d'intelligence, il attendit. Le gondolier se détacha alors de la colonne et se mit à marcher vers l'une des ruelles aboutissant sur le quai. Le sbire le suivit. Lorsque l'un et l'autre eurent atteint la plus sombre et la plus déserte de ces voies sans nom, le gondolier s'arrêta et, tiran brusquement de sa poche une bourse de soie dont il lit résonner doucement le contenu :

— Es-tu toujours disposé à gagner ces cent sequins? demanda-t-il.

— Toujours! répondit le sbire.

— Alors, tu as des nouvelles?

— De toutes fraîches.

— Parle! je t'écoute, et si tu me sers bien, les cent sequins se doubleront.

Le sbire fit un signe joyeux.

— Mais si lu me trompes, poursuivit le gondolier avec une intonation menaçante, mon poignard fera connaissance avec ta poitrine. Tu comprends?

— Parfaitement, siguor.

— Alors, commence.

Le gondolier s'appuya contre la haute muraille d'une maison sans fenêtres qui garnissait le côté de la ruelle.

— D'où faut-il prendre? demanda le sbire.

— De 1'arrestalion. Tu y as assisté?

— Oui.

— C'était à la fin des COUrsesî

— Oui. Messer-Grande a commandé la gondole à cinq heures, et à six nous abordions celle du vicomte français.

— A-t-il résisté?

— Il ne pouvait le tenter.

— Alors, Messer-Grande l'a arrêté sur l'heure môme?

— oui, signor.

— Kl où l'a-l-on conduit?

— Comme d'ordinaire, Me=sor-Oraudc l'a conduit

chez lui. Là, il l'a laissé pour aller prévenir l'iuquisiteur d'État. Trois heures après, durant lesquelles nous avions gardé le prisonnier, Messer-Grande est revenu le chercher pour le conduire devant l'inquisiteur.

— Tu n'as pas quitté le prisonnier durant ce temps ? demanda le gondolier.

— Pas une seule minute.

— Il ne vous a pas parlé?

— Il n'a pas ouvert la bouche.

— Il n'a pas cherché à fuir?

— Il est demeuré assis, sans bouger, comme un homme en proie aux plus sombres réflexions.

— El tu l'as accompagné chez l'inquisiteur d'Étal ?

— Oui.

— Tu as assisté à l'interrogatoire. Qu'a-t-il du?

— Pas un mot. Il a refusé absolument de répondre à toutes les questions.

— Mais ces papiers dont tu m'avais parlé et qui le compromettent si fort?

— Aux questions de l'inquisiteur à ce sujet, il a encore gardé le silence.

— Mais le silence peut passer pour un aveu dans ce cas.

— C'est ce que l'inquisiteur lui a fail observer, mais il n'a rien répondu.

Le gondolier frappa du pied avec impatience.

— Alors qu'est-il arrivé? reprit -il.

— Il est arrivé, répondit le sbire, que l'inquisiteur a fait constater par Messer-Grande le mulisme du prisonnier, et alors il a donné l'ordre de l'envoyer sous les Plombs.

— Ensuite?

— Je ne sais plus rien ; le prisonnier a été confié à d'aut-es sbires, etjenel'ai plus revu.

Le gondolier regarda fixement son interlocuteur.

— Jure-moi que tu me dis la vérité, demauda-l-il d'une voix sévère.

— Sur mon salut éternel, je ne mens pas! répondit le sbire sans hésiter.

— Bieu! tu as gagné ton argent.

Le gondolier jeta la bourse aux mains de son interlocuteur.

— Que faut-il faire encore pour le service de Votre Excellence? dit le sbire eu s'iuclinanl.

— Je te le dirai demain ;lrouve-loi ici à cette même heure à la même place.

— J'y serai.

Le sbire salua et s'éloigna. Le gondolier demeura seul; il se promena à grands pas dans la ruelle déserte.

— Lui, coupable d'espionnage et de jacobinisme! dit-il eu s'arrètant brusquement, cela est impossible!... Il faudrait être insensé pour le supposer ! il faudrait ne pas leconnatre pour l'accuser d'une infamie!... Pauvre vicomte!... pauvre Uraniel... elle mourra!..

Un frisson cODVulsif agita tout l'être du gondolier.

— Mourir! elle!... reprit-il avec un éclair dans les yeux, elle! mou enfant! le second lien qui m'attache à la terre!... Et Lucile!... Lucile! où est-elle? qu'estelle devenue?... oh! mais il y a clans toute cette succe sion d'événements une preuve évidente d'une trame ourdie à l'avance! Il y a derrière les faits une m. du inconnue qui les précipitel... Où sont donc les ennemis que nous avons a combattre!

Puis après un long silence :

— Allons, poursaivit-il comme quelqu'un qui vlenl de s'arrêter a une résolution fermo, il fuit von- Maurice, il faul tout lui due, tout lu; apprendrai n faut bien qu'il sache loul pour qu'il puisse agir el sauver ces enfants!... De Neou es avait raison, j'aurais dû ftvi i i >i u r- tut conB ince i n cet homme ! Pourvu qu'il ne soit pas tué maintenant!...

GI

Page 1