LA ROUTE DES CARRIERES
Fontenay-sous-Bois est, ainsi que je l'ai dit, bâti sur
une colline dont la ferme d'Hamelin formait le point cul-
tnt. \ incennes, Montreuil, Rosny-sous-Bois, Neuilly-
sur-Marne, Nogent-sur-Marne et Joinville forment un
cercle presque régulier dont Eonteiiay est le centre.
Aujourd'hui que ces environs de Paris font presqu pari '■ de Paris en attendant qu'ils en deviennent positi- \ emenl partie intégrante , ils sont occupés par une population qui. allant toujours croissant, et par conséquen étendant constamment ses conquêtes, a fini par rallier presque chacun de ces villages les uns aux autres. Des maisons ts.olées, fort peu distantes les unes des autres rattachent Vincennes à .Montreuil, .Montreuil à Rosny, Rosnj < Xcuilly, et Neuilly à Nogent. On passe d'un pays dans un autre sans s'en douter. Il y a soixante et quelques années, les choses n'en étaient pas Là. Paris plus importante du monde, n'en était paslaplus s environs, jadis appartenant
à de . l'es, n'avaient pas été morcelés
(•"lune- .- depuis.
Fonten i étant le point central d'une contrée
habitée, n'a^ i I pas di nmunications très suivies avec
les Lutros , lias , et cela tenait à ce que le bois de Vincennes alors forêt) d'un côté, la Marne de l'autre, et enfin les ' Montreuil, l'encaissaient, pour dire, et i idaienl l'aofeès difficile le jour, dangereui la nuit.
:r! i ut a la droite de Montreuil et al
BIBI-TAIMN
gauche de Fontenay, avaient été jadis assez grandement exploitées. Elle présentaienl dans un bas-fond leurs ensombres, ressemblant à ces souterrains creusés par les bêtes venimeuses. Comme toutes les carrières, elles jouissaient dans leurs environs d'une réputation peu tranquillisante. Elles avaient leurs légendes sinistres que l'on racontait le soir au coin du foyer, en se serran! les uns aux autres pour avoir moins peur.
Les esprits faibles affirmaient qu'il y revenait des morts; les esprits forts prétendaient qu'il s'y cachait des bandits. Toujours était-il que la réputation des carrières faisait faire, la nuit venue, un grand détour à tous ceux qui, venant de Fontenay ou de Rosny, suivaient la route de Montreuil.
Ce soir-là du 20 brumaire, quiconque eût passé à proximité des carrières, esprit fort ou esprit faible, eût certes ajouté foi aux bruits répandus. Comme onze heures venaient de sonner, une longue ligne noire, se confondant presque dans les ténèbres, parut s'échapper de l'ouverture des carrières et s'avancer dans la vallée,
c me un énorme serpent déroulant ses anneaux, en
quittant le creux du rocher qui lui sert de repaire.
Cette ligne était composée d'hommes, se touchant presque et formant un tout compact. Elle traversa ainsi, au milieu des ténèbres, toute la longueur de la vallée au fond de laquelle était l'ouverture des carrières; puis arrivée à un endroit où un petit bouquet de bois s'élevait ■il face ei où la plaine s'étendait à droite et à gauche, la nne, comme obéissante un signal donné, disparut lain, teus ceux qui la composaient se dispersant avec la rapidité de la foudre : on eût dit une opération magique.
11 Montreuil à Fontenay, il existe une route coupant la plaine en biais et laissant les carrières sur sa gauche. ti route était sileucieuse et déserte. Tout à coup, et quelques instants après celui où la colonne mystérieuse avait disparu comme par enchantement, deux hommes surgirent sur cette route, se dirii \ ers Fontenay. Ces deux hommes étaient masqués. A peine ces deux hommes avaient-ils fait dix pas dans -. h profond silence, que deux autres, masqués aussi, sur- : ri h' également par l'un des sentiers en contre-bas de la route. Les deux premiers s'attendaient évidemment à la' des deux autres, car ils ne manifestèrent aucun nement.
Tous quatre suivirent la route de Fontenay. la nuit éta'rl sombre : les silhouettes desgrands arbres ; i et la chaussée se dessinaient à peine sur le ciel noir. de mort rég nail dans la campagne.
L'un des quatre hommes, en atteignant l'endroit de la route où aboutissait celle allant à Vincennes, s'arrêta subitement. L'un regard rapide il explora les champs qui éti ndaienl à droite jusqu'aux limites du bois de Vincennes, à gauche jusqu'aux carrières.
Tous doh eut être à leur peste? dit-il. Tous! répondit l'un des trois autres en s'arrêtanl ilement.
— Mes ordres mit été exécutés?
— De point en point.
— La tenue est alors entièremenl cernée à cette heure?
— Complètement.
Les souterrains pratiqués dans les ca\ es et qui passent m, us le potager?
Leur extrémité est gardée. J'ai mis là dix hommes 1 que i n l'a \ ais recommandi .
- Combien 3 a-1 il d'hommes sur la route de Nogent?
— Douze.
— Sur celle de Rosny?
Huit,
sur celle de Vincennes?
-Six.
i celle cidix.l □ tout trente six, plus les cinq de
la route de Ni >gen1 etn [uatre,cela fa t bien quarante
cinq.
-- Li quarante cinq solides. Suivant b - in Iructions,
nous avons tous choisi l'élite de nos bandes : nos hommes les plus braves et les plus fidèles.
— Ensuite, reprit celui qui avait pris en premier la parole et qui paraissait être le chef, ensuite il y a les dix hommes à la sertie des souterrains.
— Et dix à la porte de Fontenay, près du bois, dit le second personnage.
— Et dix à celle de Nogent, ajouta un troisième'.
— Enfin, dit le quatrième, j'ai dix hommes dans les carrières.
— En tout, quarante ; et quarante-cinq, cela donne quatre-vingt-cinq. C'est assez !
— Pour prendre cinq hommes! dit le .second personnage, cela me semble suffisant, Camparini.
— Oui, s'il n'y avait que cinq hommes, mon cher Chivasso; mais, par un hasard étrange, il y en a plus à la ferme.
— Comment? Avant-hier encore, Hamelin avait trois tilles de ferme et quatre garçons : avec lui, cela ne fait que cinq hommes.
— Hamelin a repris des domestiques hier. 11 a arrêté six garçons et quatre nouvelles servantes, ce qui fait onze hommes et sept femmes, sans compter la fermière ni ses enfants.
— Ni les chiens! dit une voix.
— Oh! Pick ne les a pas oubliés.
— Ils peuvent compter!
— Quand ils vaudraient cinq hommes chaque, dit Chivasso, cela ne saurait nous arrêter. Il y a là quatre chiens, onze hommes, huit femmes, et nous sommes, quarantecinq, et nous les surprenons dans leur sommeil, et nous avons quarante hommes de renfort prêts à nous secourir,
— Cela est vrai, mais ce n'est pas plus qu'il n'en faut.
— Allons donc, Camparini, je ne te reconnais plus! Nous avons fait ving! expéditions avec moins de mondé et dans des circonstances vingt fois moins favorables. «
- Oui, mais ces expéditions n'étaient pas celle- de cette nuit.
— Oh! pour quelques millions de plus ou de moins !
— La question n'est pas là. si je n'ai ais à enle\ er que les sept milions de diamants, de pierreries et de valeurs en tuant tous ceux qui les gardent, tu ne nie verraispaS prendre autan! de précautions.
Les trois hommes relevèrent la tête avec un geste d'ôj tonnement et leurs regards filtrèrent comme des ji ta lumineux à travers les trou- de leurs masques.
— Y a-t-il doue n la ferme autre chose que les millions en pierreries et en papiers que tu nous as indiqués?
— Oui, il y a plus ! dit Camparini.
— Quoi donc?
— Il y a un trésor qui vaut'cent fois celui do ni vous venez de parler: il y a dans cette ferme un trésor inestimable pour nous tous, car il y a notre sécurité à tous, il y a la sécurité de l'association entière!
— Hein'.' tirent à la fois les quatre hommes en tressaillant.
Camparini les regarda en croisant ses bras sur sa vaste poitrine.
— Que dis-tu donc? reprit Chivasso.
— Je dis qu'il est heureux pour \ OUS tous que j'existe, car sans moi VOUS seriez tous perdus demain !
— Perdus ! dit l'iek. comment :
— Pardieu ! c lient esl on perdu ?... en étant perdu !..
c'est a due pour nous, en étant livrés aux gendarma ,i abord, aux juges ensuite et en dernier au bourreau.
Mais je ne te comprends p Tu ne comprends pas, Roquefort?., .tu ne comprend
l : prends pa s, Pick '.'... Eh bienl
oui, en effet, vous ne devez pas comprendre...
Mais qu'j a I il doue ? du Chh asso.
Il y a que jamais l'association n'a été si près de su
ruine, l 'esl pourquoi j'ai voulu rassembler autour de moi,
à cette heure, nos plus braves et nos plus dévoués!... Il1
; qu i di puis quinze ans. un traître est parmi nous,
titre a voulu dix fois nous perdre, qu'il a pro
mis de nous vendre, qu'il nous a vendus et qu'il doit nous livrer cette nuit; mais Le lâche a compté sans ma prudence! Au lieu de nous livrer, c'est lui qui sera pris; au lieu de nous perdre, il nous aura sauvés; au lieu de continuer à s'imposer parmi nous, il va nous rendre libres de le châtier et de nous venger !
Les trois hommes continuaient à regarder Camparini avec un intérêt croissant. Tous trois étaient demeurés Si cet endroit de la route de Fontenaj à Montreuil où aboutissait celle ,ie Yincennes. Ce confluent des deux chemins était opéré sur une hauteur dominant absolument le pays de tous les côtés.
Pas une broussaille, pas un abri ne pouvait permettre à un écnteur indiscret de dissimuler sa présence.
Camparini était donc certain, après avoir exploré du regard le petit carrefour où il se trouvait avec ses compagnons qu'aucune oreille cachée ne pouvait surprendre ses paroles.
Un gros arbre se dressait près de lui, il s'appuya contre le tronc en taisant signe de la main à ses compagnons de se rapprocher.