LA SERVANTE
Le feu pétillait dans la grande cheminée de la ferme avec un tel éclat qu'il inondait la salle de flots lumineux.
Gorain et Gervais n'étaient plus à la même place : tous deux occupaient dos sièges à gauche, et Gervais avait abandonné le fauteuil d'honneur, on face du foyer, à un nouveau personnage qui venait depuis quelques instants d'arriver à la ferme : ce personnage .tait le comte d'Adoré.
11 était plus de minuit, et depuis une heure une neige abondante tombait par flocons énormes sur la terre qu'elle recouvrait de son blanc linceul.
Hamelin n'était plus dans la salle : les valets de ferme et les servantes étaient toujours endormis, à l'extrémité de la pièce. M. d'Adoré avait ses vêtements tout trempés d'eau : sans doute il avait reçu les atteintes d'une rafale de neige. L'ardeur du foyer devant lequel il se tenait, provoquant rapidement la volatilisation de l'eau, faisait dégager du drap un nuage de brouillard qui enveloppait le comte.
Gorain, renversé sur son fauteuil, les deux mains dans les poches de sa veste, subissait évidemment l'action narcotique du feu. Les yeux à demi formés, la tétc penchée sur l'épaule, la bouche entrouverte, l'air heureux et satisfait: le digne bourgeois était dans cçt état qui n'est plus la veille, qui n'est pas encore le sommeil, qui cependant tient également do l'un et de l'autre et que l'on nomme, dans le langage vulgaire, roupiller.
Gervais, une jambe croisée sur l'autre, le corps poncho in avant, le cou tendu, les doux bras levés et l'index de la main droite appuyé sur l'index delà main gauche, dans la position d'un homme qui compte Mie ses doigts Gervais paraissait être dans une animation tout à fait en dehors do son étal normal :
— Oui. citoyen, disait-il au comte d'Adoré; cela fait vingt-quatre! Vous comprenez : douze contre douze, ton- d,- maîtres d'armes, il paraît. El nous qui étions venus croyant faire une partie de plaisir!
— Do sorte, répondit M. d'Adoré que vous vous êtes s:i!l\ es?
— Heureusement ' Sans cela, qu'est-ce que nous laissions pu laire ? Gorain, ni moi, ne ^a\ ons pas tenir une épée.
Hamelin rentrait dans la salle, tenants la main un flambeau de cuit ce dans lequel bl'l'llail 1111.' olloiailo bougie de cire.
— Cl 1er niait l'o ! dit il en s'inclina ni de \ a nt le comte, la chambre est prête.
M. d'Adoré se leva on adressanl un geste amical à Gorain ei à Gervais, puis il suivi! le ion nier. Tons deux passèrent dans une pièce voisine, ei do la gag no font un (Miter conduisant au premier éts
i no chambre simplement mais eonfortablemeni aménagée avait sa porte ouverte. Le vieillard j entra suivi par le fermier. Se retournait alors vers Hamelin : l'b bien? dit le comte. Je t écoute.
Hamelin regarda M. d'Adoré avec une expression de -m prise profonde :
— \ ou- m'eooiitez' dit il.
s. in- doute. Qu'as l n à me dire?
Mu- îi.ii . mon bon maître, si ce n'est que je vous1 suis plus ai taché que jamuiSi
Le du pied avec mee :
— $e>lë sais, dit-il, - i pas pour me dire cela que ru Ql*as .m \ euir.
— Je vous ai fait venir? reprit Hamelin.
— San- doute.
— Quand cela?
— Fli! parbleu! ce soir! Ah eu, mais tu es dono devenu fou?
— Je ne comprends pas !
— Tu ne comprends pas ? Et ta lettre?
— Quelle lettre ?
— Celle que tu m'as écrite ce soir, en me priant de me rendra à Foalenay sur l'heure, en toute hâte, ei en ajoutant qu'il s'agissait de ce que je savais bien. Tu as voulu nie parler' des dépôts, n'est-ce pas?
Hamelin ouvrait des yeux énormes :
— Je ëèç comprends pis! répétaj-t-il.
Le comte fouilla dans sa poche, prit un papier, l'ouvrit et le plaça sous les yeux du fermier :
— Voici ta Lettre, dit-il. Tu comprendras peut-être. Hamelin prit le papier et le considéra attentivement :
— C'est bien mon écriture, dit-il, et cependant je n'ai pas écrit.
— Tu n'as pas écrit ?
— Non. mon bon maître.
— Tu n'avais pas à me parler, tu ne m'as pas fait venir?
— Mais non ! Qui vous a donc porté cette lettre?
— Sébastien, ton garçon.
— Sébastien, s'écria Hamelin, mais il n'est plus à mon servi se depuis trois jours. Lui et tous les autres soutpartis avec les filles, c'était comme un coup monté. J'ai repris du monde hier.
— Mais que signifie donc cette lettre, alors?
Le comte et Hamelin se regardaient avec une sorte de stupeur, mais l expression du visage était bien différente chez l'un et chez l'autre.
Le comte avaitle regard clair et fixe de l'homme qui tend les facultés de son cerveau pour faire jaillir la lumière. Le fermier paraissait être sous le coup d'une surexcitation extraordinaire : il pâlissait, il rougissait, ses lèvres frémissaient. 11 semblait être sur Le point de parler, puis, par un motif inconnu, la parole expirait sur ses lèvres. Enfin, faisant un effort violent pour s'arracher à cet état inqualifiable ;
— Mon bon maître! s'éeria-t-il, pardonnez-moi !
Et il se jeta à deux genoux devant le comte d'Adoré. Celui-ci se recula avec un geste de stupéfaction.
— Que veux-tu donc dire? fit-il avec inquiétude.
— Je veux dire, reprit Hamelin en se relevant, que j'ai voulu tout taire pour le bien, et que peut-être à cette heure je vais être la cause d'un grand malheur.
— Un grand malheur!
— oui. pardonnez-moi. Oh! j'aurais dû tout vous dire... mais est-ce que je supposais que vous viendriez ce soir...
— Hamelin, je ne comprends pas à mon tour, dit le comte. Que signifient donc tes paroles?
— Biles signifient, maître, que vous avez peut-être le droit de maudire votre pauvre Hamelin.
— Mais, s'écria le comte avec impatience, explique-toi donc! Qu'as-tu voulu faire?
— Venger ceux que vous pleurez !
— Venger ceux que je pleure! Comment? de qui vi uxtu parhr?
— De madame Bellegarde. de madame Signelay, de son mari.
— I.uciie. Uranie et Léopold?
— N'avez-vous pas, devant moi, dit plusieurs fois que vous ne einyie/. pas a un accident naturel à propos de leur mort à tous trois.
— Cela est vrai; mais quel rapport?
— Un homme est venu me trouver, qui, lui aussi, m'a dit que ces morts n'étaient pas naturelles.
— Qui t'a dit cela? s'écria le comte avec une émotion extrême.
■il iule-, mon bon maître, voua allez tout savoir.
Cet homme s : té q s morts, qu'il disait être le résultat de crimes, n avaient eu pour but qu'unis pensée de vol, celui des trésors de m. de Signelay; que ce vol n'avait pu avoir lieu, par une circonstance que j'ignore, la nuit même île la miirt des trois \-ieiiiues ; que 1- : i sins avaient su que ces trésorsavaient été déposés ici, et qu'ils avaient pris la résolution de venir piller la ferme...
— Après, après .Mit le comte.
— Alors, poursuivit Hamelin, l'homme me propesa abe tendre un piège a ces brigands.
— Mais quel est cet homme?
— Un employé du ministère de la police. Oh ! je ne puis en douter, il m'a donné toutes les preuves.
— Il se nomme?
— Lucien.
— Lucie»! s'écria le comte, un homme horriblement défiguré?
— (lui. c'est cela : vous le connaissez?
— Sans doute; tu peux avoir confiance. Etc'est lui qui t'a dit que I.uciie ei Uranie étaient mortes victimes d'un crime et qu'il livrerait les assassins?
— Oui: mais il m'avait dit aussi que vous deviez absolument ignorer toute- ces circonstances, et que je ne devais vous instruire de rien sous peine de voir tout manquer.
— Mais quand ces bandits doivent-ils venir?
— Cette nuit. En voici l'annonce dans ce billet que m'a apporté tout à l'heure l'un de mes chiens.
— Tout est prêt alors?
— Oui; des brigades de police doivent être embusqu. e&. Oui, j'étais joyeux : je me disais que j'allais venger enliu ceux que vous aimiez, et vous donner ainsi une preuve nouvelle d'attachement et de dévouement; j'allais agir. quand votre arrivée est venue détruire mes espérances.
— Comment?
— Qui vous a écrit, puisque ce n'est pas moi? Pourquoi vous avoir attiré ici cette nuit même? dans quel but? Cette fausse lettre ne serait-elle pas la révélation d'un piège, et en voulant vous servir, mon bon maître, aurais-je donc servi vos ennemis? D'ailleurs, Lucien devait être ici à onze heures. Il est minuit, pourquoi n'est-il pa venu?
M. d'Adoré réfléchissait.
— Que supposerais-tu donc? demanda-t il.
— Je ne sais, dit Hamelin; mais je pense à ces traites tirées par vous et dont je suis dépositaire. Pour en toucher le montant, si on les volait, n'aurait-on pas un besoin urgent de votre mort?
— C'est possible! dit le comte.
Puis, après un silence :
— Où donc sont les chiens? reprit-il.
Hamelin allait répondre quand un son de cloche retentit au dehors dans la cour de l'habitation.
— On sonne à la ferme! dit Hamelin vivement; c'est Lucien, et nous allons savoir...
Il n'achevait pas que la porte de la chambre s'ouvrait et qu'une femme costumée en servante de ferme entrait dans la pièce.
— Que veux-tu? dit Hamelin avec colère; je ne t'ai pas appelée.
La servante tenait à la main une petite lampe portative à réflecteur de fer poli. Sans répondre à Hamelin. elle marcha droit vers le comte par un mouvement si rapide que le fermier ne put s'opposer à son intention, et s'arrêtant brusquement à deux pas de M. d'A.lore, elle demeura immobile, plaçant la lampe qu'elle portait de façon que la lumière lut renvoyée en plein sur sou propre visage.
M. d'Adoré ouvrit les yeux et la bouche comme un homme frappé subitement par un terrifiant spectacle. Son visage devint subitement d'une pâleur mortelle, ses mains tremblèrent et un cri expira sur ses lèvres.
La servante, lui saisissant alors le bras droit, l'entraîna
brusquement à l'écart. Tout cela fut accompli avec une rapidité telle qu'Hamelin n'eut pas le temps de faire un mouvement.
La servante parlait bas et précipitamment, mais avec des gestes impérieux à l'oreille du vieillard. Celui-ci s'avança enfin vers le fermier, qui était demeuré stupéfait et comme cloué sur place.
— Quelle est cette femme? dit-il en désignant la servante qui se tenait en arrière, paraissant attendre.
— C'est Paméla, dit Hamelin, une des nouvelles filles quej'ai engagées à la ferme.
— Eh bien, reprit le comte, tu vas obéir à cette femme, Hamelin. Quoi qu'elle demande, quoi qu'elle dise, quoi qu'elle ordonne, tu le donneras, tu écouteras, tu obéiras.
— Hein? fit Hamelin qui paraissait ne pouvoir en croire ses oreilles.
Un second coup de cloche retentit au dehors. La servante s'avança précipitamment vers Hamelin.
— La clef du souterrain ? dit-elle.
— La clef?... répéta le fermier.
— Donne-la ! dit le comte.
— Mais...
— Donne-la sans hésiter, je le veux!
Hamelin fouilla dans sa poche et en tira une clef qu'il remit à la servante.
— Maintenant, reprit celle-ci d'une voix impérative , va ouvrir : c'est Lucien ; qu'il ne sache pas que le comte est ici, qu'il nepuisse supposer que tu aies confié le secret de l'entreprise ; agis enfin comme tu avais l'intention d'agir avant l'arrivée du comte. Va!
— Obéis! dit encore M. d'Adoré.
Hamelin faisait aller ses yeux de son maître à sa servante, sans paraître comprendre ce que signifiaient les ordres qu'il recevait. Enfin, adressant un geste de soumission à M. d'Adoré, il s'élança hors de la chambre et disparut dans les couloirs.
Le comte et la servante demeurèrent seuls. Le comte saisit la main de la femme avec un geste empreint d'une ém ion violente.
— Explique-inoi!... s'écria-t-ïl.
— Rien! interrompit la servante : le temps manque, les minutes sont comptées! Demeurez dans cette chambre, enfermez-vous, n'ouvrez à personne et attendez !
— Mais...
— Il le faut!
Et la servante sortit précipitamment.