LA NUIT
La nuit était noire : c'est à peine si on pouvait distinguer les gros arbres qui bordaient la route. Cette route, suivant à peu près la direction de la voie stratégique que l'on a tracée depuis, descendait la côte courant vers Nogent-sur-Marne.
\ quelque distance de la ferme s'élevait, le long de cette route, un bouquet de bois (là où on a bâti le fort) qui, à la saison des feuilles, ilevait être entièrement touffu. \u centre de ce petit bois était une grande hutte à demi délabrée.
Camparini cl Chivasso s'approchaient de cette hutte. (C'était i l'heure même où la singulière servante venait d'intimer à Hamelin l'ordre de lui donner la clef du soui en tin. Le deux hommes s'avançaient avec précaution : ils s'arrêtèrent.
Un léger coup de sifflet retentit : un autre lui répondit. Camparini et on compagnon se remirent en marche. Un homme masqué Burgil tout à coup de derrière un tronc d'arbre :
- i l'est fait .' dit simplement Camparini. Oui, maître ! répondit Pnom masqué.
Camparini po a le pied Sur le jeuil de la hutte :
— De la lumièrel dit il.
Une clarté rougeâtre jaillit soudain et éclaira l'intérieur de la hutte. Au centre, entassés les uns près des autres, gisaient une dizaine d'hommes garrottés et bâillonnés. Deux hommes masqués étaient debout, entourant ces malheureux et paraissant les garder à vue.
Camparini examina cette scène dramatique d'un regard rapide. Il ne prononça pas un mot : il se contenta île l'aire un signe approbatif, puis il quitta la hutte. Chivasso, qui l'avait suivi, continua à marcher près de lui.
L'homme masqué qui avait échangé avec le Roi du bagne les paroles rapportées plus haut, était demeuré dans le bois. Camparini se rapprocha de lui :
— Attends le signal! dit-il; jusque-là. le plus profond silence et fais bonne garde.
L'homme fit un signe affirmatif. Camparini et Chivasso s'éloignèrent.
Quelques minutes s'écoulèrent dans le plus profond silence : l'homme masqué n'avait pas bougé de place. Un léger craquement retentit, une ombre passa rapide paraissant descendre du ciel. C'était un homme qui venait de s'élancer à terre du haut d'une branche.
Il s'approcha dti personnage masqué : fouillant dans sa poche, cette homme en tira un objet qu'il fit passer dans la main de l'autre. Se penchant vers son oreille, il lui parla précipitamment et à voix tellement basse, que le silence qui régnait ne fut pas troublé. L'homme masqué lit un signe affirmatif : l'autre le quitta et disparut dans la direction qu'avaient prise Camparini et Chivasso.
Ceux-ci, après être ressortis du petit bois, avaient contourné la ferme et s'étaient rapidement dirigés vers la route dé Fontenay. En face de l'entrée principale de la ferme, ils s'arrêtèrent devant un fossé servant d'enceinte à un champ. Deux hommes se dressèrent sortant de ce fossé.
— Tout a réussi! dit Camparini à voix basse. Les quatre brigades sont en notre pouvoir. Toutes sont bien gardées. Où sont tes hommes, Roquefort?
— Au mur de l'est, derrière l'étable, répondit le lieuv tenant du Roi du bàghe.
— Les tiens, I'ick?
— Ils attendent à côté du bâtiment des écuries.
— Tous sont prêts ?
— Au premier signal ils s'élanceront.
Un silence suivit ces paroles. Camparini paraissait écouter attentivement.
— Les chiens! reprit-il.
— Ils ont mangé ! dît I'ick.
— Tu en es sûr.
— L'endroit où j'avais jeté la viande est vide. D'ailleurs, s'ils n'avaient pas mangé, ils aboieraient. Nous sommes trop près pour qu'ils ne nous sentent pas.
— Alors, tout va bien... maintenant a l'œui re. Chacun à son poste : allez et tenez-vous prêts à agir au premier signal!
Pick et Roquefort firent un signe affirmatif, puis ils s'élancèrent l'un à droite, l'autre à gauche, et tous deux disparurent, se faufilant derrière une double charmille qui, servant de prolongement au mur faisant façade, enceignait les communs de la ferme.
Camparini e1 Chivasso demeurèrent seuls. Tous deux s'avancèrent avec précaution \ ers la porte, l'as un aboiement ne retentit : le silence était de plus en plus profond et ;i\aii quelque chose de lugubre.
— Pick avait dit vrai, dit Camparini, ces chiens ont mangé, sans quoi ils révéleraient notre présence...
En achevant ces mots, Camparini interrogea le cadran
de sa mon ire : minuit et demi venait de ionner. 11 fit un geste d'impatience :
Charney? dit Chivasso avec un ton d'interrogation marquée.
Ouil répondit le Roi du bagne, il n'est point encore ici. N'aurait-il pas su réussir à Paris? Mordieu! si cela
dei ait être, je...
i amparinl s'interrompit pour prêter une oreille attentive :
r.UUTAPIN
Bientè' des hommes s'élancèrent et vinrent rejoindre celui qui était entre le premier. (Page 282.)
— Le voici ! dit-il.
Effectivement , sur la route qui dessinait son tracé comme un ruban blanc posé à plat sur l'herbe verte des prairies, on pouvait distinguer l'ombre d'un homme glissant rapidement. Cette ombre s'approcha, et arrivée à la hauteur de l'entrée de la ferme, elle s'arrêta comme paraissant hésiter.
Camparini fit entendre aussitôt un sifflement doux et modulé : l'ombre courut sans hésiter vers l'endroit d'où partait ce bruit.
— Charney ! dit le Roi du bagne. Tu as réussi?
— Pas complètement, je n'ai pas eu le temps, mais tout est en bonne voie, répondit le nouveau venu. Cette nuit même je terminerai, et avant le lever du jour, j'aurai accompli ma tâche.
— Alors, à l'œuvre !
— Camparini, dit Charney en saisissant le bras du Roi du bagne, je ne suis pas venu seul : sais-tu pourquoi je suis en retard? C'est que j'ai conduit à Saint-Mandé le colonel.
— Bellegarde ? dit Camparini avec un mouvement joyeux.
— Oui!
— Comment as-tu pu réussir?...
— Tu le sauras : le moment serait mal choisi pour l'explication. J'ai pu me faire suivre par le colonel, et à cette heure, il est en notre puissance. Comprends-tu de quelle importance es1 cette capture alors qu'il s'agit d'arracher à sa femme et à sa belle-sœur les signatures qu'il faut qu'elles donnent?
— Mais où l'as-tu laissé?
— A la garde de douze hommes.
— Tu n'as pas pu entrer dans la maison cependant. Moi seul ai te secret qui fait ouvrir la porte, et il faudrait démolir les murs pour forcer cette entrée.
— Aussi l'ai-je laissé au cabaret de Régulus.
— Mais il n'est pas en sûreté, mais il peut s'évader...
— Je n'avais pas le secret pour le faire entrer dans la maison; veux-tu que je retourne à Saint-Mandé? donnemoi le secret.
Charney s'était approché en formulant cette demande. Camparini le regarda :
— Non! dit-il, ce secret est le mien : il esta moi seul: personne ne doit l'avoir avant que tous ceux que ren-
BIB1 'l'Ai' IN
e la maison de S tint Mandé aient l'aii caque je veux ['ils fassent. Ce secret-là, Charney, c'est ma force I D'ailei trois fois que m cherches m ! 8 •. oir. harnej à son tour regarda fixement le H>>i du bagne:
— Que veux-tu dire ? demanda-t-il.
— Rien que ce que je dis.
— Alors le colonel demeurera dans le cabaret de Régulus jusqu'à l'heure où nous retournerons à Saint- Mandé.
— Non!
— Cependant...
Camparini lit un geste delà main comme pour inviter Charney et Chivasso à demeurer immobiles. Chivasso avait écouté toute la conversation qui venait d'avoirlieu sans y prendre aucune part.
Camparini recula «le plusieurs pas, puis il se baissa; le cri de la chouette retentit. Ce cri fut répété à une faible distance dans la direction du fossé bordant les bâtiments des communs.
Camparini gagna le bord du fossé et se baissa : un homme, marchant le dos courbé dans le fond de ce fossé, arriva jusqu'à lui. Camparini se pencha plus encore, et sa bouche, se collant contre l'oreille de l'homme, murmura quelques rapides paroles. L'homme ht signe qu'il avait compris. Camparini lui parla encore, puis se redressant brusquement :
— Va ! dit-il.
L'homme gravit le bord opposé du fossé, s'élança et disparut dans la profondeur des ténèbres. Camparini revint vers Charney et Chivasso.
— Dans une demi-heure, dit-il, le colonel Bellegarde sera lui aussi un instrument puissant entre mes mains
— Qui as-tu envoyé ? demanda vivement Charney.
— Bernard.
— Ainsi tu livres à cethomme les secrets que turefuses de me confier ?
— Bernard vient de recevoir le secret de l'entrée de la seconde maison de Saint-Mandé. Bernard, aidé de deux des hommes que tuas laissés à la garde du colonel Bellegarde, l'y fera pénétrer : ils y pénétreront aussi, mais aucun des trois ne ressortira vivant. Ah ! vous me regardez avec surprise ? Mais il ne s'agit même pas de ma maison à moi, il s'agit seulement de l'autre ! Oh ! soyez convaincus j que vous ne saurez jamais que les secrets que je voudrai ' vous apprendre, Ma maison de Saint-Mandé est la sûreté ] de tous. Nul de vous n'y a jamais pénétré : nul de vous n'y pénétrera jamais sans moi... ou, s'il y pénétrait, celui-là, il ferait comme Bernard dans ma seconde maison,
il n'en ressortirait plus.
— Mais, dit Charney, quelle que soit la puissance des forces dont tu disposes et que tu aies réunies à Saint- Mandé dans cette maison, dans laquelle tu te retires sans que nous sachions comment te découvrir, cette maison ne saurait-elle être forcée?
Non!
— Cependant, par des forces supérieures...
— 11 n'y eu g pas;
— Coin ni ?
- Celui qui du dedans voudrait sortir, OU du dehors
voudrait entrer sans avoir reçu m es instructions, celui-là causerai! sa morl et celle dotons ceux enfermés dans la maison. Quatre mines sont disposées de telle sorte qu'une tentative cl effract ion opérée sur la porte ou sur les deux perça ai la façade e1 donnant sur la rue ferait toul éclater:
charney, que Camparini regardait avec une fixité étrange, ne Sourcilla pas :
\ilon », di1 il simplement, le colonel i a être en sûreté, c'est ce ipi il l'a il t . Maintenant occupons QOU6 de I I
ferme.
Il est l'heure : di1 t ampai ini. Chivasso, donne le signal !...
I. 'hou uni' auquel le Roi 'lu bagne avaitparlé à voix basse < h se penchant aonlessus du fossé avait pris la direction
de Fontenay. Courant avec cette allure e ulière qui permet de fournir une longue traite, il tra petit
village e1 atteignit les abords du bois de Vincennes.
Tournant à droite, il s'enfonça sous bois : tout a coup il trébucha, il étendit les bras, il I r, il poussa un
cri et il tomba lourdement la l'a -outre terre. Il voulait
se relever, mais il sentit un pouls énorme s'appesantir entre ses épaules et le contraindre à l'immobilité. Il voulut tourner la tête : une main de 1er Le maintint, le \ , appuyé contre l'herbe. En même temps une voix impérati\e murmurait à son oreille ces mots sinistres :
— Un geste, un cri, tu es mort !