LA COUR
La cour de l'habitation était déserte. Les grands bâtiments de la ferme à droite et à gauche étaient plonges dans une obscurité pr ifon<feî Seul celui du centre, le bâtP ment principal, avait trois fenêtres de son rez-de-chaussée éclairées. C'étaient les trois fenêtres donnant air e1 jour à la grande salle basse.
Un profond silence régnait dans cette cour. Deux charrettes chargées de fumier étaient rangées le long du bâtiment de gauche. Quatre grandes niches à chien étaient, deux d'un côté, deux de l'autre de la cour. Les contrevents des fenêtres du principal corps de logis étant fermés, la lumière ne filtrait que par un mince interstice et n'éclairait pas la cour, qui demeurait plongée dans les plus obscures ténèbres.
Le ciel était chargé de nuages, l'air froid, et pas une étoile ne brillait à l'horizon. La grande porte était fermée comme d'ordinaire.
On se rappelle que de chaque côté de cette porte s'étendait un mur assez peu élevé qui formait la façade de la' ferme. Tout à coup, et sans qu'aucun bruit se fût fait entendre, une ombre apparut au-dessus delà crête de muraille. Une silhouette se dessina vaguement, et un homme surgit se tenant à califourchon sur le mur.
L'homme demeura immobile et comme attendant. Appuyant ses mains réunies sur l'arête du mur. il pencha son corps en avant et parut examiner attentivement l'intérieur de la cour...
Rien ne se fit entendre : le silence semblait redoubler de solennité. L'homme passa l'autre jambe, et se mettant à plat ventre tout en se retenant di s deux mains à la crête, il se laissa glisser doucement sur nu énorme tas de fumier qui était appuyé contre la muraille.
Là il écouta encore et recommença son examen. Tout demeurait silencieux. L'homme porta la main à sa bouche : un sifflement léger, très faible, retent I et s'éteignit presque aussitôt.
Des têtes surgissaient au-dessus de la muraille de chaque côté de la porte d'entrée. Bientôt das? hommes s'élancèrent et vinrent rejoindre celui qui était entré le premier. L'obscurité profonde dan- laquelle ils étaient enveloppés permettait à peine de distinguer leur personne, in avaient tous i,. visage masqué.
L'homme qui le premier avait pénétré dans [g cour de la ferme s'avança \ ers la première niche placée à gauche». Il se baissa, avança là main et retira à demi de l'intérieur le cadavre d'un chien bouledogue de grande baille absolumentroide, ce qui ! i idemmenl remonter la moi t
à plusieurs heures, sans attirer complètement à lui le corps, l'homme se redressa ci se diriges vers les autres nielles qu'il explora successivement.
Deux des troiB autres contenaien ment chacune
nu cada\ re de chien, et bien que les ténèbres ne permissent pas d'examiner ces cadavres dans leurs détails, il
était facile le reconnaître que c'étaient ceux de bouledogues, comme celui delà première niche.
La quatrième niche était \ ido.
i;ii;[-TAPIN
— Le lévrier aura été mourir dans la maison, murmura l'homme.
11 revint vers ses compagnons, dont quelques-uns s'étaient absolument dissimulés sous les charrettes, d'autres étaient couchés qui, le long d'un appentis, qui au pied d'un bâtiment, celui-ci sous une botte de paille, celui-là dans une auge. Tous enfin étaient disséminés hululement, et rien au premier coup d'œil ne décelait leur présence.
Celui qui venait d'explorer les niches se rapprocha d'un homme caché derrière un amas de planches.
— Les chiens sont morts? demanda l'homme.
— Oui! répondit l'autre.
— Je t'avais bien dit qu'ils avaient mangé. Ça n'a pas été sans mal. Pour tromper le fermier, il a fallu substituer à chaque niche une soupe faite commme celle qu'il avait donnée et dans une écuelle toute pareille. Oh! ça été bien fait?
— Oui, je suis content. Maintenant les boîtes à feu?
— Je viens d'en placer deux dans la grange. L'homme lit un geste approbatif, puis il traversa la
tour en se baissant et se dirigea vers l'un de ceux qui habitaient la première des deux charrettes. Celui-là, au moment où l'autre arrivait, se dressa brusquement, monta sur la charrette, et étendant le bras, il parut placer un objet dans la toiture même de chaume qui recouvrait le bâtiment.
L'homme fit encore un geste approbatif, et se courbant de plus en plus pour mieux dissimuler sa présence, il longea le bâtiment. Un autre homme était accroupi à l'entrée d'une énorme remise, vaste hangar rempli, à ne plus pouvoir les contenir, d'instruments, de charrues, de brouettes, d'échelles, de pieux, de planches et d'outillages.
— Tout est prêt.' demanda l'homme.
- Oui ! répondit l'autre à voix basse. Les cinq boîtes sont placées aux meilleurs endroits.
— Elles communiquent ensemble?
— Toutes. En tirant cette corde, toutes éclateront à la fois. En cinq minutes tout sera en feu, j'en réponds.
Il montrait un bout de corde qu'il tenait dans sa main.
— Bien ! dit l'homme qui semblait être le chef. Attends, pour agir, le signal.
L'autre lit un signe aftirmatif. Le chef le quitta et revint au milieu de la cour. Un sifflement tout aussi léger que le premier retentit pour s'éteindre aussitôt. Tous se glissèrent vers le bâtiment principal.
Arrivés à courte distance, tous demeurèrent sur une seule ligne', le corps plié sur lui-même, les jambes ramassées, prêts à bondir en avant...
On distinguait vaguement, dans l'ombre, ceux auxquels venait déparier le chef et qui, eux aussi, paraissaient atattendre un signal.
Lxxrx
l'attaque
Gorain et Gervais sommeillaient. Gorain renversé sur sa chaise, Gervais la tête presque ensevelie dans les genoux, le corps offrant l'apparence d'une tabatière dont le couvercle se serait à demi refermé. Un double ronflement sonore attestait l'état. de quiétude dans lequel se trouvaient les deux amis.
Le feu brûlait toujours dans la vaste cheminée : diminuant d'ardeur, sa flamme avait diminué de clarté, et la salle, ne recevant plus que la lumière des lampes, était plongée dans une demi-obscurité.
Cette obscurité cependant n'était pas telle qu'on ne pût distinguer dans la demi-ombre les silhouettes des garçons de ferme et des filles de ferme toujours endormis et placés h [{extrémité de la pièce.
Près de la cheminée, en face de Gervais et de Gorain, Hamelin était assis auprès d'un personnage vêtu en
paysan. Ce personnage, c'était Bamboula. Ham lin et lui causaient à voix basse :1e fermier parai sait é< Lit ravec une extrême attention.
— Tout .est iin paré, disait Bamboula. Les brij ides sont à leur poste : à iiion premier signal elles s'élanceront.
— Et il faut que je livre le secret des caehettes .' dit Hamelin en regardant fixement son interlocuteur.
— Sans doute. Ils commenceront par toi : si tu refuses de révéler, tu mourras.
— Mais si je luttais?
— Tu succomberais.
— Cependant, tu es là, toi! Les brigades nous entourent. Pourquoi h'arrêterait-on pas ces chauffeurs avant qu'ils eussent mon secret. »
Bamboula, à son tour, regarda attentivement et fixement le fermier :
— Tu te défies de moi, lui dit-il.
— Pourquoi? demanda Hamelin.
— Ton hésitation le prouve.
— Quand cela serait?
— Si cela était...
Un bruit violent interrompit la conversation. Toutes les vitres des fenêtres, brisées à la fois, tombèrent dans la pièce en même temps que la porte volait en éclats...
Puis, par toutes ces ouvertures demeurées béantes, surgirent au même instant des hommes, le sabre nu d'une main, le pistolet de l'autre et un masque rouge sur le visage. Tous s'élancèrent à la fois dans la salle basse, et au moment où ils quittaient l'appui des fenêtres ou le seuil de la ^.orte, d'autres hommes également armés, également masqués, apparurent à leur place, obstruant chaque issue et la gardant.
Dans l'intérieur de la salle, cette invasion subite avait produit un effet saisissant. Bamboula s'était levé précipitamment et s'était jeté de côté, obéissant évidemment non pas à un sentiment de crainte, mais à celui d'une attente d'événements intéressants. Il demeurait l'œil fixe, le cou à demi tendu, la main droite enfoncée dans le revers de l'habit comme s'il y eût cherché une arme.
Hamelin, se dressant subitement, s'était élancé vers un fusil accroché au-dessus de la cheminée, mais un incident l'empêcha de se saisir de l'arme.
Les valets de ferme et les servantes qui dormaient au fond de la salle s'étaient réveillés au bruit. Éperdus, ahuris, surpris, ne sachant probablement pas de quoi il s'agissait, hommes et. femmes s'étaient précipités de tous les côtés comme pour fuir, mais toutes les issues s'étaient trouvées obstruées à la fois. Alors tous s'étaient rués les uns sur les autres, une femme qui semblait plus terrifiée que ses compagnons, s'était précipitée vers Hamelin au moment où celui-ci allait s'emparer du fusil, et se jetant dans ses bras comme pour lui demander aide et protection, l'avait empêché de se saisir de l'arme meurtrière.
Mais parmi les plus affolés, les plus stupéfiés, les plus terrifiés, il en était deux dont l'expression de physionomie décelait un état du cerveau voisin de la folie : ceux-là c'étaient Gorain et Gervais.
Plongés tous les deux dans les douceurs du sommeil, au moment où les fenêtres et les portes avaient volé en éclats, ils avaient été arrachés à cetétat de quiétude de la manière la plus violente. Réveillés en sursaut, à peine leurs yeux étaient-ils entr'ouverts, que le terrible spectacle de vingt hommes armés et masqués, s'élançant par toutes les issues et inondant la salle comme un flot envahisseur, avait frappé les deux bourgeois d'une terreur telle, que l'un et l'autre s'étaient trouvés dans l'impossibilité de formuler un son.
Galvanisés, stupéfiés, dans l'acception véritable du mot, il demeuraient debout, la bouche et les yeux ouverts, les cheveux hérissés, les bras tendus, les mains ouvertes et les doigts écartés. Un moment, la frayeur fut telle, qu'ils n'eurent plus évidemment conscience de la situation : on eût pu les frapper sans qu'ils le sentissent.
Cependant un double cri jaillit à la fois de leur gorge
sèche; des mains nerveuses, en s'abattant sur leurs épaules et en les contraignant à se renverser en arrière jusqu'à ce qu'ils fussent étendus sur le plancher, détruisirent l'espéee de charme causé par la violence même de la peur.
Hamelin gisait, garrotté solidement, dans un angle de la salle. Servantes et valets de ferme avaient été saisis également, sans opposer la moindre résistance, et garrottés et bâillonnés, ils avaient été entassés dans un coin. Bamboula était libre.
— A souper, et à l'œuvre les chauffeurs !
— A nous la ferme! hurlèrent les bandits.
— Fermez les fenêtres et les portes!
La salle était envahie : personne de ceux qui s'y trouvaient quelques instants plus tôt ne pouvait tenter la moindre résistance. Les chauffeurs, sabres et pistolets au poing, se répandaient partout. Tous ces bandits étaient vêtus de même, d'une sorte d'uniforme ressemblant à celui des hussards en petite tenue, les marques distinctives étaient dans les couleurs différentes du masque qui leur couvrait le visage.
Un homme de haute taille, celui qui, le premier, s'était élancé dans la salle, avait un masque de satin cerise. Quatre hommes portaient, l'un un masque blanc, le second un masque bleu, letroisième un masque jaune e1 le quatrième un masque brun. Tous les autres portaient uniformément un masque noir descendant jusqu'au-dessous du nez comme les loups de velours que l'on porte au bal de l'Opéra.
Le premier moment avait été un moment de confusion indescriptible, mais bientôt une sorte de régularité parut s'établir, et les chauffeurs commencèrent à opérer avec un ordre décelant une grande habitude de l'obéissance et un plan parfaitement arrêté.
L'homme au masque rouge s'était placé devant la cheminée : lui seul n'avait pas à la main une arme offensive. Les bras croisés sur la poitrine, il inspectait les mouvements de ses hommes avec l'aplomb et le sangfroid d'un commandant de navire sur son banc de quart pendant un branle-bas.
L'homme au masque blanc, auquel paraissait spécialement obéir une brigade do chauffeurs, avait fait enlever les prisonniers : Hamelin, Gorain, Gervais, les garçons de ferme, solidement garrottés, bâillonnés etattachés, avaient été placés dans un angle, et quatre hommes, le fusil au poing, veillaient sur eux avec des gestes menaçants.
Hamelin paraissait sombre, résolu, et son regard àerne s'abaissait pas devant celui de ses ennemis. Gorain s'était évanoui. Gervais avait les yeux ouverts, mais il était en proie à une terreur telle, qu'iln'avait plus conscience de sa propre situation : il regardait, il écoutait, mais il ne pouvait voir, il ne pouvait entendre'.
Les valets de ferme n'avaient fait aucune tentative de résistance : ils avaient été pris etattachés sans chercher à fuir. Les servantes seules étaient, demeurées libres. Des bandits les entouraient 'et veillaient sur elles.
Ces servantes étaient au nombre de cinq : placées en pleine lumière comme elles l'étaient main tenant, on pouvait contempler leur visage. Trois di s cinq femmes
étaient véritablement affreuses. Deux étaient extrêmement grosses, énormes, elles avaient les cheveux 1 x,
plantés fort lias sur le front, de petits bonnets bretons avec de grandes brides larges, s'attachanl sous le menton : elles avaient le teint bâlé des femmes de pêcheurs.
l&troisiè stail plus petite, plus maigre, tout aussi laide
et paraissait plus âgée, car ses cheveux étaient argentés : i'lie portait Le 'costume des paysannes des environs de Paris.
Les deux antres étaient plus jeunes, leurs traits étaient plus réguliers et elles portaient 1 istume picard.
Ces femmes, qui avaient ai de tous le côtés, lors
de l'envahissement de la salle pur ],-s bandits, s'étaient précipitées à la fuis dans l'angle le plus obscur de la salle : c'était là où les avaient entourées les chauffeuus, paraissant obéira l'homme uu musqué bleu.
Celui au masque jaune, appelant du geste dix hommes qui s'élancèrent, s'était précipité avec eux vers l'escalier conduisant aux étages supérieurs, et bientôt on put entendre leurs pas résonner sur les marches de bois et dans les couloirs.
D'autres, sous la surveillance de l'homme au masque brun, gardaient toutes les issues. Le nombre des bandits qui venaient d'envahir la ferme était de quarante. Dix menaçaient les servantes, dix venaient de quitter la salle à la suite de l'homme au masque jaune, dix gardaient les issues, cinq veillaient le fusil armé auprès des prisonniers, et enfin il y avait le chef au masque rouge et les quatre personnages aux masques de couleurs différentes qui semblaient servir d'intermédiaires entre le chef suprême et les bandits vulgaires. En tout quarante.
Au tumulte avait succédé l'ordre, au bruit succédait le silence. Chacun demeura immobile dans la salle basse. L'homme au masque rouge était toujours debout devant la cheminée, paraissant attendre.
On entendait le bruit des pas des chauffeurs qui parcouraient les étages supérieurs delà ferme. On entendait briser les serrures, forcer les portes, et les meubles : c'était un second vacarme aux échos terrifiants.
Bientôt des cris éclatèrent; Hamelin fit un mouvement. l'un des chauffeurs lui appuya sur la poitrine la gueule du canon de son fusil. Le fermier jeta sur le bandit un regard de flammes, mais il ne tenta plus de remuer. Au reste tout ce que le malheureux eût pu faire eût été de se soulever, car il ne pouvait ni marcher ni tenter un autre mouvement : il avait les pieds et les poings étroitement garrottés.
Le bruit qui éclatait à l'étage supérieur redoublait : les cris et les trépignements devenaient plus violents. Ce bruit se rapprocha, il parut descendre... La porte de la salle s'ouvrit et le comte d'Adoré, garrotté et bâillonné, fut porté devant l'homme au masque rouge.
Celui-ci enveloppa le vieillard dans un double regard qui jaillit par les trous du masque comme deux rayons lumineux et il fit un geste de joie féroce. Levant le liras droit, il désigna lentement le groupe que formaient déjà Hamelin, Gorain, Gervais et les garçons de ferme. Le comte fut enlevé et jeté au milieu des prisonniers, près du fermier.
Tous deux avaient les bras attachés, tous deux étaient bâillonnés : ils ne pouvaient donc ni faire un geste, ni prononcer une parole, mais leurs regards, que rien ne voilait, se rencontrèrent et une pensée évidemment terrible s'échangea rapidement.
Les chauffeurs étaient tous alors dans la salle, immobiles et attendant. L'homme au masque jaune s'approcha du chef au masque rouge :
— J'ai tout fouillé, dit-il, tout est désert, j'en réponds.
— La fermière et ses enfants ? demanda l'autre.
— Ils n'y sont pas.
Le chef lit un geste d'impatience.
— Le fermier, dit-il simplement.
Hamelin fut enlevé par quatre mains vigoureuses et placé ile\ ani le chef.
Otez-lui son bâillon ! dit encore l'homme au masque
rouge.
On obéit; Hamelin put respirer. Bamboula, qui était demeuré libre et qui depuis l'envahissement de la salle s'était placé dans UU angle du vasle foyer, alors que le
chef s'eiait rapproché «le la cheminée, Bamboula se glissa
entre le eha iiihranle et l'un des chauffeurs, et vint Sd
tenir debout à deux pas du fermier.
-Ta femme, où est-elle ? dit l'homme masqué. -- Elle est :i Paris, répondit Hamelin.
— 'l'es enfants?
— Ils sont avec leur mère.
— Quand sont-ils partis?
— Ce soir.
i. h 'in au masque rouge regarda fixementle fermier:
— Écoute ei réfléchis I reprit-il. ou fouillera la ferme, les bâtiments, les jardius, les alentours. Si ta femme et
tes enfants y sont, on le? trouvera! S'ils y sont, fais-les venir, et je te jure que leur vie sera respectée ; mais .s'ils y sont et que tu refuses d'obéir, ils mourront sous tes yeux!... Tu as entendu?."., réponds!... où est ta femme?... où sont t<'s enfants?
— A Paris! dit Hamelin d'une voix ferme.
— On peut fouiller la ferme ?
— Oui.
— On les tuera...
— Oui, si on les trouve.
Le chef regarda plus fixement encore le fermier.
— Cet homme ne ment pas ! dit-il. Bamboula s'était dressé.
— Hamelin dit vrai! dit-il à l'oreille du chef, sa femme et sis «'niants sont à Paris; il nie l'avait confié.
L'Iiomme au masque rouge lit un geste d'impatience :
— 11 eût parlé plus vite et plus facilement, dit-il, car il est brave.
— Je le ferai parler, je m'en charge.
— Tu as un moyen.?
— Infaillible.
— Alors tu l'interrogeras.
Bamboula lit un signe affirmatif. En ce moment un sifflement aigu retentit du dehors. L'Iiomme au masque rouge prit un sifflet d'argent qui était caché dans les plis de sa ceinture, et, le portant à ses lèvres, il répondit au sifflemenl par un autre sifflement, mais plus doux.
L'homme au masque brun, celui qui paraissait avoir pour mission de veiller sur les issues, se précipita vers la porte et la dégagea en écartanl les chauffeurs. Cette porte s'ouvrit presque aussitôt, et un homme masqué s'a\ ança vivement.
Le ebef lit un pas à sa rencontre. Le nouveau venu lui parla rapidement el à voix très basse. Le chef se redressa et un rayonnement joyeux brilla dans ses irds.
— Enfin, dit-il, cette fois rien n'a échoué !
— Tous sont pris !
— Veille sur eux!
— J'en réponds!
Et le nouveau venu, faisant un geste auquel l'autre répondit, regagna lestement la porte et disparut, s'élançant d'un bond au dehors.
L'homme au masque rouge revint vers l'endroit où était demeure Hamelin :
— Les clefs du souterrain ! dit-il.
— Je ne les ai pas ! répondit le fermier.
— Yeux-tu être chauffé ?
— Je ne les ai pas!
— Donne-les !
— Je ne les ai pas!
— Du bois au feu! commanda le chef.
— Grâce! cria une voix aigre.
L'homme au masque rouge se retourna : une des servantes, la vieille maigre et sèche, se débattait entre Us mains des chauffeurs.
— Tu sais où sont ces clefs ? lui demanda le chef sans bouger de pli' e.
— Oui... citoyen, je les ai... c'est à moi que le maître les avait données... les voilà.
Et la vieille agitait un trousseau de clefs que prit un chauffeur. En voyant ces clefs entre les mains dé l'homme au masque rouge, Hamelin fit un soubresaut tel!, nient i iolent que les liens qui le retenaient captif craquèrent : son visage devint d'une pâleur de marbre et une sueur inonda son front.
— Ah ! lit l'homme au masque rouge, tu espérais conserver ce secret!
Hamelin ne répondit pas : peut-être avait-il été sur le point de parler, mais il s'était mordu les lèvres avec une telle violence que le sang avait jailli. Son regard traversa la salle et alla se fixer sur la vieille servante avec une expression de mépris, de haine et de fureur impossible à rendre.
Le chef le considéra encore d'un œil attentif, puis il fit
signe de la main qu'on replaçât le fermier parmi les prisonniers. Alors, s'adressant aux chauffeurs qui paraissaient attendri' ses ordres :
— En avant! cria-t-il d'une voix rauque, en avant les chauffeurs! Fouillez les caves et les cuisines!... \ bouper!... la ferme est à nous!... Nos amis veillent, rien ne put qous surprendre et il y a des millions ici !... Du bois an feu et du vin sur la table!
Lu hourra accueillit ces paroles : tous se ruèrent à la fois, à l'exception de ceux qui gardaient les prisonniers et les issues ; chacune des cinq servantes l'ut placée entre deux bandits, et, le pistolet sur la gorge, on ordonna aux malheureuses de présider aux apprêts du repas.
Il était trois heures du matin. La table massive de chêne était surchargée de débris do mets de toutes sortes, de bouteilles vides et de bouteilles encore pleines, de cruchons cassés, de verres renversés. Des mares de vin, de liqueur gisaient <;à et là au milieu des plats brisés. Des lampes placées aux extrémités de la fable éclairaient cet abominable désordre.
Tout autour de cette table, assis sur des bancs, sur des tabourets, sur des chaises, sur des fauteuils, des hommes, des masques sur le visage, des pistolets armés à côté d'eux, buvaient, mangeaient, riaient, chantaient, hurlaient, s'envoyant les propos !■■> plus grossiers, entrechoquant leurs verres, brisant les bouteilles ci le- larafons.
Aux portes, aux fenêtres, gardant tout< - les issues, d'autres hommes armés veillaient sur ceux qui buvaient. D'autres encore gardaient les prisonniers, d'autres escortaientles servantes de la ferme que l'on avait centrai m es à faire le service. Tous se relayaient les uns les autres, quittaient tour à tour la table sur un signe du chef pour aller veiller, ou abandonnaient la garde des issues ou des prisonniers pour venir prendre place à table.
L'homme au masque rouge était assis au haut bout de la table, près de la cheminée dans laquelle bridait un feu, véritable fournaise. Bamboula était à sa droite. Celui au masque jaune à sa gauche, les trois autres hommes aux masques de couleurs différentes venaient ensuite.
Bamboula, qui seul avait le visage découvert, interrogeait avec une impatience visible le cadran de la montre qu'il lirait à chaque instant de son gousset.
— La nuit s'avance ! dit-il à l'homme au masque rouge; il est temps d'agir : pourquoi ne rien foire ?
— Attends! répondit simplement l'autre.
— Pourquoi attendre '?
— Il le faut. Tais-toi ! Ne cherche pas à deviner. Bamboula courba la tête et se mordit les lèvres. En cet
instant, un des hommes placés en sentinelle à la porte donnant sur la cour se glissa jusqu'à l'homme au masque rouge.
— Maître ! dit-il, il est là !
— Qu'il entre ! répondit vivement le maître.
1 n nouveau personnage, absolument costumé comme tous ceux qui encombraient la salle, masqué comme eux, fit son entrée au milieu du bruit, du tulmulte, des chants, Sans que personne parût remarquer sa présence. Cet homme parvint jusqu'au chef qui se renversa en arrière sur sa chaise de façon à prêter plus facilement l'oreille. L'homme se courba et parla longuement à voix entièrement basse à son interlocuteur.
— Ah ! fit simplement l'homme masqué avec une intonation dénotant une approbation chaleureuse.
Puis, comme l'homme s., redressait, le chef le rappela, du geste. A son tour, il lui parla rapidement à l'oreille :
— Tu as compris? tu n'oublieras rien ? ajouta-t-il. L'autre lit un signe affirmatif,
— Va donc, et. la chose faite, répète trois fois le signal! Alors tu te contenteras de veiller et d'attendre.
L'homme inclina la tête et s'élança vers la porte par laquelle' il disparut. Le bruit, le tumulte, les cris, les chants, continuaient avec un épouvantable fracas. L'homme au masque rouge demeurait immobile sur sa chaise, paraissant absorbé dans un monde de pensées sinistres.
28fi
BIIil-TAPIN
Bamboula, tenant son couteau à pleine main parle mail cl [uetail la table avec la peinte acérée.
— Mais qu'attends-tu donc? répétait-il avec une anxiété qu'il ne pouvait plus parvenir à faire passer pour de ] mp itience.
Celui qu'on avait, appelé le maître ne répondait pas : trois heures et demie sonnèrent... Tout a coup, dominant le vacarme infernal qui régnai! dans la aile, on coup île siffler! strident retentit au dehors. L'homme au masque roi . ■ tressaillit e1 écouta...
Un second coup de sifflet se lit entendre, puis un troi-" sième. L'homme se leva avec un geste de triomphe. Sai sissant une bouteille placée devant lui, il la brisa sur la table :
— Silence! s'écria-t-H d'une voix formidable. L'hêtre est venue !
Il n'avait p is achevé, que tous demeuraient immobiles et silencieux. On eût dit qu'un coup d'une baguette magique eût paT il\ se subitement ces hommes, une seconde plus t I irant, criant, hurlant. A ce vacarme sans
nom. qui régnait dans la salle, succéda sans transition un silence lugubre.
L'homme tlern 'uré debout, et dominant la scène, porta
tout à ■ i m lin a son masque, et l'arrachant avec un
, il le jeta loin de lui. Le visage aux traits accentués du Roi du bagne apparut alors dans tout son effayant éclat.
Chacun de ceux qui entouraient la table demeura, pour ainsi dire, fascine et haletant sous ce regard de flammes qui parcourait lentement les groupes et les fouillait avec une irrésistible puissance.
— Mesnard ! cria. Camparini d'une voix forte, tes homme? sont à leur poste ?
— Oui, litre ! répondit une voix partant du dehors
— Q me ce puisse ni entrer dans cette salle ni eu n'a m mvel ordre. La mort imméd sans pitié ni merci pour qui tenterait de franchir h' seuil de cette porte ou L'appui d'une de ces fenêtres. Tue ' moi-même, si j'enfreignais cet ordre !
— Oui. titre! dit la voix.
— Di vray, reprit Camparini, le Poitevin -
■ . Ville-Sauvage! l'heure a sonné!
— Oui, ' • pondirent à la fois quatre voix partanl de la elle.
De ch; i de Camp irini i de Bamboula étaient
ts portant chaeuri un masque de couleurs h. un blanc, un brun et un .jaune. Ces quatre hommes, qui jusqu'alors étaient demeures muets et immobile-, tressaillirent violemment en entendant i amparini donner ses ordres. Trois surtout (le tnasqui . le brun et. le bleu) échangèrent un triple regard décelant une sorte d'anxiété subite ou d'étonnement extrêmi i amparini sourit.
— Les cinq chefs de province, ici! murmura l'homme au masque bleu. •
— Oui! dit, Camparini d'une voix tonnante. Oui! les cinq chefs de province sont arrivés! oui! toutes nos
-ont rassemblées à cette heure, car l'a dation
était en danger, et ce danger -il fallait le conjurer. L'heure e-t venue ! i. l'œuvri
Et, désig t d'un geste impêriteux Hamelin, toujours
a m es prisonniers :
i lui là ' dit Camparini.
Le fermier fut am net devant le Roi <ù< bagne.
— 'i ; tiuo serait attaquée ce soir par
le- e.
il un lin ne répondit pas.
— nui ' nu?
Même silence.
— Réponds !
— .le ne savais rien ' 'lit Hamelin.
— Jure-le !
— Non !
■- Tu le gavai li bien que tu as élo i femme el
tes enfants, qui
— C'est possible!
— Tu avoues donc !
— Quand cela serait, dit Hamelin résolument. Je ne crains pas la mort !
-- Qui t'.n ait prévenu?
— Personne.
— Tu mens !
Hamelin ne répondit pas. Camparini haussalcs épaules :
— Tu \ as pa cler! dit-il.
Les tilles de ferme qui avaient été contraintes a servir les chauffeurs; étaient alors réunies à l'extrémité- de la salle. Les deux Femmes dont la laideur était si grande, étaient appuyées contre la table, cette table en chêne massif et dont le poids devait être énorme.
Toutes deux avaient leurs mains appuj ées sur le bord de *ette table. Envoyant une lame aiguë menacer la poitrine du fermier, les deux servantes parurent é] ver la plus vive émotion, mais cette émotion sit de la façon la plus étrange. Échangeant un rapide coup d'oeil, elles roidirent leurs bras : la table massive fut soulevée :
- Qui t'avait prévenu? répétait alors Camparini en levant le poignard.
— Cet homme! dit Hamelin en désignant d'un mouvement de tête Bamboula qui recula d'un pas.
La table soulevée retomba à sa place, car Camparini avait abaissé son arme. L'attention de tous avaii été durant une minute' si fortement concentrée sur Camparini et Hamelin, que personne n'avait remarqué l'action deservantes, action qui' décelait une force réellement extraordinaire chez deux femmes qui paraissaient d'un âge mûr.
Camparini s'était retourné vers Bamboula :
— Tu as entendu, dit-il, réponds !
— Que puis-je répondre ? fit Bamboula en reprenant son sang-froid. Cet homme a dit cela pour se sauver.
— Cet homme a dit vrai!
— Qu'en sais-tu?
— Je le sais.
— Alors si tu le sais, je n'ai rien à te répondre.
En parlant ainsi, Bamboula, soit intimidation, soit mou> veinent naturel, s'était reculé peu à peu et il était arrivé à effleurer presque le chambranle énorme de la gigantesque cheminée. Se baissant rapidement, il demeura ui moment presque à genoux.
Ci t homme est un traître! cria Camparini. à mort !
Bamboula s'était redressé d'un bond : un bruit declochi retentissait au dehors... Bamboula tenait de chaque main un pistolet arme à la gueule menaçante.
Au même institut, un grand tumulte éclatait dans la cour.
— A moi I hurla Bamboula avec un accent de triomphe.
A KOXTENAY
Bamboula gisait étendu : dix lames nues étaient le1.
sur sa poitrine. Camparini, le- bras croisés, le contemplai! 'i un regard I u the.
— Encore une fois tu as voulu me trahir! dit-il ; em
une roiS tÛ lois tu pa\ eras | li
tenta'1 ■ de trahison B iml là, tuas encore des pape i •
qui peu\ ente ion : Bamboula, tu
v as me les lit V'V'-
oui . m mtei dre un râle sourd.
— 'l'es complices sont entre nies mains ' reprit i amparini. Lesbri : Fouché, apostées par toi e1 qui m'en-
iient,i taient,i il. 3, entourées parles miens Pei sonne ti'e-t venu a ton appel. Bamboula, el le bruit quia répondu a ton .-ia nal e-t celui du trcmphe de mes hommes sur les
tiens, nir x que m avais fan cacher !...i- 'es stables
N'es t u pas eon\ aincu? *"«u >. 1 u
' Ou'. m le port ■ !
Bamboula fut enlevé par quatre liras vigoureux qui le maintenaient énergiquement, et transporté jusque sur le - seuil de la cour. La nuit était noire et on ne pouvait, au premier coup d'œil, rien distinguer au dehors, mais tout à coup, el comme à un signal donné, quatre torches cnflammées surgirent.
Un ouffé jaillit à demi de la gorge de l'ex-eomte
de Som in 'S : il voyait, là. devant lui, dans cette cour, di hommes garrottés, bâillonnés, étendus; d'autres debout, armés, triomphants,menaçants. Dans les premiers, Bamboula reconnaissait ceux sur l'appui desquels il avait compté ; dans les sec onds, les séides du l!>>i du bagne, ces chauffeurs qu'il savait bien être sans pitié ni merci.
— Les hommes que Fouché a mis sous tes ordres pour s'emparer de moi! dit Camparini avec un rire ironique.
Bamboula fut ramené dans la salle.
— Le secret des papiers ! dit Camparini.
— Tu ne sauras rien ! s'écria Bamboula.
— Le secret !
Bamboula se redressa vivement :
— Ces papiers! s'écria-t-il avec un accent terrible, eh bien! oui, ils existent, je les ai!
Et s'àdressanta h x chauffeurs qui attendaient en silence:
— Ils existent, ces papiers qui peuvent vous perdre tous, car ils contiennent une partie des secrets de l'association du bagne; ils existent, cet homme a dit vrai. Moi et un autre savons seuls où sont enfermés ces papiers que Fouché payerait au poids de l'or. Si je suis prisonnier, cet autre est libre. Tuez-moi, et demain Fouché aura ces papiers, et vous serez tous perdus sans espoir.
Se retournant vers Camparini :
— Tue-moi donc! dit-il encore. Ma mort sera la perte de tous ceux qui t'entourent!
Camparini I'éerasa sous le poids d'un regard empreint du plus profond mépris.
— Cëthomme crut! dit-il d'une voix rauque; ne craignez rien. Lé plus mortel ennemi de l'association, c'est lui-même!.... Enfants 1 cet homme a nos secrets, il faut
' qu'il non si le !... il refuse... qu'il mi uri
l'n hourra accueillit eet rdre. Dix hommes se ruèrent à la fuis sur Bàmbôulà , qu'ils attachèrent sur un banc.
Les servantes, placées au fond de la salle, firent un mouvenieni en avant : mais, sur un autre geste du Roi -/» " bagne, douze chauffeurs se placèrent entre elles et la cheminée. En mène:' temps douze autres se portèrent derrière les cinq femmes. Oes vingt-quatre chauffeurs étaient tous de taille gigantesque, ils étaient parfaitement armés: on eût dit que ces vingt-quatre bandits étaient des hommes choisis expn s dans la bande.
Telles qu'elles étaient placées, les cinq servantes étaient alors absolument entourées. Aucune cependant ne manifesta parmi geste la terreur ^u'!!,- devaient toutes ressentir.
F.n voyant cette manœuvre s'opérer, l'homme dont le visage ei i;i peeouverl d'un masque jaune fit comme un mouvement involontaire vers l;i table qui le séparail des Servantes : mais Camparini le saisit parle bras.
— Reste la, Charney '. dit-Il ; ne bouge pas. Tu connais ne- tri-. Dans l' - circonstances comme celle-ci, il faut obéir -eu- peine 'le mort.
Alors, -e retournant vers un gigantesque chauffeur placé derrière lui :
— Rappe!le-toi me- ..rdre,-. poursuivit Camparinr, et songé qafe la vie de Rosette me répond de toi/
[.es chauffeurs regardèrent Camparini, attendant ses ordre-,
I.e /},.; ./,/ bagne s'approcha du comte d'Adoré, et, se baissant, trancha d'un seul coup de couteau le bâillon lui recouvrait le bas du visage : le vieillard respira bruyamment. Son regard était fixé sur le visage du hoi fin bagne, l'n moment ce regard demeura froid et incisif: piiié 1 se détourna avec une expression de dégoût tellement prononcée que Camparini laissa échapper un gc-te d'impatience, presque de colère, et revint prendre sa plaça orès de la table, à deux pas de Bamboula.
— Patience, dit Camparini , tout à l'heure tu parleras. En attendant, le secret des millions cachés ici : Hamelin veux-tu le livrer?
— Non ! non ! Tuez-nous tous, hurla le fermier dans un paroxysme d'exaltation.
— Parle, Hamelin, je le veux, je l'ordonne! cria 1; comte d'Adoré. Où sontles coffrets que je t'ai confiés ?
— Dans la seconde cave, sous la troisième tonne de cidre, murmura le fermier d'une voix sourde.
— Va, Dragon de Bouvray! cria Camparini.
Le chauffeur s'élança suivi de plusieurs hommes.
Camparini délia les mains du comte d'Adoré, puis, lui présentant une feuille de papier sur laquelle étaient tracées plusieurs lignes, une plume et un encrier portatif:
— Signez, dit-il.
Le comte parcourut le papier.
— C'est la déclaration que vous faites d'avoir encaissé le montant des traites fournies sur vous pour le compte de la citoyenne Geoffrin : signez!
Le vieillard demeura immobile et lança autour de lui un regard rapide. Ce regard, qui effleura les bandits, 5' arrêta quelques secondes sur les filles de ferme qu'entouraient les chauffeurs athlétiques.
Camparini surprit ce regard, et une expression de pitié méprisante se peignit sur sa physionomie.
— Moi, si fort, m'avoir cru si faible ! murmura-t-il railleusement.
Le comte tressaillit, et ses yeux se reportèrent sur le Roi du bagne. Celui-ci indiqua le papier qu'il tenait.
— Signez! reprit Camparini d'une voix forte; je ne le répéterai plus !
M. d'Adoré signa d'une main frémissante; puis il laissa retomber sa tête sur son épaule avec une expression de découragement profond. Son regard se souleva lentement et se reporta sur les cinq femmes.
Dragon de Bouvray rentra dans la salle.
— Les coffres '? dit Camparini à voix liasse.
— Ils sont en sûre..' ! répondit le chauffeur sur le même t.eii. Tu es 11;. m eras à Saint-Mandé...
Camparini, l'œil en feu, revint vers Bamboula en lui montrant le brasier que le ■ chauffeurs venaient d'allumer.
— Veux-tu parler? dit-il.
— Grâce ! hurla le malheureux avec un accent qui n'avait plus rien d'humain.
— Ces papiers que tu possèdes encore ?
— Ils sontâ Paris... balbutia Bamboula.
— Réponds ! où sont-ils .'
— Dans la maison de la rue de Beaujolais... la septième dalle... après la cheminée... dans l'arrière-boutique...
— Parle! dis tout !
— Là est la cachette 1
— Est-ce la seule ?
— Oui.
— Jure-le !
— Je le jure !
— Tous les papiers sont là? reprit Camparini impassible.
— Tous ! balbutia Bamboula.
— Tu n'as pas d'autre secret?
— Je le jure ! pas d'autre...
— Tu le jures?
— Oui... oui... grâce!...
— Eh bien ! puisque tu n'as plus rien à m'apprendre, le Roi du bagne va payer sa dette ! Tu as trahi quatre fois, Bamboula, tu as mérité quatre fois la mort... Trois l'ois je t'ai l'an -rie-'... cette l'"is tu vas mourir...
Un frémissement avait parcouru la salle. Un cri rauque retentit :
— L'heure ! vociféra une voix puissante.
Une double détonation d'armes à feu ébranla les éch<>de la ferme : huit ou dix chauffeurs roulèrent renversés. Un tumulte effrayant éclata dans la salle.
Camparini s'était rué sur l'homme au masque jaun •. celui-ci essaya en vain d'opposer de la résistance, son
masque tomba : le visage de M. 'le Charney apparut aux lumières. Camparini avait renversé son adversaire à l'aide d'une secousse puissante, le maintenant un genou sur la poitrine et un pistolet sur lu gorge.
— Cassebras ! dit-il au chauffeur qui se tenait derrière lui, rappelle-toi mon ordre : tu me réponds de lui, Rosette me répond de toi !
Cassebras saisit Charney dans ses mains puissantes, quelques secondes à peine avaient suffi pour l'accomplissement de eette scène. Camparini s'était redressé, un pistolet d'un main, un poignard de l'autre.
La salle de [a ferme présentait le coup d'œil à la fois le plus effroyable et le plus étrange : une lutte terrible avait lieu.
C'était de la bouche de l'une des cinq servantes qu'était parti ce cri : « L'heure ! » qui avait été le signal de l'événement. A peine ce cri avait-il vibré que les servantes, se ruant à la fois avec un admirable ensemble sur les chauffeurs qui les enserraient, en avaient renversé dix d'un premier choc, puis, poignards et pistolets au poing elles s'étaient retournées menaçantes et furieuses.
Cette attaque imprévue avait un moment porté la confusion parmi les bandits L'une des femmes, la plus petite, profitant de ce premier moment, s'était glissée jusqu'aux prisonniers, et avec une adresse et une agilité véritablement extraordinaires, elle avait tranché les liens qui retenaient captifs le comte d'Adoré et Hamelin. Libres, ils s'étaient empressés de couper à leur tour les liens qui retenaient captifs les valets de ferme. C'était alors que Camparini s'était retourné vers les assaillants, tandis que Cassebras emportait Charney, dont il contenait les efforts.
Au même instant une fusillade extrêmement vive retentit au dehors : les chauffeurs demeurèrent un moment indécis et comme frappés de stupeur.
— Courage, enfants ! hurla Camparini, ne croyez pas à une surprise! Votre chef savait qu'un danger vous menaçait, toutes les précautions sont prises. En avant! et, encore une fois, notre triomphe est assuré!
Cris et fusillade redoublèrent alors de fureur et d'inité : aux abords de la ferme il devait se livrer une véritable bataille.
— Que personne ne puisse sortir ! hurla le Roi du bagne, i - un n'échappera !
11 s'élança, suivi de quelques-uns des siens. Les cinq
femmes, cinq démons, • lancées vers les prison-
: le coi ite d'Adoré s'était joint à elles : Hamelin et
ses garçons, libre ai ni aient la fermière et les
« niants.
Près de quinze chauffeurs gisaient étendus, tués ou essés ; plus de quarante étaient là debout et menaçants. La lutte a \ ail pris subite m des proportions effrayantes : au dehors, la fusillade et les ei'is augmentaient encore.
— Tue! tue! cria Camparini en se précipitant. Quatre des cinq femmes se ruèrent a sa rencontre :
tre coups de l'eu retentirent, quatre chauffeurs tom-
bèrent; puis deux femmes, les deux plus vieilles, les
deux si outrageusement laides, bondirent comme des
irs, elbs rejetèrent leurs pistolets inutile- : l'une
1 une barre qu'elle enlev mme une baguette et
qu i m- lit tournoyer abattant les chauffeurs autour
['elle; l'autre s'était emparée d'un fauteuil énorme en
ehêne massif, et elle s'en servait comme d'une arme
offensive, écrasant ions ceux qu'elle frappait.
Les dalles ruisselaient de sang ; on entendait les cris des
isants et ifs blessés : [es cadavres s'jamoncelaient.
i mparini | ssa un hurlement de rage :
Tonnerre I i cri i I il, quels ont donc ceux-là?
— Qui qu'on est, quéî répondit la femme au fauteuil i-asant, deux nouveaux ennemi . Kh ! tu vas voir,
' i>ii\ ele point '
ci faisant tournoyer son fauteuil d'une seule main avec une force incroyable, de l'autre, la femme arracha iet, perruque et fichu.
| La seconde femme venait de fendre le crâne à un chauf-
. feur : huit ou dix ennemis reculaient; retirée dans uni
angle, elle leva son banc au-dessus de sa tête et le lançai
avec une vigueur inouïe.-.. Des cris de douleur, des râles
époui antables, des soupirs d ■ mourants s'exhalèrent.
La femme, portant ses deux mains à la fois à son v'I sage, arracha, comme avait fait sa compagne, perruque, bonnet et rubans.
— Tonnerre île Brest! Me connais-tu ? vociféra l'étrange personnage en faisant un mouvement pour s'élancer.
Un double cri de stupeur jaillit de la poitrine du Roi du bagne. Ses compagnons, les trois hommes aux masques de couleurs différentes, reculèrent avec une sorte d'effroi.
— Mahurec ! le Maucot ! murmura Camparini.
— Oui! Mahurec et le Maucot! que tu croyais avoir lâchement assassinés ! hurla le vieux gabier. Mais le bon Dieu n'a pas voulu ! Maintenant c'est les vieux de la cale qui vont te crocher !
Et le gabier se rua sur Camparini, qu'il saisit par ses vêtements.
— Ne le tue pas! cria une voix. La vie de cet homme est à moi!
— Oui, mon commandant, dit Mahurec en reculant. Ce mouvement délivra Camparini. Laissant unlambeau
d'i toffe aux mains de Mahurec, il bondit en arrière. La salle était pleine de cadavres. Les deux lampes avaient été renversées dans la lutte, et seul le feu qui brûlai! dans l'àtre éclairait de ses lueurs rougeàtres la scène sanglante.
Plus des deux tiers des chauffeurs avaient été tués ou blessés : une quinzaine à peine restaient debout, mais ils ne luttaient plus qu'avec cette molle énergie qui indique l'absence de confiance.
La fusillade était moins vive au dehors : deux coups de sifflet retentirent... Camparini s'élança.
— Garde la porte ! cria Mahurec.
Le Maucot s'était précipité. Camparini tourna sur luimême et bondit vers la fenêtre : les carreaux volèrent ent éclats. Le vieux gabier rugit et, s'élançant, passa comme un trait à la suite du Roi du bagne. . mais il ne touchai! pas le sol, que ce sol remuait, ébranlé par une secousse violente... Des jets de flammes surgirent dans les ténèbres de tous les coins delà cour intérieure... une colonne de fumée blanchâtre s'éleva de la base de l'étable et de la toiture des écuries et des granges... Une détonation effrayante fit résonner les échos...
Deuxpans de mur s'écroulèrent... une nappe de flammes se dressa subitement... La toiture de l'habitation principale s'effondra avec des craquements effrayants...
Des vociférations furieuses, des appels, des cris de douleur et d'agonie éclatèrent de tous côtés... Des troupes d'hommes qui encombraient la cour se précipitèrent pour éviter le danger... ce fut un effrayant spectacle.