LES RECHERCHES
C'était en effet un étrange et saisissant spectacle que celui que contemplaient les trois hommes etl'eufaul; un spectacle qui, dans sa hideuse horreur, pouvait glacer les cœurs les plus aguerris et faire reculer les plus braves. La chambre, sur le seuil de laquelle ils se tenaient, était une vaste pièce au plafond à poutres saillantes, aux murailles peintes à l'huile et prenant jour par deux grandes fenêtres qui donnaient sur le berceau de lierres qu'avait remarqué Torniquet quelques minutes auparavant. Entre les deux fenêtres, s'élevait la vaste cheminée au manteau sous lequel se fût tenu facilement debout un homme de haute taille. Le tuyau de cette cheminée perçait le mur au-dessus du berceau et donnait là passage à la fumée. Dans le fond de la pièce, en lace de la cheminée, était un énorme lit
à colonnes en chêne massif garni de rideaux à ramages. Des bahuts, également en chêne sculpté, des sièges grossiers, garnissaient le reste de la pièce, qui devait d'ordinaire avoir un aspect imposant; mais, ce jour-là, cet aspect avait pris un caractère d'horreur qui glaçait le sang dans les veines.
Un feu ardent brûlait encore dans l'âtre, et les flammes, en sortant par lo tuyau, avaient dû causer cet incendie du lierre qu'avaient remarqué les deux maraudeurs. Les rideaux du lit étaient arrachés, les portes des bahuts brisées, les sièges renversés ; la pièce entière était dans un désordre affreux à contempler. On eût deviné facilement qu'il avait dû se passer là quelque scène terrible, quelque lutte effroyable, si des témoignages de celte lutte, de cette scène, témoignages bienautrement épouvantables que les bahuts fracturés que les rideauxdéchirés, n'avaient tout d'abord frappé les regards. Deux cadavres d'hommes étaient étendus devant la cheminée L'un était celui d'un vieillard, l'autre celui d'un homme plus jeune vêtu en valet de ferme. Tous deux avaient les jambes et les pieds nus, et ces jambes et ces pieds étroitemeut garrottés, étaient enfouis sous les cendres chaudes et entièrement carbonisés. Les bras étaient liés au corps, les tètes renversées en arrière et les cheveux attachés à un énorme tronc d'arbre jeté au milieu de la chambre. Au ciel du lit était pendue une femme, dont le corps vacillait à l'extrémité d'un fragment de rideau. Tous les meubles avaient été fouillés, brisés et étaient demeurés entièrement vides. Le volet le pillage avaient évidemment dû accompagner et suivre les meurtres.
— Mais, s'écria Torniquet en s'avançant vers les cadavres des deux hommes et en désignant celui du vieillard, c'est le père Abboli?
— Et celui-ci est son garçon de ferme, ajouta Gringoire en se penchant sur l'autre cadavre.
— Et voilà sa femme, la mère Abboli! dit Rom ulus.
— Vite, faut les secourir! cria Torniquet.
— Il n'est plus temps, répondit Gringoire; les corps sont froids. Il y a plusieurs heures déjà que les hommes sont morts.
— Et la femme aussi, ajouta Romulus.
— Qui est-ce qui a pu commettre ces abominables crimes?
Les trois soldats se regardèrent sans pouvoir répondre. Bibi-Tapin ne disait rien, lui; mais l'oeil inquiet, les mains frémissantes, il sondait la pièce et cherchait sous les meubles. Tout à coup, revenant vers Gringoire :
— C'est bien ici, dans la Terme "aux Ghats-Huants, que tu as vu le lieutenant et la jeune fille? demandat-il.
— Oui, répondit le soldat.
— Alors il faut fouiller la maison. Peut-être arriverons-nous à temps pour sauver celle que le lieutenant aime.
— L'enfant a raison, cria Gringoire; il y a sans doute d'autres victimes. Cherchons, et nous pourrions peutêtre en arracher quelques-unes à la mort.
— Et si nous rencontrons les assassins! dit Torniquet avec un geste menaçant.
— Vive la France! cria Romulus; sabre au poing et en avant I
Les trois soldats tirèrent leurs briquets et le petit tambour s'arma également du sabre qui pendait sur ses talons. Puis tous quatre »'élaucèrent à la fois pour visiter les bâtiments de la ferme.
Bibi-Tapin était sorti le dernier de la pièce où gisaient les cadavres. Traversant la salle commune, il remarqua un escalier étroit devant lequel les soldats étaient passés. Il s'élança bravement sur les marches et gravit les degrés conduisant au premier étage. Co premier étage était, comme le ro&te de l'habitation, désert et silencieux. Le tambour entra successivement
dans plusieurs pièces donnant toutes sur un même couloir, suivant le mode de construction du siècle dernier. Ces pièces étaient absolument désertes; mais, dans chacune, les meubles étaient renversés, brisés, ouverts. Evidemment les voleurs avaient accompli là leur œuvre de destruction, tout comme à l'étage inférieur.
La dernière pièce dans laquelle Bibi-Tapin venait de pénétrer donnait précisément au-dessus du petit bois dont avait parlé Gringoire, et à l'ombre duquel il avait, l'avant-dernière nuit, assisté à la scène nocturne qu'il avait racontée à ses camarades. Celte pièce, de petite dimension, avait dû èlre meublée avec un soin plus particulier. Une tenture d'étoffe garnissait les murailles. Les meubles étaient en ébène sculpté de l'époque Louis XIII. Aux colonnettes du lit appendaient encore des lambeaux de rideaux de soie cramoisie. Un tapis moelleux gisait sur le parquet. Là comme dans la chambre à coucher du fermier, il y avait dû avoir lutte, et lutte acharnée; tout l'indiquait. Des fragments d'étoffe, provenant d'habillements arrachés, étaient éparpillés. Le manche doré d'un poignard, dont la lame avait été brisée, brillait près du lit. Tout un long morceau d'étoffe blanche, qui avait pu appartenir à une robe de femme, était accroché aux tètes de clous d'un siège. Des papiers étaient tombés çà et là. Cette chambre n'avait d'autre issue que celle par laquelle le jeune tambour était entré. Une seule fenêtre l'éclairait, et celte fenêtre donnait sur le pelit bois. Les vitres qui la garnissaient étaient brisées et le châssis de bois forcé en dedans, et dont les gonds avaient été descellés, pouvait faire supposer que l'on s'était introduit du dehors.
Bibi-Tapin courut vers cette fenêtre ouverte et il se pencha en dehors. Un cri jaillit de ses lèvres. Il venait de remarquer au-dessous de lui une échelle encore appliquée contre la muraille et qui avait dû nécessairement servir à l'escalade.
Enjambant précipitamment par-dessus la barre d'appui, l'enfant se laissa glisser jusque sur le premier échelon, et il descendit rapidement ensuite. 11 se trouva alors au milieu d'un bouquet de bois. Se baissant vivement, il examina le sol avec une attention minutieuse. Bibi-Tapin avait douze ans à peine, avonsnous dit, et il était étrange de voir un enfant de cet âge déployer une intelligence inquiète semblable à celle dont il faisait preuve depuis quelques instants. Sa pose, ses regards, sa manière de chercher à relever les traces n'avaient rien d'ordinaire : on eût dit un sauvage sur une piste, et la teinte cuivrée de la peau du visage du petit tambour, ses vêtements eu lambeaux, prêtaient encore davantage à la supposition. Après quelques minutes d'un examen attentif du sol, l'enfant se redressa et demeura immobile en posant un doigt sur ses lèvres.
— Il y avait des chevaux et une voiture et beaucoup d'hommes, dit-il en réfléchissant. La terre est foulée comme à Saint-Vincent quand les Anglais ont attaqué les carbets. Ma bonne amie disait que quand les traces do chevaux étaient tournées dans tous les sens, cela signifiait qu'ils avaient été attachés longtemps. Il y a eu là alors des chevaux qui sont demeurés bien longtemps attachés. Puis voici des ornières creusées par les roues d'une voiture légère, et enfin des pas d'hommes. Voyous, quand je regardais les traces des Anglais, Étoile-du-Malin m'a dit que, pour reconnaître les pieds des officiers do ceux des soldats, il fallait bien examiner les empreintes. Je me rippolle les leçons de ma bonne amie I Voici des traces de semelles épaisses, la terre est creusée et il y a des empreintes de têtes de clous... Tout cela ce sont des pas de paysans ou d'hommes de condition ordinaire.» Rien autre... Ah! si fait, continua Bibi-Tapin en s'arrètanteteu se baissant brusquement, c'est la traco
Le père Abboli, sa femme, leur garçon, avaient été saisis. (Page 13.)
d'une botte fine... à bouts très pointus... comme celle d'un incroyable... Oui... voici encore la même trace, tout près des ornières creusées par les roues... et puis plus rien ! L'homme aux bottes fines a monté là dans la voiture, je le jurerais ! l'extrémité du pied est plus appuyée, comme lorsqu'on s'élance pour monter. Oh! Etoile-du-matin m'avait bien appris tout cela! Comme je me souviens!... Ma bonne amie, elle me regarde de là-haut ; elle doit être contente ! »
Et l'enfant leva vers le ciel ses yeux humides de larmes avec une expression de tendre reconnaissance; puis ses regards revinrent lentement vers le sol. Au même instant ses regards demeurèrent fixes comme s'ils venaient de découvrir subitement quelque chose.