‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 34 sur 220 · LE SOUPER · texte numérisé non relu

LE SOUPER

« — Lucile et Uranie revinrent au château le front sombre et l'air soucieux, continua le comte d'Adoré ; toutes deux étaient encore sous la pénible impression que leur avait causée !e refus si étraugemeut motivé de l'abbé Chaubard. Eu entrant daus le salon, elles racontèrent simplement et naïvement la petite scène qui venait d'avoir lieu à la cure.

« — Comment! dit la marquise avec étonnenienl, "abbé refuse de venir souper avec nous?

« — Sans motif sérieux ? ajeuta lord Ilarbing, qui avait paru prêter la plus vive attention au récit des deux jeunes filles.

« — Est-il malade? demanda la baronne.

« — Il dit que non, ma tante, Dépendit 1 rauie.

« — Alors sou relus est incompréhensible !

« — C'est presque une impolitesse ! dit lord Harbing.

« — Oh! ne p Misez pis cela! répondit vivement madame de Sarville; je connais depuis longtemps l'abbé Chaubard; j'ai été à même d'apprécier son noble caractère, 1'alleolion sincère qu'il porte à notre famille. Je suis certaine que derrière ce refus étrange il doit y avoir quelque cause secrète et pénible qui nous sera révélée un jour.

« — L'abbé avait-il donc l'air d'un homme douloureusemeul affecté? demanda lord Ilarbing avec empres-enienl.

« — Oui, répondirent à la fois les deux jeunes filles,

« — Alors, continua l'Anglais, si le digne abbé a le cœur ulcéré, il faut des m. uns aunes pour panser sa

blessure. J'ignore quelles sont les causes de ses souffrances morales, mais je sucs certain, niadani | la baron ne, que des consolai ions provenant de VOUE sm aient des plus efficaces. Voulez -vou.-. me permettre de vous offrir mon bras et de vaus accornnagnei ju.-qu'à la enre. SiTabbé Ghau&nrâ est affecté, noua e ayeroas de le distraire; s'il n'est que contrarié^ mois combattrons ses ennuis, et, dans tous les cas, nous saurons

à quoi nous eu tenir sur un refus qui a lieu de nous étonner tous.

« La baronne se leva vivement : son visage rayonnait de joie.

« — Merci, milord, dit-elle; vous m'avez comprise. Allons à la cure et efforçons-nous de décider l'abbé Chaubard.

« L'Anglais ne se départit pas un seul instant de l'empressement qu'il avait manifesté tout d'abord; il partit avec la baronne, et tous deux demeurèrent absents un peu plus d'une demi-heure. Saus doute leur présence vainquit la résolution prise par l'abbé, car, au bout de ce temps, ils revinrent avec le digue prêtre. La baronne paraissait joyeuse; lord Ilarbing était impassible suivant son ordinaire; l'abbé Chaubard était pâle et tremblant, et faisait des efforts évidents pour se maintenir.

« — - Eh bien! qu'avait donc ce cher abbé? demanda la marquise en allant au-devant d'eux.

« — Une abominable migraine, chère sœur, répondit la baronne en souriant. Notre excellent ami craignait de nous donner le spectacle de ses souffrances, voilà pourquoi il était résolu à nous manquer de parole.

«L'abbé balbutia quelques mots que lamarquise dut prendre pour des excuses. Il était tard, le souper était prêt depuis longtemps; chacun des membres de la famille était d'avis que le marquis ne reviendrait que le lendemain; on se mil à table. L'abbé ne mangea pas, rejetant ses motifs de diète absolue sur sa maudite migraine; il fut sombre, rêveur, tourmenté pendant toute la durée du repas. Chacun put remarquer sa contenance souvent embarrassée, les secousses nerveuses qui agitaient tout son être alors qu'il fixait ses regards sur l'une des deux jeunes filles. On s'empressa autour de lui, on l'entoura de soins et d'attentions, mais rien ne put parvenir à rasséréner son visage.

«Au dessert, lord Harbing qui n'avait pas cessé un seul moment de se montrer d'une affabilité charmante pour tous, se mit à racouter des histoires de voyages dans l'espoir, apprécié de tous, d'égayer un peu la conversation que la sombre contenance de l'abbé rendait languissante. Lord Ilarbing parlait admirablement le français; il avait beaucoup d'esprit et il savait conter avec un charme qui enchaînait l'attention de ses auditeurs; il possédait un fond inépuisable d'anecdotes qui faisaient de lui un causeur des plus attrayants. Parmi les histoires dont il sj mit à régaler ce soir-là ses compagnons, il en fut une, dite avec une merveilleuse fécondité de détails, et qui avait trait à un prêtre, lequel avait trahi le secret de la confession pour sauver sa vie. En entendant !ord Harbing raconter ces laits, l'abbé Chaubard soit!1 sul i- Ictnenl de la rêverie douloureuse dans laquelle il oiait pion-.

« — L'homme dont vous parlez dit-il vivement, ne pouvait être un ministre de Dieu; s'il était piètre, il était indigne de ce litre sacré.

« — Ouoil mous eur l'abbé, répondit le noble Anglais, vous ne voulez pas admettre, que, dans un cas extrême, un confesseur poisse hahir un secret reçu? « — Non, m lord, je ne l'admets pas!

« — Mais, daus le cas dont je vous parle, i! y avait danger de mort.

« — Qu'im porte I

« — Cependant, le sentiment de la vie... « — Milord, interrompit l'abbé, chaque prôtre a devant lui un exemple qui doit lui servir de règle absolue de conduite, c'est La résignation du divin Sauv.i

« — Mais, monsieur l'abbé, p'rmcllrz-iiioi de vous I nie observer que la situation n'était pas la même, il ne s'agissait pas d'un article de loi, il s'agissait do divulguer un coupable...

« — 11 fallait trahir la confession...

« Au bénéfice de la juslico humaine.

,< Au-dessus de la justice humaine il y ala justice divine, milord! Un prêtre qui viole le secret, de la confession n'est plus digne de celte justice.

« — Aiusi vous n'admettez pas que, dans une circonstance quelconque, on puisse révéler un secret confessionnal?

« — Dans aucune circonstance.

« — Même pour conserver l'impunité à un coupable?

«— Dans ce cas-là surtout, milord. Un confesseur est un consolateur : il ne doit faire entendre que des paroles de paix et de miséricorde, et jamais une délation.

« — Monsieur l'abbé a raison, dit vivement la baronne, et ce qu'il dit ne saurait m'étonner, car depuis longtemps j'ai su apprécier la noblesse de son grand caractère.

« — Je me plais à être de votre avis, madame, dit lord Harbiug, et c'est un honneur pour moi que de me trouver en accord avec vous sur un tel motif.

« L'abbé était retombé dans sa rêverie pénible, qui semblait augmenter d'instant en instant. Enfin à dix heures le digne prêtre prit congé de la famille et se retira avec un embarras plus grand encore que celui qu'il avait témoigné en arrivant au château, /près son dépatt, cet embarras fut le sujet des commentaires de la i 'mille et du lord, puisle noble Anglais partit à sod t ur pour Toulouse, en promettant d'aller le lendema ;i malin au-devant du marquis.

« Le lendemain, reprit le comte d'Adoré après un silence, le réveil du château de Cantegrelles devait être horrible. A huit heures, un capiloul, un assesseur en robe de cérémonie, des officiers de l'hôtel de ville, des archers et autres subalternes de justice arrivèrent à Croix-Daurade, escortant le corps ensanglanté d'un homme porté à bras. Ce corps, déchiré par onze blessures profondes faites à coups de couteau, était celui du marquis de Cantegrelles. On l'avait trouvé, dans la nuit, gisant au milieu d'une mare de sang, sur le bord de la Longue, où sans doute ou avait eu l'intention de le jeter. Le marquis ne donnait aucun sigue de vie, et. ceux qui le ramenaient ne croyaient porter qu'un cadavre.

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