LE CIMETIÈRE SAINT-NICOLAS
« A la vue de ce corps sanglant, la marquise, la baronne, Lucile et Uranie fuient en proie à l'un de ces effroyables accès de désespoir qui déchirent le cœur et menacent même l'existence. Les quatre femmes se jetèrent en gémissant sur ce corps que les archers avaient déposé dans une salle de rez-de-chaussée du château. Lord Harbiug n'étail pas à Croix-Daurade : un exprès fut envoyé vers lui à Toulouse, mais on fit répondre à son hôtel qu'il élait parti à cheval dès le matin pour aller au-devant du marquis. Sans doute il avait pris une aulre roule, car il n'avait pas rencontré le funèbre cortège. Tout à coup et au moment où le désespoir des femmes était à son comble, la marquise puus^a un cri de joie folle et se recula en frémissaut. Penchée sur le corps de sou mari, elle avait senli un léger mouvement vers la poitrine.
« — Il vil! il vit encore ! s'écria-l-elle avec des élans furieux; il peut être sauvé!... des secours! des médecins! des chirurgiens!...
« Ou se précipita : des médecins, des chirurgiens accoururent; on reconnut que le marquis vivait encore ; il avait échappé, par un miracle inexplicable, à une mort qui devait être certaine. Pouvail-il être complètement ramené à la vie? Personne n'osait en répoudre. Dans ce cas, le miracle eût été complet, et les miracles complets sont rnalheuieuoement trop, rares.
« Gomment le marquis respirait-il encore? Les médecins expliquèrent ce phénomène en disant que le marquis, laissé pour mort sur la place par ses assassins, avait dû ne pouvoir tenter aucun mouvement, que celte immobilité absolue avait fait fermer quelques plaies eu permettant au sang de se coaguler et que la fraîcheur de la nuit availaidé à cette coagulation préservatrice. Mais le blessé avait perdu énormément de sang : il devait être dans un état de faiblesse extrême ; déplus, deux blessures reçues à la gorge et qui, par un effet du hasard, avaient respecté l'artère, laissant pénétrer l'air, devaient empêcher le marquis de formuler aucun son; enfin une autre blessure qui avait ouvert le crâne pouvait avoir détruit les facultés du cerveau.
« La conclusion de la consultation savante fut que l'on ne pouvait affirmer que le marquis vivrait encore vingt-qualre heures; que s'il vivait, il ne pourrait parler avant quinze jours au moins, et que probablement il y aurait un dérangement complet dans ses facultés intellectuelles. De semblables pronostics étaient horribles; mais en présence du malheur plus grand qui avait menacé la famille, madame de Cautegrelles, ses filles et sa sœur, se sentirent ren<llra à l'espérance en constatant que celui qu'elles adoraient respirait encore.
« Le premier désespoir un peu calmé, les soins les plus urgents donnés au cher blessé, les magistrats, de concert avec la famille, dressèrent procès-verbal del'évéuement. Sur ces entrefaites, lord Harbiug arriva au château. Sa douleur était extrême, car il croyail~(ainsi qu'on le comprit à ses premières paroles) que le marquis était mort; mais eu appre nant que son ami étaivivant, le saisissement qu'il ressentit fut tel qu'il demeura comme foudroyé sans prononcer une parole. L'abbé Beauvais arriva également prodiguer à la famille et au blessé les soins de son pieux ministère. Il raconta que l'abbé Chaubard était gravement malade et que l'on craignait qu'il ne fût atteint d'un accès de fièvre chaude. En présence de ces deux nouveaux témoins, les magistrats continuèrent leur office. On prit tous les renseignements propres à faire découvrir l'assassin ou les assassins, eu attendant que l'on pût recueillir plus tard quelques renseignements de la bouche même de la victime, si elle échappait à la mort.
« Quel pouvait être le coupable? quel ennemi si acharué du marquis de Cantegrelles, auquel ou n'en connaissait aucun, avait pu se livrer à cet acte d'exécrable vengeance? Car il demeura prouvé que la vengeance seule, et non aucun aulre motif, avait poussé le bras du meurtrier; le corps n'avait élé dépouillé d'aucun des objets de prix que portait le marquis; toutes ses bagues étaient à ses doigts, sou épiugle de diamant à son jabot de dentelles. Dans ses poches on retrouva si montre d'or, sa chaîne, son cachet, sa bourse, contenant vingt louis de France, deux quadruples d'Espagne d'or fin et quelques piécettes de Barcelone.
«Ces particularités rétrécissaient forcémeu lie cercle des conjectures : lemarquisétaittorubé victime d'un affreux guet-apens. On interrogea successivement les membres de la famille, lord Harbing, des amis appelés, mais on ne put obteniraucun résultat satisfaisant. Le reste de la journée se passa eu vaines conjectures. La nuit vint; le blessé étail toujours dans le même état ; ou ne pouvait voir luire ou s'éteindre aucun espoir : il fallait attendre. Lord Harbing déclara vou'oir pisser la nuit auprès de sou ami ; l'abbé Beauvais demeura également au château, el le capiloul, homme de sens, de mérite et fort justement estimé dans Toulouse, promit à la famille désolée la juslice qu'elle étail en droit de demander, puis il se remit en chemin pour la ville.
«Cel événement malheureux devait remettre forcé-
meut à plus tard le mariage de la baronne et de lord Harbing. J'avais été l'ami d'enlance du marquis de Canlegrelles, nous étions même parents, aiu.-i que je tous l'ai expliqué. J'étais en Bretagne encore sous le coup de l'horrible machination dont vous connaissez les aucienues péripéties, lorsque je reçus une lettre de Lucile, ma Slleule, qui m'annonçait la fatale catastrophe. Elli m'avait écrit le lendemain même du jour de l'affreux événement. L'étal de son père était toujours le même et elle ne pouvait me donner aucune nouvelle. Je laissai ma femme et ma fille à Nantes, et je partis aussitôt pour Toulouse, où j'arrivai sans perdre une minute.
«Tout à Croix- Daurade était dans la même situation qu'au premier jour de la catastrophe : le marquis vivait, mais il n'avait pas repris connaissance : les médecins n'osaient rien pronostiquer de bien favorable. Lord Harbing ne quittait pas le château et paraissait prendre à la santé de son ami l'intérêt le plus vif. Les investigations auxquelles se livrait la justice n'avaient encore abouti à aucun résultat. Je trouvai le château plongé dans la désolation la plus amère. Les pauvres femmes étaient dans une anxiété dont chaque minute nouvelle augmentait la poignante angoisse. Je connaissais lord Harbing par les lettres que j'avais reçues précédemment du marquis, mais je ne l'avais jamais vu. Notre présentation mutuelle, faite daus d'aussi sinistres circonstances, ne pouvait être que triste. L'Anglais me salua froidement et gravement lorsque la baronne lui eut déclaré mes noms et qualités.
« Je le saluai à mon tour, mais en fixant mon regard sur son visage, je demeurai uu moment comme frappé par uu mystérieux souvenir. Où avais-je vu cet homme? Il m'eût été impossible de le dire, mais à coup sur il ne m'était pas étranger. J'interrogeai en vain le passé dans mon esprit, mais je ne trouvai aucune solution. Convaincu que j'étais le jouet d'ime illusion, je cessai de m'occuper de l'Anglais pour me consacrer entièrement à la marquise et à ses' filles dont la douleur me déchirait le cœur. Le soir, retiré daus ma chambre, je recueillis encore mes souvenirs et, s«ns que je pusse m'expliquer pourquoi, la physionomie froide et impassible de lord Harbing se dressait toujours devant moi évoquant comme dans un rêve des faits mystérieux que je ne pouvais m'expliquer nettement ni clairement. La nuit venue, je dormis mal, j'eus des songes pénibles et je crus même, un moment, voir appar. litre mon malheureux beau-frère, le feu marquis d'Horbigny.
« Le lendemain, je me rendis à Toulouse, chez le capitoul. Quoique je n'eusse aucunement donné rendezvous à lord Harbing, je le trouvai installé auprès du magistral et causaut avec lui. L'un et l'autre m'accueillirent avec de vives démonstrations d'estime.
« — Nous parlions de cette horrible affaire, me dit l'Anglais, et monsieur m'affirmait qu'en dépit de ses recherches, il n'avait pu rien découvrir encore qui le mit sur les traces des infâmes assassins.
« — Cela est vrai, ajouta le capitoul. Toutes mes investigations sont demeurées vaines. Une déclaration bieu puissante et probablement bien lumineuse serait celle du marquis, mais malheureusement son état ne lui permet pas non seulement de parler, mais même d'entendre et do comprendre.
« — Que faire? dis-je à mon tour.
« — Attendre que le marquis soit suffisammeut rétabli pour nous mettre sur la voie et éclairer la route à suivre.
« — Quoi! personne ne peut donner un avis?
« — Personne absolument
«— Peut-être 1 dit lord Harbing en réûéchissaut.
0 — Comment .' demanda le capitoul.
« — Au moment où monsieur eat entré, continua l'An-
glais en medésignanl, j'allais vous communiquer le résultat d'une observation que j'ai faite, observation qui, durant les premiers jours de trouble inséparable d'un tel événement, ne m'avait nullement frappé et que je crois digne d'attirer votre attention.
« — Qu'est-ce donc ?
« — Si nous ne connaissons pas encore l'assassin, je crois qu'il ne tient qu'à quelqu'un de nous le faire connaître.
« — Comment?
« — L'abbé Chaubard nous le nommera, s'il le veut.
«— L'abbé Chaubard, s'écria le capitoul.
« — L'abbé Chaubard! répétai-je avec stupéfaction, car je connaissais le digne prêtre et son attachement à la famille de Cantregelles.
« — Lui-même, dit nettement lord Harbing.
« — Mais, demanda le magistrat, sur quoi vous basezvous, milord, pour émettre une semblable opinion?
« — Sur une foule de faits que je vais raconter.
« El lord Harbing effectivement nous parla longuement, minutieusement, des événements du jour de la fête de Croix-Daurade. Il dépeignit la répugnance de l'abbé à se rendre au château, son refus fait en premier à Lucile et à Uranie, sa venue, presque exigée par la baronne, sa tristesse durant le repas, son état moral étrange, si incompatible avec sa manière d'être ordinaire, et qui avait frappé d'élonnement la marquise, ses filles et sa belle-sœur.
« — Enfin, continua lord Harbing en finissant, plus fe réfléchis et plus je suis convaincu que l'abbé Chaubard connaissait l'attentat commis sur le marquis quand il est venu souper à Croix-Daurade. A-t-il aidé à l'accomplissement de ce crime? cela est inadmissible. A-t-il trempé dans le complot ourdi contre la vie d'un bon gentilhomme? ce serait méconnaître le caractère de l'abbé que de s'arrêter, fût-ce une seule seconde, à une semblable supposition; mais a-t-il reçu révélation de l'attentat par une voie que j'ignore, voilà ce dont je crois être certain et ce qu'il nous importe à tous de savoir.
«Le capitoul et moi demeurions comme anéantis.
« — Allons à Croix-Daurade, reprit l'Auglais; interrogez sur l'heure la marquise, la baronne, les deux jeunes filles, et d'après leurs réponses, vous jugerez si ma supposition est bien ou mal fondée.
« Saus perdre un instant, nous nous rendîmes au château. Là, le capitoul commença son enquête. Lucile et Uranie nous racontèrent en détail la sfène qu'elles avaient eue avec l'abbé, telle que je viens de vous la dire a mon tour. La baronne déclara qu'il avait presque fallu qu'elle se fâchât pour contraindre l'abbé à venir souper au château. La marquise avait également remarqué la préoccupation pénible de l'abbé. Enfin tout ce qui fut dit nous confirma dans la persuasion que lord Harbing avait supposé sinon juste, du moins d'une façon toute probable. Le capitoul se rendit à la cure : la servante lui révéla que le jour dont il était question, et en l'absence de son maître, l'abbé Beauvais, un homme s'était présenté subitement et avait demandé à se confesser. Elle avait aperçu cet homme dans l'ombre de l'église, mais n'avait pu distinguer ses traits. Bref, il fut bien et dùmeut constaté que le jour de la fête de Croix-Daurade, jusqu'au moment de l'arrivée du pénitent, l'abbé Chaubard s'était montré d'une humeur charmante, et que ce n'avait été qu'après la confession reçue que son état extraordinaire s'était manites'4.
« L'abbé Chaubard, je vous l'ai dit, poursuivit le comte, tandis que Maurice prêtait à sou récit l'intérêt le plus soutenu, l'abbé Chaubard était gravement malade. Soit que la fatigue que nécessitait son pieux ministère eût épuisé ses torecs, soit que l'émuliou violente qu'il avait ressentie eût causé une commotion trop vivo à 6ou cerveau, le digue prêtre avait pris le
Maurice regardait, inspectant cette scène dans ses moindres détails. (Page 108.)
litlanuit même du jouroù il était venu àGroix-Daurade, et, depuis ce moment, il avait donné les plus vives inquiétudes à ses paroissiens qui le chéiissaient tendrement. Le capitoul, n'écoutant q-'.o eon devoir, se rendit près du malade en compagnie de son assesseur et de moi. L'abbé nous reçut à merveille; il allait beaucoup mieux, et, sans être tout à fait rétabli, il pouvait néanmoins comprendre parfaitement les questions qui allaient lui être faites. Le magistral, assez embarrassé de l'interrogatoire auquel il allait se livrer, commença par demander à l'abbé s'il avait eu connaissance du terrible événement qui avait frappé la famille de Cantegrelles.
« — Sans doute, répondit l'abbé.
« — Est-ce avant que nous eussions appris la fatale nouvelle que vous en avez eu communication?
« L'abbé regarda fixement le capitoul.
«—Pourquoi m'adressez-vous celte question? demanda-t-iL
« — Veuillez y répondre, monsieur l'abbé.
« — Suis-je donc ici un coupable qu'on interroge?
« Le digne prêtre était devenu rouge d'émotion.
« —Vous ne me comprenez pas, monsieur l'abbé, répondit le capitoul, dont l'embarras redoublait de minute en minute. Il ne s'agit ici ni de culpabilité, ni d'interrogatoire : il y a un magistrat qui vient prier un honnête homme de l'éclairer dans la voie qu'il doit suivre pour arriver à satisfaire la justice.
v — Je ne vous comprends pas, monsieur.
« — Veuillez réfléchir, monsieur l'abbé, et peut-être me comprendrez-vous. 8
« — Nullement, monsieur.
« Un silence suivit cet échange de paroles. J'avais écouté anxieusement ; je réfléchissais tout en examinant mes deux compagnons. La physionomie du capitoul se rembrunissait à mesure qu'il sentait une résistance chez son interlocuteur. Le visage ie l'abbé Chaubard avait repris tout son calme et toute sa sérénité ordinaire; ou devinait seulement dans son regard uue résolution fermement arrêtée. Le capiloul
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sentit que eetto situation tendue ue pouvait se prolonger. S'approchanl du lit et mettant dans sa voix une douceur extrême:
« — Monsieur l'abbé, reprit-il, avec un homme tel que vous, pour lequel j'ai toujours ressenti l'estime la plus profonde et la plus sincère, avec un homme revêtu d'un caractère sacré comme l'est le votre, il n'y a qu'une manière de procéder : la franchise la plus absolue. Pardonnez-moi do vi-nir ainsi troubler votre repos; mais, ce faisant, j'obéis à l'ordre impérieux de ma 'conscience de magistrat : je représente la justice comme vous représentez la religion. Toutes deux sont sœurs; donc nous devous nous entendre. Monsieur l'abbé, un crime horrible a été tenté sur un gentilhomme que vous aimez, et j'ai l'espérance que vous pourrez m'aider à me mettre sur les traces du coupable.
« — Comment? demanda l'abbé.
« — Ma conviction est que vous le connaissez, ou du moins que vous avez vu l'un de ses complices.
« L'abbé ne répondit pas. Alors le capiloul, reprenant la parole, expliqua au prêtre les motifs sur lesquels se basait sa conviction. Il lui rappela son refus de venir au château, sa préoccupation si vive, si peu ordinaire, sa tristesse, son embarras, ses réponses aux demoiseHes de Cautegrelles.
«L'abbé écoulait sans rien dire. Parmomeuts il lovai! les yeux vers le ciel, joignait les mains et paraàssfiiM prier avec ferveur. Le capitoul continua; bref, il su arriva à cette conclusion : que l'homme inconnu qui était venu se confesser avait pu révéler une partie du terrible secret. L'abbé garda obstinément le silence. Le capitoul insista de nouveau.
« — Connaissiez-vous l'attentat avant de vous rendre au château de Croix-Daurade ï demanda le magistral. « — Je ne puis répondre, dit l'abbé; ma conscience s'y oppose.
« — Songez, monsieur l'abbé, qu'à une telle demande un refus de réponse équivaut a une aftirmalion.
« — Interprétez mes paroles suivant votre esprit, monsieur. Dieu nous voitet nous entend ; il nous jugera.
«— Mon devoir est de chercher à éclairer la justice. « — Le mien est de répondre ainsi qui- je le lus. « — Mais cependant vous avouez qu'un homme inconnu est venu se confesser à vous? Avant d'avoir entendu celte confession, votre esprit était calme et tranquille?
« — Cela est vrai.
« — Vous aviez l'intention d'aller souper au château de Cautegrelles? Et, après celle confession reçue, vous vous êtes montré soucieux, tremblant, inquiet, tourmenté, et vous avez relusé de vous rendre au château.
« — J'ai refusé eu çtfet.
«— Pourquoi?
« — Je ne puis répoudre.
« — La confession entendue était donc la cause de ce subil changement d humeur?
« L'abbé ne répondit pas.
« — Je vous en conjure, monsieur l'ab'bé, éclaireznôusl dit le capitoul en redoublant d'instance. « L'abbé fil un ell'ort et se dressa Burson lit: « — Monsieur, dit-il d'une voix brisée par l'émotion,
je vou en i jureàmon tour: Q'iBeielez pas da van ta ■■.-.
Avanl à èlï6 lu un me, je suis piètre. Je vois OU Ici nient vos paroles : je corn prends ce que vous dé&iww de moi cl je ne puis vous répondre. Le secret de le eon'flesslDn c*i inviolable! Beaucoup sont morts martyrs pour de» meurci loyaux serviteurs de Dieu: je sui pièt à suivre leur exemple.
h Le capiloul se leva respectueusement, u — La mort ne vous menace pas, monsieur l'abbé,
dit-il. Je vous comprends aussi, moi, et je n'ose insister.
« Nous quittâmes l'abbé et nous revînmes vers Croix- Daurade : sur la route nous rencontrâmes lord Harbing, escorté de deux domestiques. Il parut hésiter un momeuleu nous apercevant, mais celte hésitation fut coude, car il s'avaûça presque aussitôt vers nous. « —Je venais à votre rencontre, nous dit-il. Vous avez vu l'abbé?
« — Oui, répondit le capitoul.
« — Que vous a-t-il appris ?
« — Toul ce qu'il pouvait nous apprendre. « En cet instant, le cheval de lord Harbing fit un si brusque écart, que nous éprouvâmes un sentiment de crainte pour le cavalier. Je ne fis pas attention alors à cette faute de la mouture qui pouvait être causée par une pression subite sur le mors : ce ne fut que plus tard que le souvenir de cette observation me revint. Cependant lord Harbing maîtrisa son cheval et revint vers le capitoul.
« — Alors vous savez le nom des coupables ? reprit-il.
« — Non ! répondit le magistrat.
« — Comment?
« — L'abbé Chaubard n'a pu me donner aucun renseignement précis, car sou honneur de prêtre s'opposait àce qu'il parlât, mais néanmoins j'ai fait aujourd'hui un grand pas vers la lumière.
« — Je ne vois pas trop à quel pas en avant vous faites allusion.
« — La justice ignorait sur qui devaient se porter ses soupçons : aujourd'hui elle a un indice. « — Lequel donc?
« — Que je trouve l'homme qui est venu se confesser à l'abbé Cbaubtrd.
« — Sans doute! mais il faut le trouver. « — C'est ce à quoi je lâcherai.
« Nous arrivâmes au château sans que le capitoul eût de nouveau ouvert la bouche : il paraissait absorbé dans des réflexions profondes. Lord Harbing fit une courte visite et s'en retourna à sou tour à Toulou Plusieurs jours s'écoulèrent sans apporter aucun changement d.ms la situation. Le marquis était toujours dans le même étal : la blessure profonde qu'il avait reçue n'était pas encore cicatrisée : il ne pouvait prononcer une parole; el celle que portait son crâu i avait, eu atUquaut le cerveau, provoqué une divagation complète : le malheureux n'avait pas repris connaissance depuis lejour de l'événemnt et, bien qu'il ne parlât pas, on devinait àsesregards vagues etiuquiets qu'il ne comprenait même pas ce qui se passait autour de lui. Lecapitoul n'était pas revenu au château el j i ne l'avais pomt revu depuis notre visite à l'a!.': baril. Loïd Il.irlung visitait régulièiemenl e H 8 .ele ( l la baronne, et il témoignait la sollicitude la plus grande à Pëgard du marquis. \" tteiulaut pus que la baronne lui fit ob.serverqu'un retarda l'union projaté.8 cuit nécessaire, il avait été au-devant de ce> exigences dos circonstances, el lui-méuie avait déeluv que l'union n'aurait lieu qu'apr> s le roi a lil i -sèment du 1 il «■ Seulement l'Anglais ne semblait pas aoooiv.er une grande créance à la guél'iâon du marquis : [J tèuioiguait uue douleur des plus vives, mus chique que quelqu'un dtB la famille faisait allusion aux chances heureii.-es qui pouvaient se pré-<-nler, il détournait la tète et un profond soupir s'échappait do lèvres.
« Sans doute il avait fait partager ses tristes pressentiments à la baronne, car celle-ci se mollirait de j* : en jour plus affligée et moins empressée à prod guer Ses es pé ra u ces à la marquée et ;i ,e:, hlle.O) '|im - I tant OÙ j'avais vu lord II irbing pour la pieuuere Ivjs,
je u'avaià pu parvenir a dompter eiiiniemeut feapi ce de répugnance qu'il m'avait Inspirée. San les
traiis de ce visage me revenaient à l'esprit, et je creusais en vain ma mémoire pour me rappeler à quelle époque de ma vie ces mêmes traits avaient frappé mes regards. Ne pouvant parvenir à réwiller mes souvenirs, je me persuadai que bien décidément j'étais le jouet d'une illusion et l'étais sur le point de me traiter de visionnaire ridicule, lorsqu'une aventuiv arrivée inopinément vint me jeter dans les incertitudes les plus cruelles.
« Une nuit que je ne pouvais dormir, j'étais plus soucieux encore que de coutume : j'avais passé toute la soirée au chevet du marquis, j'avais été vivement émotionné par l'état de sourïrauce de mon malheureux ami, par le chagriu profond que ressentait sa famille; je voyais moi-même M. de Cautegrelles dans un état désespéré, et l'anxieuse incertitude que j'éprouvais m'empêchait de pouvoir prendre quelques instants de repos.
« Tourmenté par l'insomnie, je me levai et je descendis dans le parc, où je marchai longten pi. Quand je m'arrêtai au bord de la Garonne, deux heures sonnèrent à l'horloge d'une église voisine. Je redressai la tète comme un homme brusquement réveillé et j'interrogeai des yeux autour de moi le paysage. Je devais avoir fait une assez longue route, car aulaut, que je pouvais me rendre compte des lieux au milieu de l'obscurité qui m'eutourait, il me sembla apercevoir derrière moi les maisons du faubourg de Saint- Cyprien que j'avais dû traverser.
« Autour de moi s'élevaient les grands arbres de la promenade dont le vent agitait les feuilles. A mes pieds s'étendait la nappe d'eau bleuâtre du ûVuve qui courait vers la ville calme et tranquille, i> 'uVtant les rayons argentés de la lune, comme un vaste miroir descendant sur un plau incliné. A ma droite, j'apercevais une masse confuse de uuauces sombres avec çà et là des poiuts clairs parsemés, dont je ne pouvais deviner la nature. Je m'approchai de cet endroit et je reconnus un cimetière avec ses cyprès au feuillage noir et ses mausolées en pierres Manches. J'étais bien réellement eu deçà de Saiiil-Cyprea, car ce cimetière était celui de Saint-Nicolas. Dans la situation d'esprit où je me trouvais, le hasard, qui m'avait dirigé vers un champ de repos, me parut du plus sombre augure et mes pensées revêtirent ud voile encore plus funèbre. Obéissant à uu sentiment dont je ne me rendais pas compte, je franchis l'entrée du cimetière et je me mis à parcourir lentement chaque allée, m'arrètant devant chaque tombe. Jamais, je crois, mon àme n'avait éprouvé jusqu'alors et n'a éprouvé depuis un tel moment de tristesse. Ce que je ressentais, c'était le néant de tout bonheur et de toute espérance, c'était une sorte d'aspiration vers la mort. Je marchais avec une telle lenteur que le bruit de mes pas n'arrivait point même jusqu'à mon oreille, et le silence profoud qui régnait autour de moi n'était troublé par aucun souffle, par aucun cri. Le vent était tombé et la lune venait de disparaître sous un rideau de nuages, les ténèbres les plus obscures m'enveloppaient de toutes parts.
«Le cimetière de Saint-Nicolas touche, à sa partiesud, à un petit bois qui se relie lui-même, en contournant le faubourg, à la promenade des bords de la Garonne. J'avais atteint cet endroit du cimetière et peut-être allais-je ru'eufoucer dans ce petit bois quand tout à coup, au détour d'une tombe, j'entendis un léger bruissement semblable à celui que font des voix humaines échangeant des paroles rapides sur un ton mystérieux. Je m'arrêtai, non point pou=sé parla curiosité, mais oLéissant à ce sentiment de prudence à tous les animaux de la création. Involontairement j'écoutai. Les voix partaient d'un endroit rapproché, de la lisière même du petit bois et sur la limite du cimetière. L'obscurité était complète, je ne distin-
guais rien; mais abrité comme je l'étais derrière une tombe toute entourée de cyprès, si je ne pouvais voir, il était impossible que je lusse vu.
«Tout d'abord ce ne fut qu'un bourdonnement confus qui parvint jusqu'à mes oreilles; puis le bourdonnement devint plus distinct, une seule voix parlait et un nom prononcé brusquement me fit tressaillir : ce nom était celui du marquis de Cantegrelles.
« Oh! celte courte conversation que j'entendis me frappa si fort, mon cher Maurice, qu'elle se grava dans ma mémoire d'une façon indélébile, et des siècles passeraient sur ma tète que chaque phrase en serait encore présente à ma pensée comme si elle venait d'être prononcée.
« — M'assurez-vous, disait une voix brève, que le marquis ne reprendra jamais l'usage de sa raison?
« — Je le crois, répondit l'autre voix, mais je ne puis cependant rien affirmer : la science médicale a ses limites et la nature humaine a des secrets que l'on n<> saurait deviner.
« — Mais guérira-t-il"?
« — Je l'ignore; tout ce que je sais, c'est qu'il peut guérir.
« — Il y a des chances pour cela?
« — Deux sur vingt environ.
« — C'est trop.
« — Que puis-je?jene suis pais seul. Quand vous m'avez fait appeler, la marquise avait deux autres médecins et le comte d'Adoré en a amené un troisième. »
« Cette phrase venait de m'éclairer subitement, je reconnus la voix qui venait de la prononcer. C'était celle d'un médecin amené récemment par lord Harbing et en lequel l'Anglais prétendait avoir une confiance absolue. Cet htm ne disait juste. Quatre médecins étaient autour du malade : deux docteurs de Toulouse, celui présenté p ir l^rd Harbing et l'un de mes amis, praticien remaïquable, résidant à Borieaux, et que j'avais pris avec moi en accourant à la Croix- Daurade.
« Ainsi que vous le comprenez, ce que je venais d'entendre me fit redoubler d'attention.
«—Donc, reprit l'autre voix dont le timbre était sonore et cuivré, le marquis peut guérir ? « — Deux chances sur vingt, je le répète. « — Et même revenir à la raison?
« — C'est peu probable, mais c'est possible. Celte fois, il n'y a pas deux chances sur cent.
«— C'est trop encore, docteur, je le dis. L'homme intelligent doit avoir pour lui tuutes les chances. Un hasard incroyable a permis que le marquis survécût à ses blessures, un autre hasard peut lui être jdus favorable encore et ruiner à jamais mes plans qui sont les nûtres. Il faut nous prémunir contre ce hasard. Jusqu'ici vous avez mal employé votre temps, songez à mieux faire dans l'avenir, a — Je ne puis faire plus...
« — Bast! réfléchissez, mon très cher. Le marquis doit mourir, vous le savez...
« — Sans doute.
« — Eh bien ! mieux vaut maintenant que plus tard. « — Mais je vous répète que je ne suis pas seul. « — Eot-il donc si difficile de gagner... « Ici, continua le comte, je cessai absolument d'entendre. Les deux hommes continuèrent à voix lellement basse que le plus léger son ne parvenait plus jusqu'à moi. J'étais là, anxieux, palpitant, hésitant, ains savoir quel parti je devais prendre. Il était évident qu'uu crime odieux se tramait dans l'ombre, que ce crime ne serait que la suite du premier attentat commis, que le marquis de Caulegrelles, échappé par miracle à un premier guel-apens, était menacé de nouveau et que de misérables assassins avaient fait un pacte pour lui ravir l'existence. De ces aasa:-sius
j'en connaissais un, le docteur; mais les autres, quels étaient-ils? Quel était l'interlocuteur du médecin, celui qui paraissait être le chef de l'horrible complot? La voix de celui-là m'était absolument inconnue, mais cette Toix ne pouvait-elle pas être habituellement déguisée?
«Que devais-je faire? J'étais seul, la nuit, dans uu lieu écarté, entre deux hommes dont j'en devais supposer au moins un armé. M'interposer brusquement, leur montrer que j'avais entendu une partie de leur plan infâme, c'eût été m'exposer à une perte à peu près certaine, car leur sécurité exigeait ma mort, el celte mort eût entraîné celle du marquis, puisque personne n'eût pu veiller pour le préserver. Dans cette situation extrême, je me résolus au parti le plus sage : attendre, épier, écouter et suivre. Évitant de faire le plus léger bruit, je m'efforçai de me rapprocher de l'endroit où continuait la conversation dont je ne pouvais plus entendre une parole distincte. Je me glissai derrière une tombe; mais soit qu'une pierre roulant sous mon pied eût éveillé l'attention des misérables, soit que tout le plan de leur trame fût complètement ourdi, la conversation cessa subitement et le plus profond silence régna dans le cimetière et dans le bois.
«J'attendis. Un temps assez long s'écoula sans que le silence fût troublé. Impatient, j'avançai encore : je n'entendis rien. Les misérables devaient être encore là, cependant ; comment se fussent-ils éloignés sans que le bruit de leurs pas parvînt jusqu'à moi? Avaientils deviné ma présence et, dans ce cas, cherchaientils à me tendre un piège et s'étaient-ils embusqués dans l'ombre pour se précipiter sur moi au passage? Toutes les suppositions étaient possibles; le danger était imminent, mais le silence continuait toujours, le temps s'écoulait et l'anxiété me rongeait le cœur. Ne pouvant plus contenir le sentiment qui s'était emparé de mon esprit, je marchai résolument en avant, prêt à tout, décidé à tout.
«Je ne rencontrai rien. Je fouillai cette partie du cimetière, je parcourus le bois sans précaution; partout le silence et la solitude. Les misérables avaient quitté le lieu de leur rendez-vous : ils étaient partis sans que je pusse les entendre, sans que j'eusse aucun indice sur le chemin qu'ils avaient pris.
«Mon anxiété redoublait de minute en minute; maintenant je me demandais ce qu'il fallait que je fisse, quel parti je devais prendre pour préserver le marquis... »
Le comte en était là de son récit, lorsque Bibi-Tapin et Rossignolet se replièrent vivement sur le vieillard et sur le capitaine.
— Qu'y a-t-il encore? demanda Maurice.
— Il y a, mon capitaine, repondit le major, que celte fois nous ne sommes pas suivis, mais que nous allons tomber dans une embuscade.
— Hein? lit Maurice.
— J'ai vu reluire un canon de pistolet.
— Où?
— Là-bas, de l'autre côté du fossé qui borde la route.
ONB RENCONTRE NOCTURNE.
— Mon ami, dit vivement Maurice au comte, demeurez ici avec les deux grenadiers et attendez-nous. Si besoin est, vous nous prêterez main-forte. Je vais éclairer la route.
Puis, se tournant vers Rossignolet et Bibi-Tapiu :
— Guidez-moi I ajoula-t-il.
Rossignolet et le petit tambour se plicèreut de chaque côté du capitaine, et tous trois se mirent eu marche, taudis que le comte restait au môme endroit avec
Gringoire et Torniquet. L'obscurité était profonde, et le petit bois qui bordait la route sur la gauche, interposant ses grands arbres entre le sol et les rayons voilés de la lune, rendait celte obscurité plus opaque encore. A droite, un vaste marais se prolongeait au loin.
— Mon capitaine, dit Bibi-Tapiu à voix basse, si nous suivons la route, nous donnerons dans l'embuscade; il faut nous avancer sous bois. Voulez- vous me laisser marcher en éclaireur? Je suis petit. Je me glisserai facilement sous les taillis et je me replierai sur vous au premier indice de danger.
— L'enfant a raison, mon capitaine, ajouta le major; laissez-le s'aventurer : il a des yeux de larynx.
—Va donc ! dit Maurice, mais avance avec précaution ; nous te suivrons dans tes traces.
Bibi-Tapin se jeta à gauche, franchit un fossé et gagna le bois : les deux hommes le suivirent. Le petit tambour s'avança avec précaution, se frayanl uu chemin dans les broussailles, ne faisant pas le moindre bruit, s'arrètant par moments pour mieux choisir son passage, el reprenant sa marche avec la délicatesse et l'instinct d'une bête fauve ou d'un sauvage chassant une proie. Tout à coup il demeura immobile en face d'un épais buisson. Écartant les branches d'une main, de l'autre il fit signeau capitaine de s'approcher. Celuici obéit, suivi par Rossignolet. A. travers la perspective que leur ménageait l'enfant, ils jetèrent un regard investigateur; la lune s'élevait alors un peu au-dessus du bois, et bien que de gros nuages voilassent l'éclat de ses rayons, elle répandait une lumière vague et nébuleuse sur cette partie du terrain.
Maurice aperçut à peu de distance un bouquet de platanes qui dressaient orgueilleusement leurs troncs vernis au-dessus des arbrisseaux voisins; au pied de ces platanes, se mouvaient des formes humaines; sept à huit hommes étaient là, les uns couchés sur l'herbe, les autres debout ; quatre autres se tenaient sur la droite veillant à la lisière du bois : c'étaient ceux-là que Rossignolel et Bibi-Tapiu avaient remarqués précédemment. Derrière le bouquet de platanes se trouvait une petite clairière dans laquelle se promenaient deux autres bornons. Un faisceau de fusils était près du tronc des grands arbres; les restes d'un brasier mal éteint brillaient encore dans l'herbe. Maurice regardait, inspectant cette scèue jusque dans ses moindres détails, et se demandant quels pouvaient être ces hommes qui avaient les allures de bandits des montagues. Bibi-Tapiu et Rossignolet se tenaient immobiles et silencieux aux côtés du jeune officier.
— Serait-ce uu détachement perdu de l'armée autrichienne ? se demandait intérieurement Maurice. Soutce des brigands vulgaires? Ne serait-ce pas une embuscade tendue par des Vénitiens ennemis de la France et ayant intérêt à ce que ma mission ne parvienne pas jusqu'au doge? Ne serait-ce point une embûche préparée par ceux contre lesquels nous avons à lutter? Tout est supposable, mais où est la vérité?
— Mou capitaine, murmura Bibi-Tapiu, voulez-vous que je m'avauce encore et que j'aille reconnaître l'eu nemi?
— Non 1 dit Maurice. Cette mission est trop périlleuse : ce soin me regarde I
Et clouant sur place par un geste impérieux le tambour-major el le pelit sergent, le capitaine se courba el passa sous le taillis : il disparut sous la couche épaisse des branchages, mais quelques instants ne s'étaient pas écoulés, qu'uu bruit de feuillage froissé retenlil comme si une lutte venail de s'engager. Rossignolet bondit en avant, mais Bibi-Tapin le précédait. Tous deux franchiront le taillis. L'obscurité était ptofoude dans celte partie du bois dans laquelle ne pénétraient pas les rayons lunaires. Tout d'abord le major et l'culanl ue distinguèrent rien, mais Bibi-Tapiu
poussa un rugissement sourd et s'élança, le sabre nu au poing. Il venait d'apercevoir deux ombres roulant sur la terre, deux hommes luttant avec énergie.
— A nous! Gringoire et Torniquet! hurla le tambour-major en s'élauçant à son tourl
— Bas les armes I cria une voix sonore.
Au même moment et comme par reflet d'un brusque enchantement, des ombres se dressèrent tout autour du taillis et dix baïonnettes luisantes présentèrent leurs pointes acérées formant uu cercle menaçant. La lutte avait cessé entre les deux hommes gisant à terre. L'un s'était relevé d'un seul bond, lâchant son adversaire, et avait disparu derrière la haie des baïonnettes. L'autre fut vite sur pied l'épée nue à la main : celui-là était Maurice.
— Depuis quand arrète-t-on les voyageurs français dans les États vénitiens ? demanda Maurice d'une voix frémissante.
— Depuis quand cherche-t-on à surprendre des gens qui n'attaquent pas? répondit la voix qui avait déjà parlé.
— Qui êtes-vous?
— Qui êtes-vous vous-même?
— Je ne répondrai à votre question que lorsque vous m'aurez dit de quel droit vous me l'adressez.
— Du droit qu'il me convient de prendre.
— Alors, je ne répondrai pasl
— C'est ce que nous allons voir.
Un silence succéda à ce rapide échange de paroles. Tout à coup un nouveau bruissement retentit dans les branchages, le cercle des baïonnettes meuaçantes s'ouvrit, et trois hommes furent poussés en avant, puis le cercle se referma. Ces trois hommes étaient le comte d'Adoré et les deux grenadiers.
— Des torches ! reprit la voix à l'accent impérieux. Dn nouveau temps s'écoula : Maurice et ses amis
demeuraient silencieux, lançant autour d'eux des regards rapides ; le cercle des baïonnettes s'était rétréci et était devenu plus serré, vingt hommes au moins le formaient maintenant et leur silhouette sombre se détachait vaguement dans les téuèbres. Maurice et le comte s'étaient rapprochés et se serraient la main. Une vive lumière jaillit soudain et éclaira le bois de ses reflets rougeâlres. Alors, Maurice et le comte purent distinguer ceux qui les entouraient, mais leurs regards n'avaient pas parcouru une partie de la courbe hérissée de fer, qu'un même cri d'étonnement jaillit de leur poitrine.
— Des marins français! s'écria le capitaine.
Mais il n'était pas revenu de sa surprise, qu'une exclamation joyeuse retentissait derrière lui :
— Bellegarde! dit une voix émue.
Maurice se retourna; un homme à la physionomie énergique était devant lui :
— Renneville, s'écria le capitaiue !
— Haut les armes ! reprit le premier personnage. Ce sont des amis 1 Petit-Pierre ! cours prévenir le commandant le Bienvenu et qu'il vienne et à l'instant.
Le comte était demeuré stupéfait, assistant à cette scène sans avoir pu jusqu'alors prononcer une parole. Enfin il fit un effort, et domptant son émotion-:
— Le vicomte, de Renneville 1 dit-il.
— Le comte d'Adoré! reprit l'autre en s'avançant.
— Henri! mon amil disait Maurice avec un élan de bonheur sincère.
— Monsieur de Renneville! répétait le comte comme s'il ne pouvait revenir de son élonneinent.
Le nouveau personnage secoua la tète.
— Vous vous trompez, dit-il avec un sourire amer. Le vicomte de Renneville est mort? C'est le corsaire Bouchemin qui vous tend la main!
Maurice et le comte secouèrent la tète, et tous deux serrèrent affectueusement la main qui s'offrait à eux.
— Venez avec moi, reprit Henri de Renneville, nous allons voir Charles.
— D'Herboisl s'écria Maurice.
— Non pas d'Herbois, répondit encore Bonchemin avec la même intonation, mais le Bienvenu. Renneville! d'Herbois! qu'est-ce que ces noms? Ils ont été flétris par une condamnation honteuse, ils servent à désigner deux infâmes criminels : deux hommes de cœur et d'honneur ne peuvent les porter.
— Mais ces noms seront lavés un jour de la souillure qui s'attache à eux! dit le comte d'Adoré.
— Quand cela? Voilà douze années qu'ils sont dans la fange : pourquoi espérer maintenant qu'ils en sortent?
— Parce que Dieu est grand et sa justice infaillible. Henri ne répondit pas.
— Allons trouver Charles, reprit-il après un silence. Puis, se tournant vers Petit-Pierre et désignant du
geste Rossignolet, Bibi-Tapin, Gringoire et Torniquet :
— Prends soin de ceux-ci, ajouta-t-il, et fais eu sorte qu'ils ne manquent de rien.
Attirant de la main Maurice et le comte, il les entraîna vers le centre de la petite clairière. Comme ils atteignaient le bouquet d'arbres, un homme, venant du côté opposé, s'avança rapidement vers eux.
— Charles! dirent à la fois Maurice et le comte.
— Mes amis! répondit Charles avec une émotion qu'il ne chercha pas à contenir. Comment se fait-il que vous soyez tous deux ensemble, vous un soldat de la liberté, vous uu émigré,' sur celte terre vénitienne, aussi inhospitalière pour l'un que pour l'autre 1
— Vous le saurez, répondit le comte, mais ce qui uous étonne davantage, c'est de vous trouver sur la terre ferme, vous qui ne vivez que sur mer. Qu'avezvous fait de votre vaillant corsaire?
— Il est à l'ancre à la hauteur de Chioggia.
— Et vous l'avez quitté tous deux et vous êtes tous deux à terre.
— Depuis deux mois, voici la cinquième fois que nous débarquons.
— Mais pourquoi?
Charles et Henri se regardèrent et un soupir s'échappa de leuis lèvres.
— Vous connaissez Mahurec? reprit Henri.
— Oui, dit vivement le comte; Mahurec, ce vieux matelot qui vous est dévoué depuis votre enfance?
— C'est cela.
— Eh bien! que lui est-il arrivé?
— Il a disparu depuis trois mois.
— Depuis trois mois, répéta le comte avec un mouvemeut brusque.
— Oui, depuis le jour des régates de Venise ; depuis ce jour où notre corvette a nargué l'Angleterre et salué sous le feu même des batteries anglaises la grande victoire remportée, par l'armée française.
Le comte saisit les mains d'Henri.
— Mahurec n'était pas seul, dit-il; un autre matelot l'accompagnait.
— Oui, le Maucot.
— Tous deux ont risqué leur vie pour soutenir l'honneur national, etils ontbattu à la fois, le jour des régates, les barcaroli vénitiens et les canotiers anglais.
— Sans doute, nous savons cela; mais comment le savez-vous, vous?
— J'étais à Venise.
— Quaud donc? A cette époque?
— Il y a trois mois, le jour même des régates.
— Et vous avez vu Mahurec et le Maucot?
— Je leur ai parlé.
Henri et Charles se rapprochèrent rapidement du comte.
— Dites vile ce que vous. savez! s'écrièrent-ils.
— J'étais aux régates, reprit le comte; j'assistais, caché, à la scène que provoqua la célébration du triomphe de l'armée d'Italie; je vis Mahurec et son compagnon s'élancer dans les eaux du canal en criant : « Vive la France! » Ce fut ce jour-là même où le vicomte de Signelay fut arrêté par ordre des inquisiteurs d'État.
— Signelay arrêtél s'écrièrent à la fois Charles et Henri.
— Et pour quelle cause? demanda Henri.
— Il est accusé d'être un espion, dit Charles.
— Et qu'est-il devenu? lit Henri.
— Il est sous les Plombs.
Les deux marins firent un geste d'indignation.
— Et Mahurec? reprit Charles.
— Le soir même, poursuivit le comte, je vis Mahurec et l'autre matelot. Saus me faire reconnaître complètement par eux, je murmurai à l'oreille du vieux gabier un mot qui devait lui prouver immédiatement la confiance qu'il pouvait avoir en moi . Ce mot d'ordre du bailli de Sufl'ren, celui qu'il donnait dans les grandes circonstances, et dont ses meilleurs amis ou ses plus dévoués serviteurs avaient seuls le secret : Mahurec me suivit aussitôt, entraînant son compagnon. Je les emmenai et je les interrogeai : j'appris par eux les services importants que vous vouliez rendre à la France, en faisant sur les côtes d'Italie cette guerre de corsaire qui devait être si préjudiciable à l'Angleterre et si favorable à l'armée d'Italie, dont elle assurait eu grande partie les approvisionnements. Je devais, le lendemain, revoir Mahurec et son ami et leur faciliter à lous deux les moyens de quitter Venise. Malheureusement, le lendemain, j'étais moiïiiëme poursuivi, traqué, accusé d'espionnage et forcé de fuir au plus vite. Je partis donc saus avoir revu les matelots, et je me rendis auprès du général Bonaparte, auquel je communiquai le plan que vous vouliez suivre tous deux.
— Mais Mahurec? dit Charles.
— Je ne l'ai pas revu depuis.
— Nous non plus.
— Comment! ne devait-il pas vous rejoindre à un endroit désigné?
— Si fait; par trois fois j'ai fait le signa!, par trois fois j'ai envoyé une embarcation sur la côte, et chaque fois l'embarcation est revenue sans avoir rencontré les gabiers.
— Ainsi, vous n'avez aucune nouvelle?
— Aucune.
— Voilà qui est élraDgel dit Maurice.
Le comte d'Adoré secoua la tète sans rien dire.
— Les gabiers auraient-ils été tués à Venise? fit observer le capitaine.
— Oh! dit Charles, on ne tue pas facilement des hommes comme Mahurec et comme le Maucol; ou, si on les lue, ce n'est qu'après une rude bataille; le bruit se serait fait autour de leur mort, et nous n'avons Bien pu apprendre.
— Que peuvent-ils être devenus, alors?
— Nous l'ignorons.
— El vous les cherchez?
— Nous parcourons l'Italie à celte intention. Seulement, nous sommes obligés de nous entourerdes pré-
lious les plus grandes. Notre titre de Français est sujel d'animosUé'de la part de tous. Les paysans 6onl soulevés par les agents de l'Autriche; nous marchons en plein pays ennemi, toujours BUT n rdes : c'est ce qui voua explique la manière dont is tous avons accueillis celle nuit, car nous i rions a qui nous avions affaire.
— loi vous, Maurice, d i Henri, comment se fait-il
ez quitté le quart iei géu al, el que vous vou Irouvie I II en?
— Je vais à Venise avec une mission de mon général, répondit le jeune capitaine.
Charles tendit la main à Maurice.
— Je sais encore pour quelle cause vous agissez, dit-il ; le comte d'Adoré nous a fout appris. Nous vous plaignons, Maurice, car Henri el moi savons ce qu'on peut souffrir en étant violemment séparé de celle que l'on aime; nous vous plaignons et nous somme- prêts à faire pour vous tout ce qui dépendra de nos forces.
— Hélas! dit Maurice vous ne pouvez rien.
— Peut-être, dit le comte.
— Comment? firent à la fois les trois hommes.
— Il faut, messieurs, nous donner lous un rendezvous à Venise.
— Pourquoi? demanda Henri.
— Parce qu'a Venise est le nœud de l'intrigue qui nous enserre!
— A Venise? répéta Charles.
— Oui, à Venisel là sont nos amis qui souffrent, soyez-en convaincus; là sont celles que nous devons délivrer; la sont nos ennemis!
— A Venise? firent les trois hommes.
— Eh ! oui, à Venise! le comte d'Adoré a raison, dit une voix sonore : ne vous le dis-je pas depuis vingtquatre heures?
Maurice et le comte se retournèrent brusquement. Un nouveau personnage vernit de se glisser dans l'ombre et était arrivé auprès d'eux sans être aperçu.