‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 5 sur 220 · LE BERGER · texte numérisé non relu

LE BERGER

L'enfant se baissa et écarta délicatement un tas de hautes herbes qu'il fouilla. Il se releva en tenant à la main un objet brillant. C'était un cachet de montre,

un de ces énormes cachets comme les élégants de l'époque avaient la manie d'en porter deux, un sur chaque cuisse. Bibi-Tapiu examina soigneusement le bijou, mais il n'y vit rien autre qui pût attirer son attention qu'un C posé eu relief sur un fond d'or uni et surmonté d'une couronne de marquis; mais sans doute l'enfant était peu versé dans les sciences héraldiques, car il ne parut aucunement remarquer les trèfles de la couronne.

« C. couronné, dit-il simplement, qu'est-ce que cela signifie? Enfin, cela ne fait rien! Je remettrai l'objet à mon lieutenant en lui faisant part de ce que j'ai remarqué. ».

Et Bibi-Tapin, ne voyant plus rien qui fût digne de son atteution, retourna vers l'échelle, la gravit lestement et repassa dans la pièce dont il avait examiné les détails.

— Eh bien! qu'est-ce que tu as trouvé, toi? demanda une voix sonore.

Bibi-Tapin se retourna. Gringoire était sur le seuil de la porte.

— Je n'ai rieu trouvé, répondit ls tambour.

— Ni moi, fit le soldat.

— Et les autres?

— Ah ! je ne sais pas, mais tieus, les voilai Romulus et Torniquet apparaissaient dans le couloir sur lequel s'ouvraient les chambres.

— Eh bien? leur cria Gringoire.

— Rien de rieu! dit Romulus. Les meubles sont brisés partout. On a tout pris, tout volé, mais pas plus de belle dame ni de vieux noir que de perruques à la broche.

— J'ai fouillé la ferme de la cave aux greniers, ajouta Torniquet, et je n'ai rien trouvé que ce chiffon de papier tout déchiré et taché de sang.

Le soldat tendit à ses camarades un papier recouvert d'une écriture fine et serrée, mais tout taché, tout froissé, tout maculé.

— Qui est-ce qui sait lire? demandaGringoire

— Pas moi! dit Romulus.

— Ni moi, ajouta Tourniquet.

— Mais tu sais lire, loi, Bibi-Tapin, à ce que dit ton major ? reprit Gringoire.

— Oui, répondit le tambour.

— Alors déchiffre le grimoire, voir un peu si nous y trouverons des renseignements. »

Bibi-Tapin prit le papier et l'examina, mais à peine en parcourut-il des yeux l'en-tèle tracé en forme d'adresse qu'il rougit violemment. Cependant il fit un effort pour contenir son émotion.

— C'est rien ! dit-il d'une voix dédaigneuse. Des comptes de fermage, ça ne vaut pas la peine de le lire.

Et il laissa tomber à ses pieds le papier qu'il avait froissé en le roulant en boule.

— Alors, reprit Gringoire, filons et allons faire notre rapport à nos officiers.

— Et les poulets? dit Tourniquet.

Les trois soldats se regardèrent en faisant la grimace.

— Est-ce que tu en mangerais, toi? demanda Gringoire.

— Non! fit Torniquet, j'ai l'estomac qui bat le rappel, mais je n'aime pas la cuisine des assassins et des voleurs.

— Ni moi ! dit Romulus.

— Ni moi ! ajouta Gringoire.

— Il y a de l'écho ici! reprit Torniquet en souriant.

— Si j'en mangeais, dit Romulus, il me semble que je serais pour quelque chose daus l'assassinat du fermier. Mieux vaut serrer la boucle de sa culotte et jeûner jusqu'à demain.

— Oui, oui ! dirent les autres.

— Filons, puisque personne n'a besoin de nous ici, et allons raconter la chose à l'état-major. Allons! en route, Bibi-Tapin 1

Les trois soldats quittèrent la pièce. Le petit tambour marchait le dernier. Arrivé près de l'escalier communiquant avec le rez-de-chaussée, il laissa ses camarades descendre et, retournant brusquement site lui-môme, il revint en deux bonds dans la chambre que nous avons décrite. Se baissant rapidement il ramassa le papier roulé que lui avait remis Gringoire et qu'il avait rejeté dédaigneusement. Le défroissant, il l'ouvrit et examina encoro l'en-tète.

— C'est bien cela I dit-il, je ne puis me tromper; il y a écrit là : Au citoyen Maurice Ùellegarde. C'est une lettre pour mon lieutenant II n'aurait pcut-ôlre pas été content qu'on en connaisse le contenu, je la lui remettrai dés qu'il sera revenu au quartier.

Ce disant, Bibi-Tapin plia lalellro, la cacha dans la poeho do son pantalon et revint vers l'escalier, qu'il commença à descendre. Tout à coup il entendit des clameurs épouvantables qui partaient de la salle commune; il se précipita, quand les cris redoublèrent avec un fracas plus ellrayaul.

« Au secours! les voleurs! les assassins! » hurlait-on.

Un bruit assourdissant accompagnait ces cris, on eût dit qu'une lutte terrible venait de s'euga»er.

Le général Berthier, le chef d'état-major de l'armée d'Italie, avait quarante-trois ans en 1796. Fils d'un officier au corps des ingénieurs-géographes, il était né à Versailles en 1753. Destiné tout d'abord par son père à suivre la même carrière, il fit des études spéciales, qui devaient lui être plus tard d'une grande utilité, et il fut reçu ingénieur; mais bientôt il obtint une compagnie dans les dragons de Lorraine, d'où il passa, comme officier d'état-major, à l'armée expéditionnaire d'Amérique sous les ordres du général Rochambeau. Devenu colonel aide-major pendant la guerre de l'Iudépendauce, où il s'était vaillamment conduit, il fut, après son retour, nommé en 1789 major générai de la garde nationale de Versailles. Ce fut dans ce poste important qu'il rendit à tous les bons citoyens des services tels qu'ils lui valurent l'estime de tous et la haine des sans-culottes. Accusé par les exaltés de modérantisme, à l'occasion de sa conduite lors des troubles excités parla nouvelle de la fuite des tantes de Louis XVI, il quitta Versailles et fut euvoyé à Metz en qualité d'adjudant général sous les ordres du maréchal Luckner, qui se l'attacha aussitôt comme chef d'état-major. Employé dans l'Ouest, il fit son devoir contre l'insurrection royaliste avec la même vigueur, et il échappa ainsi aux accusations dont le poursuivaient avec acharnement les sans -culottes depuis son commandement à Versailles. Le 13 juin 1793, étant alors chef d'état-major du général Biron, il eut trois chevaux tués sous lui eu défendant Saumur contre les chouans. Deux ans après, en 1793, il fut promu général divisionnaire et envoyé comme chef d'état-major à l'armée d'Italie, alors sous le commandement de Schérer. Depuis le départ du général en chef et en l'absence d'un commaulant supérieur, Berthier centralisait tous les services et s'efforçait par son ordre extrême, sa vigilance incessante, sa régularité, qui commençait à devenir proverbiale dans l'armée, à lutter contre la misère et lessouffraucesqui assaillaient ses pauvres soldats. Le quartier-général était près de Nice, et Berthier habitait une petite maison située à une courte dislance de la ville et dans laquelle travaillaient les officiers placés sous ses ordres. C'est là que nous le retrouvous.

La nuit descendait rapidement, le général venait de termiuer en quelques minutes un frugal repas, et il se tenait dans une pièce servant de salle de conseil et au centre de laquelle était une table de bois blanc, sans le plus mince tapis, toute tachée d'encre et lacérée de coups de canif. Deux autres généraux étaieut avec le chef d'état-major. L'un était le général Masséna, l'autre le géuéral Sérurier.

Masséna avait à peine quelques année de moins que Berthier; il était né en 1758, et il se trouvait alors (eu 17%) sur sa terre natale, car il était de Nice môme. Les débuts de sa carrière avaient été loin de promettre ce qu'il devait être un jour et ce qu'il était môme déjà, ling.'gé comme mousse à bord d'un bâtiment commandé par l'un de ses oncles, il lit deux voyages au long cours. A sou retour, il entra comme soldat au régiment de Royal-Italien el devint caporal. Mais, comme il n'était pas noble, tout espoir d'autre avancement était interdit, et il demeura quatorze ans caporal. Las de ses gaious.il quitta le service, se retira à Nice et se maria, lorsqu'éclata la révolution de 39. Parti en rjuahtô d'adjudanUmajor d'un des bataillons du département du Var, il fui fait chef de bataillon, le lw août 1798, puis il devint successivement général de brigade, le £2 août I7W, si général de division le 20 décembre suivant. La connaissance parfaite qu'il avait des Alpes

lui permit de rendre d'importants BervlceB à l'armée

d'Italie, et il avait pris la part la plus grande au récent succès de Loano.

Sérurier, lui, était plus âgé que ses deux camarades: il était né en 1742, à Laon, et il avait par conséquent cinquante-quatre ans. Entré de bonne heure, au service, comme enseigne au régiment de Beauce, il avait fait ses premières armes dans la guerre de Hanovre.

Après avoir eu la mâchoire fracassée à l'affaire de Warbourg, en 1760, il était allé combattre en Portugal (1762) et en Corse (1771). Major déjà à l'époque de l'émigration, il avait vu enfui la route des grades supérieurs s'ouvrir libre devant lui, et il en avait profité hardiment. Nommé général de brigade le 22 août 1793, il avait été promu, le 22 juin 1795, général de division, et il avait brillamment servi sous Schérer.

Comme on le voit, ces trois généraux avaient bravement et péniblement gagné leurs grades sur le champ de bataille, et tous trois étaient déjà d'un âge raisonnable. A l'heure où nous pénétrons près d'eux dans la salle du conseil, les trois généraux paraissaient en proie à une préoccupation désagréable. Bertbier était assis devant la table, les coudes appuyés et se rongeant les oncles jusqu'aux chairs, suivant son habitude. Sérurier, achevai sur une chaise, se balançait le front penché, l'air soucieux. Masséna, les mains deirière le dos, se promenait à grands pas dansla pièce, faisant résonner le parquet sous les talons de ses bottes éperonnées. Tous trois portaient le costume adopté pour les généraux de l'époque; mais ces costumes usés, délabrés, déchirés, rapiécés, indiquaient que les officiers n'étaient pas beaucoup plus heureux que les soldats, et que les chefs eux-mêmes n'échappaient pas aux atteintes de l'horrible misère qui désolait l'armée.

— Ainsi, dit Masséna en s'arrètant brusquement, la nouvelle est eertaine ?

— Oui ! dit Sérurier.

— J'avais reçu une lettre dé Barras, il y a deux jours, dit Berlhier, lettre dans laquelle il m'apprenait officieusement la nomination du général eu chef de l'armée d'Italie, nomination que le courrier nous a apportée ce matin. Donc, il n'y a plus à douter.

— Et le Directoire a fait choix du général Bonaparte?

— Oui, et il peut arriver ici d'une minute à l'autre.

— Un général de vingt-six ans pour commander à de vieilles moustaches comme les nôtres! En vérité, ces gens-là sont fous, et ils ont juré la perte de l'armée d'Italie.

— Ou prétend que le général Bonaparte n'est pas sans talent, fit observer Berthier.

— Du talent 1 riposta brusquement Masséna. Est-ce que cela suffît dans la situation impossible où nous sommes? 11 faudrait du génie pour sauver l'armée ou seulement parvenir à lui remonter le moral! Ce qui était nécessaire avant tout, c'était de nous envoyer ici un général connu des troupes et connaissant le pays, un général ayant l'habitude du commandement en chef, un général fort de son expérience et de son passé, et le général Bonaparte n'est pas de ceux-là?

— C'est vrai, dit Sérurier. Il n'a jamais servi que dans l'artillerie.

— Il commande l'armée de Paris, dit Berthier.

— La belle affaire! s'écria Masséna. Est-ce que l'armée ae Paris e=,t dans la position de l'armée d'Italie? D'ailleurs les soldats ne le connaissent pas.

— Tiens, Berthier, dit Sérurier en se levant brusquement avec un geste de mauvaise humeur, le Directoire ferait mieux de publier hautement qu'il abandonne l'armée d'Italie, qu'il l'a donnée en pâture aux Autrichiens pour soulager l'armée du Bhiu. Nous sommes flambés, et la nomination de Bonaparte ne Servira qu'a une chose, c'est à nous perdre plus vite!

— Tonnerre! lit Masséna en saisissant une chaise

qu'il enleva brusquement et laissa ensuite retomber sur le plancher, c'est se moquer de nous, à la fin, que d'agir ainsi! A la première boulette, je lui donne ma démission, et qu'il s'arrange ensuite. Est-ce que dans l'armée d'Italie il manquait des généraux capables pour qu'on nous envoie un nouveau citoyen de Paris. Est-ce que nous n'avons pas fait nos preuves? C'est encore ce Barras qui aura fait un pareil coup! Oue le nouveau général soit ici demain, et dans quinze jours nous serons tous en France avec les Autrichiens sur les talons!

Berlhier releva la tête pour répondre; car, s'il se sentait blessé comme ses camarades, généraux de quarante et cinquante ans, de se voir placé sous les ordres d'un tout jeune homme de vingt-six ans, presque inconnu, il ne partageait pas cependant les craintes qu'ils affectaient de laisser percer, et il ne voyait pas dans la nomination de Bonaparte une preuve de l'abandon du Directoire. 11 allait donc évidemment essayer de combattre la mauvaise humeur exagérée de Masséna et de Sérurier, lorsqu'un grand bruit éclata au dehors. La porte s'ouvrit aussitôt, et un jeune officier supérieur entra dans la salle en saluant :

— Bonjour, commandant Lannes, dit Berthier en rendant son salut au jeune officier. Qu'y a-t-il?

— Il y a, général, répondit le commandant, que le 1er bataillon de la 32° menace de se mettre en insurrection.

— Hein? fit Berthier en se levant. Comment cela?

— Les soldats ont tous quitté le champ de manœuvre sans vouloir écouter la voix de leurs chefs qui les appelaient à leurs rangs.

— Mais pourquoi? A quel propos?

— A propos, général, de l'arrivée de plusieurs soldats du même bataillon qui étaient allés en maraude et qui sont revenus avec un homme qui se démenait entre leurs mains. Us criaient tous, ils ont parlé à leurs camarades, et, avant que les officiers eussent pu savoir ce dont il s'agissait, tous les soldats ont abandonné le champ de manoeuvre et se sont précipités vers le quartier-général, eu dépit des ordres contraires qu'ils recevaient. Ou vient de me prévenir à l'instant, et je viens vous prévenir à mon tour.

— Qu'est-ce que cela signifie? dit Berthier en regardant tour à tour Masséna, Sérurier et Lannes.

— Je l'ignore ! répondit celui-ci.

— Où sont ces soldats? dit le général chef d'étatmajor.

— En bas, à la porte.

— Et qu'est-ce qu'ils veulent?

— Vous parler.

— Eh bien! faites monter une dépulation, commandant, que nous sachions ce que cela veut dire.

Lannes sortit aussitôt, et il rentra quelques instants après suivi par une demi-douzaine de soldats déguenillés, au milieu desquels se tenait ou, pour mieux dire, était tenu un homme de quarante ans environ, costumé comme les bergers du pays. Au premier rang et parmi les plus animés, on distinguait Gringoire, Tourniquet, Romulus et, se glissant entre les jambes de ses compagnons, le petit tambour de la 32".

— Qu'est-ce que c'est? s'écria Berthier d'une voix rude, les soldats du 1er de la 32" donnent mauvais exemple à l'armée? Us refusent d'obéir? Us abandonnent le champ de manœuvre? Qu'est-ce que cela signifie?

Les soldats demeurèrent silencieux, ils se regardèrent mutuellement tous, mais aucun ne faisait mine de se charger du soin de prendre la parole. Gringoire était le plus avancé de tous : poussé par ses camarades, il se tenait à deux pas du général chef d'état-major, et les regards de Berthier tombaient d'aplomb sur lui avec une fixité qui lui fit perdre contenance.

— Allons, toi, parle, réponds 1 reprit, Berthier avec une colère affectée.

Général! balbutia Gringoire.

Que signifie votre conduite?

— Géuéral!... nous voulons justice?

— Pour quoi? contre qui?

— Contre ceux qui accusent les soldats de la République d'être de misérables assassins! dit Gringoire en faisant un effort et en reprenant contenance.

— Les soldats, des assassins! s'écrièrent à la fois Masséna et Sérurier en s'avançant avec vivacité. Et qui donc ose les accuser?

— Celui-là! dit Gringoire en désignant le berger. Berthier fit signe de la main de dégager l'homme

que montrait le soldat.

— Avance, et explique-toi! dit-il. Je ne comprends rien!

— Général! fit Tourniquet en portant le revers de sa main à son front, en deux mots voilà la chose...

— Silence! interrompit Berthier.

Puis, se retournant vers le berger :

— Ton nom? demanda-t-il.

— Jaccopo, répondit l'homme.

— Qui es-tu?

— Berger italien.

— Au service de qui?

— Du père Abboli, le fermier de la ferme aux Chats- Huants, dans la vallée du Var.

— Et tu accuses les soldats français d'être des assassins?

— Oui! répondit nettement Jaccopo.

Un murmure d'indignation éclata parmi les soldats

— Silence! reprit Berthier d'une voix brève.

— Général! dit encore Tourniquet en s'avançant, laissez-moi parler, je vais vous démêler l'histoire en deux temps.

— Eh bien, parle! dit Berthier, auprès duquel Masséna et Sérurier étaient venus s'asseoir.

Les trois officiers généraux, ayant le commandant Launes debout près d'eux, formaient une sorte de tribunal d'un aspect imposant. Tourniquet s'était avancé de deux pas et se tenait dans la position du soldat sans armes, la main droite au chapeau, la main gauche tombant sur la couture du pantalon.

— Voilà! dit-il après un silence. Pour lors donc, mon général, nous étions allés, Gringoire, Romulus, moi et Bibi-Tapin, le petit qui se cache là-bas, faire un tour de promenade, histoire de rire en société et de voir si les alouettes ne finiraient pas par nous tomber toutes rôties dans le bec. Pour lors, nous arrivons à la ferme aux Chats-Huants. Pour lors, Gringoire propose d'aller rendre une visite de politesse au fermier, histoire de goûter les crus de sa cave, quoi et...

— Abrègel interrompit Berthier.

— Pour lors nous entrons, reprit Tourniquet. Faut vous dire, mon général, que la cantine de la 32e...

— Mais va donc! s'écria Berthier.

— Je vas, mon géuéral, je vas! Enfin l'estomac était creux et battait un rappela réveiller toute la carcasse.

— Vous alliez marauder! interrompit Masséna.

— Mais, mon géuéral... dit Tourniquet, la cantine...

— Après? après? fit Berthier avec impatience. Qu'avez-vous vu à cette ferme?

— Nous avons vu le fermier et sou garçon qui étaient en train de rôtir et sa femme qui était pendue.

— Hein? que dis-tu? fit Berthier avec surprise.

— La vérité, mou général.

Ici, Tourniquet, entrant dans de minutieux détails, raconta la scène à laquelle nous avons assisté. I.'n écoulant le soldat, les trois généraux et le commandant se regardaient avec BUrpiise.

— Mais c'est uu crime horrible! s'écria Berthier.

— Mais ce berger, quel rôle joue-t-il dans tout cela demanda Sérurier.

— Voilà, mon général! reprit Tourniquet. Pour lors, nous veuions de fouiller la maison et nous redescendions pour venir faire notre rapport, quand nous retrouvons dans la salle d'en-bas ce grand imbécile-là. Il ne nous vit pas plutôt qu'il se mil à pousser des cris de Mélusiue et qu'il nous agonit de sottises en criaut : Au voleur! à l'assassin!

« — Après qui donc que tu en as! que je lui dis.

« — A l'assassin! aux voleurs I qu'il hurle encore.

« — Bête! que je fais en le secouant. Regarde-nous donc! nous sommes des soldats français!

« — Vous êtes des assassins, qu'il continue à dire. »

« Et les yeux lui sortaient de la tête comme un poulet à qui on serre le cou et il se met à recrier de plus belle :

« — Oui, les soldats frauçais sont des assassins! c'est eux qui ont assassiné mon maître et qui l'ont volé. Làdessus la moutarde me monle à moi et aux camarades. Dame! vous comprenez, mon général, c'est pas engageant de s'entendre appeler voleurs et assassins.

« — Veux-tu te taire? que je dis encore au berger qui criait toujours :

« — Non! qu'il répond. Coupez-moi en morceaux et je crierai encore : aux voleurs! à l'assassin!

« — Alors nous allons te mener à l'état-major pour que tu t'expliques.

« Etlà-dessusnousl'emportons. Il sedémenait comme un dindon en colère. Nous filons ! Arrivés dans la plaine, comme le berger chantait toujours plus haut qu'un coq, les camarades arrivent. Il les appelle tous des assassins et des voleurs. Pour lors, la moutarde remonte à tout un chacun et nous voulons que le particulier s'explique, mais ouich! il hurlait sans rien dire. Pour lors, nous l'enlevons derechef et nous vous l'amenons avec les camarades pour que vous lui disiez, à cet imbécile, que nous ne sommes pas des assassins ni des voleurs et qu'il nous faut des excuses. Voilà, mon général! »

Et Tourniquet, qui avait quitté sa position première pour faire des gestes tout en parlant, reporta vivement la main droite au front, en demeurant immobile. Les trois généraux et le commandant s'interrogeaient du regard.

— Ainsi, reprit Berthier, le fermier Abboli, un garçon et sa femme ont été assassinés?

Oui, mon général, répondit Tourniquet.

— Laisse avancer le berger!

Jaccopo, poussé en avant, fit quelques pas vers les généraux.

— Tu accuses les soldats français de ces crimes? continua Berthier en dardant sou regard sur le berger italien.

— Oui! répondit nettement celui-ci.

Le général contint du geste la colère sourdement grondante de ses soldats.

— Réfléchis avant d'accuserl dit-il. Les soldats français sont trop braves pour descendre au rôle d'infâmes brigands. Pourquoi les accuses-tu?

— Je les ai vus ! répondit le berger.

— Quand cela?

— La nuit dernière.

Les soldats firent un môme mouvement d'indignation.

— Silence! cria Berthier. Laissez parler cet homme i Puis n'adressant au berger :

— Parle I continua-t-il. Raconte-nous eu détail ce que tu as vu cl songe à ne pas meulir, sinon ta puuii, .ii ne se fera pas attendre.

Le berger demeura Impassible en présence de cette menace nettement et fermement formulée. Il s'était jusqu'alors exprimé en français assez pur pour èlre facilement compris. A l'injonction de Berthier, il s'a-,

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

vança encore et marmota quelques phrases eu langue italienne, puis, repreuant en français, à haute et intelligible vois, il commença son récit.

« — La veille au soir, raconta-t-il, à l'heure où les époux Abboli allaient se mettre à table pour le souper avec leur garçon, il était arrivé à la ferme. Invité à prendre sa part du repas qui commençait à peine, il avait accepté, puis, la nuit venue, il avait dû quitter le père Abboli pour se rendre à la Gande, où il y avait un marché le lendemain. Il quitta donc le fermier vers huit heures et s'achemina vers la grande route. Mais à peine avait-il franchi le seuil des bâtiments, qu'il aperçut dans l'ombre comme les contours incertains d'uu groupe d'hommes marchant avec mystère. Il sembla au berger voir briller dans les ténèbres, aux pâles clartés de la lune et des étoiles, des canons de fusil et des lames de sabres nus. Le groupe se divisa, prit différentes directions, comme si ces hommes eussent été des chasseurs s'embusquant pour traquer une proie. Uu détachement de la petite caravane s'avança vers l'entrée de l'habitation : un autre se présenta sur les flancs de la ferme et sembla s'établir là comme corps de réserve.

a Le berger, troublé, inquiet, tourmenté par cette apparition étrange, n'osait bouger. Le jeu des ombres semblait prêter à ceux qu'il contemplait une taille gigantesque , des formes et un costume fantastiques... Ne sachant que faire, craignant pour lui-même, il regardait avec anxiété autour de lui comme pour chercher un abri. Un orme élevé, dont les branchages inférieurs touchaient la terre et étaient superposés jusqu'à la hauteur des fenêtres de la ferme, lui offrait un lieu d'observation d'où il pourrait voir les événements qui allaient se passer à l'intérieur et à l'extérieur et une cachette sûre où ue sauraient le découvrir les regards de ceux qu'il considérait déjà comme des brigands.

a Sans hésiter, mais avec des précautions infinies, il gagna l'orme, et gravit cet observatoire de nouvelle espèce. Alors, une fois à son poste, il ne put plus douter que ceux qui agissaient sous ses yeux ne fussent d'infâmes criminels. Le bruit des carreaux, qui volaient en mille éclats en même temps que la porte se brisait, annonçait le prélude des scènes de brigandage auxquelles il avait échappé par miracle, car quelques minutes plus tôt, lui aussi était pris dans la ferme.

« Une voix stridente, qui portait au loin, fit entendre subitement ces mots prononcés en excellent français :

« — Nous avons l'ordre de rechercher partout les déserteurs et les émigrés. Bonnes gens, laissez-nous faire 1 Soumettez-vous à la loi I»

o A la lueur des torches et des flambeaux, le témoin invisible vit alors ces bandits parcourir la ferme des caves aux greniers. Us s'étaient d'abord emparés des fusils et des armes de chasse suspendus au manteau de la cheminée. Pendant que les uns se livraient à la perquisition, d'autres, le pistolet au poing, se précipitaient sur les gens de la ferme en proférant des menaces de mort contre ceux qui opposeraient de la résistance.

«Le père Abboli, sa femme, leur garçon, avaient été saisis, garrottés et étendus, pieds et poings liés, sur le carreau. Alors commença une grande scène de pillage. Les coffres, les bahuts, les armoires, furent brisés, défoncés à coups de crosse, de sabre, de poignard; argent, effets, bijoux, tout ce qui a quelque valeur avait été jeté dans les chambres, entassé, empaqueté et était devenu la proie des brigands. Un moment, sembla-t-il au berger, le fermier et sa femme parurent espérer conquérir leur liberté. Le fermier était débarrassé d'une partie de ses liens et avait réussi à dégager sa femme; gagnant la fenêtre de leur chambre, ils allaient s'élancer; ils avaient déjà le corps eu dehors de

la fenêtre qui fait face à l'orme sur lequel était placé le narrateur, mais un bandit avait deviné l'intention des deux fugitifs. Un coup de crosse de carabine, renversa le fermier, et la femme traînée par les cheveux fut rejetée en arrière.

« — Maintenant, s'écria la même voix qui avait précédemment ordonné la perquisition, il s'agit de faire jaser ces vieux coquins d'accapareurs d'écus! »

« Des battements de mains et un hourra de joiesauvage accueillirent ces paroles. Alors il se passa une scène horrible dont quelques détails purent être saisis parle berger caché dans les branchages de l'arbre et dominant de là la situation. Les brigands jetèrent une corde autour du cou du père Abboli et de son garçon, et ils les traînèrent tous deux vers la cheminée : des brassées de sarments alimentaient la flamme. La faiblesse de la voix des victimes ne permit pas que leurs réponses arrivassent jusqu'au berger, mais il put voir que les brigands hissaient un corps à la tringle élevée de la crémaillère, exposant les pieds du martyr sur les flammes ardentes.

« Des cris aigus se firent entendre et une odeur de chair brûlée se fondit dans la brise qui agitait les feuilles du vieil orme. Le berger tremblait de tous ses membres. Après le fermier, ce fut le tour du garçon.

«—Il nous faut tout l'argent qu'il y a ici! » dit le personnage qui semblait avoir le commandement de cette horrible expédition.

« Le corps du fermier et celui de son garçon furent rejetés sur le plancher, puis la femme fut saisie et pendue au ciel de lit. Sans doute, les infâmes savaient tout ce qu'ils désiraient apprendre, car, à partir de cet instant, ils ne s'occupèrent plus de leurs victimes qu'ils laissèrent mourir en paix. Les brigands repassèrent tous dans la salle commune. Là, ils étalèrent des monceaux d'or sur la table et le partage commença. Ensuite, ils allumèrent un grand feu dans la cheminée et procédèrent aux apprêts du festin. Bref, ils passèrent la nuit dans la ferme, où ils se livrèrent à une orgie infernale dont le berger surprit tous les détails. Peu avant l'aube du jour, ils abandonnèrent la maison dévastée et pillée. Le berger, dominé, et cela se conçoit, par un profond sentiment de terreur, était demeuré immobile pendant ces lugubres scènes. Les brigands partis, il attendit encore; puis, le jour venu, il se sauva dans le bois toujours poursuivi par la peur. »

Arrivée ce point de son récit, que chacun avait écouté avec un intérêt marqué, le narrateur s'arrêta pour reprendre haleine.

— A combien estimes-tu les vols commis à la ferme? demanda Berthier.

— A plus de cent soixante mille livres de France, répondit le berger.

— Le père Abboli était donc riche?

— Oh! oui.

— Mais comment avait-il chez lui une pareille somme?

— Il avait vendu cet hiver tous ses bestiaux et tous ses grains de réserve.

— Et on savait cela?

— Dame!... oui.

— Ainsi, reprit Berthier, tu as vu les assassins?

— Oui, général! répondit le berger.

— Pourrais-tu les reconnaître ?

— Oh! non...

— Cependant, puisque tu les as vus.

— Mais je n'ai pas vu leurs visages: ils étaient masqués.

— Tous?

— Oui, général!

— Voilà qui est bizarre ! dit Berthier en regardant Masséna et Sérurier.

— Mais, s'écria Masséna, s'il n'a pas pu voir le visage

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

des assassins, pourquoi donc accuse-t-il les soldats français?

— Parce que ce sont eux qui ont assassiné le fermier ! dit Jaccopo.

Tous les soldats auditeurs firent un même mouvement d'indignation. Bertliier les contint du geste.

— Quand on accuse, reprit-il d'une voix brève, il faut prouver. Qui te fait supposer que les misérables dont tu parles soient des soldats?

— Ils en portaient l'uniforme ! répondit le berger.

— L'uniforme d'infanterie?

— Non, l'uniforme des hussards.

— Des hussards! répéta Berlhier avec étonnement.

— Oui, général 1

— Mais, sacrebleul s'écria Sérurier, celui-là ment comme un arracheur de dents ! Nous n'avons pas un seul régiment de hussards dans l'armée d'Italie!

— C'est vrai ! dit vivement Berthier. Tous les hussards sont à l'armée du Rhin. Nous n'avons, en fait de cavalerie, que des dragons.

Et, se tournant vers Jaccopo :

— Réponds! ajouta-t-il.

— Je ne puis répondre, dit le berger, je raconte ce que j'ai vu, voilà tout. Les assassius étaient masqués et étaient tous vêtus en hussards français, je l'affirme par serment !

Les trois généraux échangèrent un nouveau regard. Le berger s'était exprimé si simplement et paraissait tellemeut convaincu de ce qu'il disait que l'on ne pouvait douter de ses paroles.

— Il faut approfondir cette affaire! reprit Berlhier en se tournant vers Masséna et vers Sérurier. Je vais envoyer un officier à la ferme aux Chats-Huants, qu'il fasse un rapport détaillé. Le prévôt de l'armée l'accompagnera.

Puis, se tournant vers les soldats et vers le berger :

— Tieus-loi à notre disposition, dit-il à l'Italien. Où habites-tu ?

— A la ferme.

— Bien. On ira te chercher quand il faudra. Quant à vous, continua-t-il en s'adressant directement aux soldats, l'accusation portée par cet homme a pu vous exaspérer, mais elle ne suffit pas pour justifier votre conduite. Vous avez désobéi à vos chefs, vous méritez tous d'être punis. Vos officiers m'adresseront leurs rapports que je transmettrai au général en chef dès qu'il sera. arrivé.

Sur un signe de Berlhier, tous sortirent. Les trois généraux demeurèrent seuls avec le commandant Lannes.

— Sacrebleul dit tout à coup Berlhier en frappant sur la table, j'ai commis une faute !

— Laquelle? demanda Masséna.

— J'aurais dû faire arrêter ce berger et le garder à vue, jusqu'à ce que l'affaire lût instruite,

— Eh bien I il en est temps encore!

— Oui! reprit le chef d'état-major. Commandant lûmes! courez, donnez l'ordre d'arrêter ce berger ita-

ii et faites-le garder à vue!

Lannes s'élança vivement au dehors. Une demi-heure il nuirait dans la salle où élaicut demeurés les trois généraux.

— Eh bien ? demanda Berlhier. C'est fait?

— Non, général, répondit Lannes.

— Comment ?

On n'a pu retrouver le berger. En sortant d'ici, il t faufilé dans les rangs des soldats, sans qu'an,':]!! il lui parlei iprè ce que vous aviez dit, el l] le bois situé a l'est de la plaine. Jusqu'ici ou n'a le rejoindre.

— Pourquoi B'esl-il sauvé? dll Ma

— c'est louche cela, ajouta Sérurier. Il n'avait rien ■ i aindre.

Berlhier se promenait à grands pas dans la salle et paraissait réfléchir.

— Au diable soient les bandits et les fermiers! s'écria-t-il en frappant le plancher du talon de sa bolle. Voilà une histoire qui, si elle est répandue, va contribuer encore à indisposer contre nous les popu lations italiennes. Ces misérables-là font beau jeu à l'Autriche. Il ne manquerait plus que nous ayons le pays sur les bras!

— C'est l'affaire du nouveau général, dit Masséna en haussant les épaules. Qu'il s'en tire, puisqu'il vient nous commander.

— Je veux interroger encore ces soldats, reprit Berthier qui paraissait de plus en plus préoccupé. Commandant, ayez l'obligeance de faire venir ici les soldats qui ont été ce matin à la ferme.

Cinq minutes après, Gringoire, Tourniquet etRomulus se trouvaient de nouveau en présence du chef d'état-major.

— Vous n'étiez que vous trois ce tantôt à la ferme aux Chats-Huants? demanda Berthier.

— Faites excuse, mon général, répondit Tourniquet, nous étions quatre, si toutefois l'enfant peut compter pour un.

— Quel enfant?

— Bibi-Tapin.

— Qu'est-ce que Bibi-Tapin?

— Le petit tambour-élève de la 32".

— Eh bien ! où est-il ce tambour?

— Ou ne sait pas, mon général.

— Comment! on ne sait pas? Il faut qu'on sache! Qu'on aille chercher ce tambour!

— Mon général, dit Gringoire en s'avançaut, Bibi- Tapin a disparu! Soufflé dessus, quoi! ni vu ni connu depuis que le berger italien s'est ensauvé.

— Est-ce qu'ils sont partis ensemble?

— On n'a jamais pu savoir, mon général, ni vu ni connu, que je vous dis.

Berthier fit un geste d'impatience.

— N'importe! dit-il. Vous allez reprendre votre récit et me raconter en détail ce que vous avez vu à a ferme aux Chat— Huauts.

Puis, se tournant vers Lannes.

— Le prévôt est-il parti? ajouta-t-il.

— Oui, général! répondit le commandant.

— Eh bien! tandis que j'interroge ces soldats, veuillez donner l'ordre de faire poursuivre ce bei dans toutes les directions, et que l'on tache de nio trouver promptement le petit tambour.

Lannes s'inclina et sortit.

Page 1