LA VEILLE DE LA BATAILLE
Il était dix heures du soir; Vérone, qui servait de quartier général à l'armée, était plongée dans cette demi-somnolence particulière aux villes italiennes, alors que quelques grands événements se préparent et sont attendus partous. Les' cafés et les casinos étaient pleins ; mais bien que ce soir-là pas un seul uniforme français ne se montrât en public, les conversations avaient lieu à voix basse, avec un air de myslère et d'anxiété. Cette absence d'uniformes de l'armée française dansles lieux publics avait impressionné la population entière durant la soirée. La ville contenait une garnison nombreuse, un état-major important composé d'officiers jeunes, ardents, amoureux des plaisirs tout autant que de la gloire, et, ce soir-là, promenades, théâtres, concertai, casinos, cafés n'étaient peuplés exclusivement que de Véronais. Bonaparte était rentré dans l'après-midi à Vérone; beaucoup l'avaient vu, et tous avaient remarqué son air froid et sombre.
A Vérone, comme partout ailleurs en Italie, on croyait l'armée française perdue cette fois, mais perdue sans, ressource, sans qu'uu miracle même pût la sauver, et, ainsi que je l'ai expliqué, cette croyance étaitappuyée sur des bases tellement solides, qu'elle était passée de l'esprit des Italiens dans l'esprit des Français et que l'armée enlière était découragée, presque démoralisée.
Partout où Bonapaate arrivait, il relevait le courage et redonnait l'espérance; mais il ne pouvait être partout, et là où il n'était pas le découragement exislaiL L'après-midi de cette journée émouvante, où nous l'avons vu le matin à la fois punir les deux demi-bri-
gadcs, leur pardonner et les animer d'une ardeur extraordinaire, il avait parcouru les hôpitaux. Sa présence, ses paroles avaient fait renaitre l'enthousiasme. Les malades, dévorés par la fièvre, en apprenant que l'armée était en péril, en entendant leur général leur parler de patrie et d'honneur, avaient abandonné en foule les hôpitaux, retrouvant un*1 somme d'énergie suffisante pour remplacer la santé.
Bonaparte avait lout fait enfin, mais les pluies torrentielles qui tombaient continuaient encore à priver le général de sa force favorite: l'artillerie. Les pièces ne pouvaient se mouvoir dans les boues liquides profondes de deux pieds :1a cavalerie pouvait à peine manœuvrerai ne fallait compter que sur les fusils elles haïouueltes; or ces fusils élafent à peine au uombre de onze mille, et Alvinzy comptait trente mille grenadiers sous ses ordres.
Ce soir-là donc, dans les casinos et dans les cafés, on racontait que dans la journée les Autrichiens, comptant sor le succès, s'étaient approchés de Vérone et avaient montré même les échelles préparées pour l'escaladedes murs; on attendait l'assaut pour le leudemaiu. La joie était sur tous les visages; on se promeltaitd'auéaalir ces Fiançais exécrés et on comptait les quelques heures igai séparaient encore de l'instant où Alvinzy se réuniïaitdaus Vérone à Davidowich, après avoirauéanti l'armée de Bonaparte. On discutait les détails de la fêle gue l'on voulait offrir aux vainqueurs, on disposait, yar avance, dusort des vaincus.
A dix heures, dans les casinos et les cafés qui avoisiasnt la porte donnant sur la route de Milan, les cunxersalions eu étaient là, quand un bruit régulier, sourd îadencé, bien connu des oreilles italiennes depuis quelques mois, retentit toutà coup.C'étaitévideminent iamarche d'un régiment. Chacun s'approcha des vitres çxmr regarder; on vit défiler des soldats, l'arme au feras, sans tambours, ni trompettes. A unedemi-brigade ea succéda une autre, puis une autre... une autre encore... enfin toute la garnison de Vérone défila en silence. Les Français paraissaient consternés; i's marchaient sans échanger une parole, dans un profond silence, non pas eu soldats courant à la gloire ainsi qu'ils en avaient l'habitude, mais en hommes fuyant dans À'oaibre quelque grand danger. Les Véronais, inquiets d'abord, se regardaient ensuiteavec des éclairs joyeux *Jans la prunelle. Les Fiançais n'osaient pas attendre Alvinzy !... ils abandonnaient la ville.
A imuuit, il fut reconnu que plus un seul Français Talide n'était à Vérone. Le général en chef et son étatsnajor étaient partis également, toujours par la porte de Milan.
— Ils retourneuthonleuseraeuleu France ! disait-on.
La ville authentiquemeut libre, la forfanterie italienne reprit aussitôt le dessus; ceux qui parlaient Las lout à l'heure se mirent à glapir, el bientôt ce fut nu concert de menaces et d'imprécations contre l'ennemi absent et contre legénéral Bonaparte. Ou dépêcha des exprès auprès d'Alvinzy, aliu qu'il vînt prendre possession de la ville; le lendemain, sans retard, ou parla de tresser des guirlandes pour le fêler, car enfin, puisque les Français fuyaient, le général autrichien était réllement vainqueur. Que'ques Véronais, plus hardis que les autres et qui avaient suivi de loin les Franc lie, rentrèrent alors en ville et rapportèrent la confirmation de la nouvelle que li naparte battait bien llemeul eu retraite, car ses troupes continuaient de
< i [guer de l'Adige. Une heure après, la ville eutière illuminait. A deux heures du matin, l'animation et
l'agi talion étalent extrême a Vérone: la populali a
Hère cou rail les rues pour échange: lagraude nouvelle.
Prèsde cette porte de Milan, pari quelleétait ortie la garnison françai e, et où e pn aient maintenant les Véronais, tenait ado é à une baule muraille uu groupe do trois hommes qui causaieul à voix basse:
— Du diable si je sais ce que va faire Bonaparte, disait l'un des trois hommes enexcellent français, mais quant à croire, comme tous ces imbéciles, qu'il bat niaisement en refaite, je déclare la chose impossible.
— Moi aussi, dit un secoud personnage, je suis de votre avis, mon cher Gamparini, mais que va-t-il faire, s'il ne fuit pas?
— Chercher la victoire par un chemin détourné qui sera néanmoins le plus court. J'en jurerais !
— Allons donc I il ne peut lutter avec sa poignée d'hommes.
— Malheureusement si, et même il luttera et il sera vainqueur.
— Encore?
— Cet homme est le triomphe incarné. Voilà le premier pour lequel je ressente une véritable admiration.
— Va lui offrir tes services I dit en riant le troisième personnage.
— Pourquoi pas! Crois-lu que je ne pourrais pas lui en rendre de grands?
— Oh I si fait 1 mais accepterait-il ?
— Lui, non, mais ceux qui le servent et qui l'entourent.
— Alors tu songes à l'avenir?
— On n'a jamais pu savoir; mais parlons du présent. Lucien, lu m'as compris?
— Parfaitement, répondit l'homme interpellé, et qui, se trouvant alors en pleine lumière, car les illuminations avaient lieu, montrait un visage horriblement défiguré par des cicatrices saus nombre.
— Continue à surveiller Jacquet, poursuivit Camparini.
— Il ne fait pas un pas que je ne sois à sa suite.
— Oui, tes rapports sont bons et bien faits.
— Alors tu es coulent?
— Enchanté; je n'exige qu'une chose, c'est que tu continues et cela sur l'heure : Jacquet va parlir, pars à sa suite.
— Mais tu avais dit...
— Que je l'emploierais ici; plus tard. Les événements de ce soir changent tout. Pars, je le veux.
Lucien s'inclina.
— Quand le reverrai-je? demauda-t-il.
— Je te le ferai savoir, répondit Gamparini avec un gesle de congé.
Lucien disparut. Camparini saisit son compagnon par le bras, et, s'eufonçaut, dans les groupes des promeneurs, il gagua avec lui la porte de la ville. Tous deux sortirent de Vérone saus échanger une parole. Dans un bois voisin, deux chevaux les alteudaienl ; ils s'élancèrent eu selle et partirent au galop.
— Eu avant, Pick 1 dit Gamparini; il faut agir maintenant saus tarder : l'heure est enfin veuue.
— L'enfant?... demanda Pick.
— Nous l'aurons dès demain.
— Bravo 1 Roquefort nous attend?...
— Où je lui ai dil avec les autres. Que Chivasse ait enfin trouvé la piste de Maurice et du comte, plus un obstacle ne sera entre nous et la réussite de nos projet b.
— Mais si Chivasse a échoué?
— Que nous réussissions, nous, c'est loul ce qu'il faut; el nous iv. s.-. nuis, j'en réponds! Demain, je le répète, loul sera fait,
— Je m'en rapporte à toi. A propos, pourquoi as-tu renvoyé Lucien ?
— Ge.-l un espion.
— Un espion! répéta Pick avec stupeur.
— Oui.'
— De qui?
— Ah! voilà la question. Qui est-il? pour qui agit- Il? que veut-il? Je l'ignore. Ce dout je suis certain, c'e i qu'il y a du Jacquet là- des ous, Maintenant, quel e»t ce visage couture, défiguré? Cela lu'iuiugue
et je veux le savoir; mais avoir en cet homme la moindre confiance serait une dupprie. Je lui laisse croire que je suis sa dupe, c'est ce qu'il faut, et j'apprendrai tout bieuiôl; mais, en attendant, le plus pressé est l'enfant et il faut avoir soin qu'un soupçon même ne puisse jamais nous atteindre I
Les deux cavaliers couraient à fond de train dans la direction de l'Adige.
A Vérone, l'animation était toujours la même.
Les promenades et les rues encombrées refluaient île promeneurs nouvellistes. En q liltaul Campuiiii, Lucien s'était glissé parmi les groupes, et, s'enfonçaut vers l'intérieur de la ville, il avait gagné la place du marché. Là, il avait rencontré un homme velu en Vérouais et tous deux avaient marché sur la même ligne sans se parler tout d'abord. Eufln le Véronais, au détour d'une rue, jeta un rapide regard derrière lui.
— Nous ne sommes pas suivis, dit-il, parlons; que penses-tu de la situation ?
— Camparini ne m'a pas reconnu; il ignore qui je suis, répondit Lucien, mais il se défie de moi; il n'a en moi aucune confiance, bien qu'il essaye de me tromper.
— C'est mon avis ; donc tu acceptes mon plan !
— Non 1
— Pourquoi?
— Parce que j'ai le mien.
— Lequel?
— Celui-là, Jacquet, je ne puis te le communiquer; mais il est bon, va! Ne crains rien, je tiendrai ma promesse. Regarde mou visage, il fait foi de ma volonté à réussir.
— Cependant Camparini a des soupçons sur toi; il s ■ léfie, et si lu voulais...
— Rien; je réponds de toul. Je ne craiguais qu'une cîiose, c'est qu'il me reconnût en dépit de mes brùlu. es. Il ne m'a pas reconnu... Celle fois, je tiens ma v ngeance !
Eu ce moment, de grands cris éclatèrent daus la ilirection du marché : un grand mouvement se fil dans la foule, et on vit deux hommes assaillis par la masse des promeneurs et faisant des -efforts inouïs I ir résister.
— Mort aux Français ! hurlait la foule.