‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 45 sur 220 · VÉRONE · texte numérisé non relu

VÉRONE

C'était non loin de la Piazza Signorità, dans un carrefour sur lequel débouchaient cinq ou six de ces rues étroites et tortueuses comme en présenlail le Paris du moyen âge et comme eu présentent encore quelques viei'les villes de l'Italie (Vérone entre autres); c'était dans ce carrefour, servant le malin de place du marché, que s'accomplissait la scène dont Jacquet et son compagnon venaient de voir imparfaitement les débuts. La petite place avait été envahie en un clin d'œil et des centaines de tèles nues formaient des vagues mouvantes se brisant sur les angles des maisons. La nuit était sombre, mais les illuminations que, dans leur haine contre la Fiance, les Véronais av. ieut allumées eu hâte, éclairaient suffisamment les rues et le carrefour.

Deux hommes étaient là, pris, enserrés, traqués sans espoir de salut et au sein d'une multitude menaçante, sûre de l'impunité. L'un de ces hommes paraissait devoir être jeune à en juger par l'élasticité de ses mouvements rapides; celui-là, autant qu'on pouvait distinguer, portail l'uniforme de soldat français et les insignes du grade de capitaine. L'autre était évidemment plus âgé et son costume était de couleur sombre. La foule menaçait, mais les deux

hommes faisaient bonne contenance. L'oflieier s'élàît élancé, le sabre nu au poing, et à l'aide d'un vigoureux moulinet, il avait fait le vide entre lui et le mur nu d'une maison. Poussant son compagnou dans cet espace, il s'était placé devant lui, son sabre toujours la pointe haute.

— Mort aux Français! mort aux Français! hurlai toujours la foule.

Vingt bras menaçants se levèrent, mais le sabre i la lame brillante décrivit des demi-cercles qui lire*" reculer les plus entreprenants. Cependant la situatk. ne pouvait se prolonger longtemps; il élait cerlaîk que ces deux hommes, quels que fussent leur courage et leur adresse, ne pouvaient lutter contre les quatre ou cinq cents qui s'étaient amassés autour d'eux.

— Qu'est-ce que ces hommes? Jemauda Jacquet qui s'était arrêté.

— Des soldats, reprit avec insouciance son compagnon, qui seront demeurés en arrière de l'armée et que le peuple aura trouvés dans quelque hôpital ou dans quelque cabaret. Maintenant qu'ils sont seuîs ici, ces malheureux n'en auront pas pour longtemps.

— Tu crois qu'on va les égorger?

— Pardieu!

— Là! sous nos yeux! dit Jacquet avec violence Et nous ne leur prêterions pas assistance!

— La foule nous assaillira comme Français.

— B.ih ! nous nous dirons émigrés.

— Qu'importent ces hommes!

— Je ne puis les voir mourir ainsi. Fais ce que tu voudras..

Et Jacquet, quittant son compagnon, s'élança vers la foule qui vociférait plus que jamais. La situation devenait de plus eu plus tragique. L'officier, pressé davantage, s'était vu contraint, pour dégager sou co'.n-' pagnon et se dégager lui-même, de frapper du tranchant de son aime deux des plus exaltés. Le sang versé avait augmenté la fureur des assaillants. Ces hommes qui, quelques heures plus loi encore, baissaient, honteusement la tète devant leurs vainqueurs, sentaient le péril passé, renaître toul leur courage et tous leurs mauvais instincts. Maintenant qu'ils u'avaient plus affaire à une division, mais seulement! deux hommes isolés, ils ne demandaient que mort et carnaje.

Les deux Français, comprenant le péril de la situition, se défendaient avec une énergie extrême, mais leur défense ne pouvait être de longue durée.

Plusieurs blessés gisaient à leurs pieds, quand de-s derniers rangs de la foule poussant les premiers, les clameurs redoublèrent et la mer humaine couvrit ûs ses vagues le carrefour entier. Les deux hommes menacés avaient disparu sous le flot envahisseur. C'était précisément au moment où Jacquel arrivait au secours des Français.

— Mort! mort! hurlait la foula avec une rage croissante.

— Tiens bon ! criaient les derniers rangs.

— Bravo! bravo! répondirent les premiers,

Uue trouée se fit et on put voir les deux hommes aux mains de leurs furieux agresseurs, traînés au milieu de la place. Des torches furent allumées en un clind'oe 1 ,1a lumière se répandit à profusion el Jacqu/ poussa un cri sourd :

— Le comte d'Adoré! murmura-t-il.

— Oh! dit uue voix brève, je t'aiderai à sauver celui-là, car il peut nous être utile. L'oncle de Ca:uiarini sera notre meilleur allié.

Jacquet se retourna; son compagnon était près de lui.

— Allons, Bamboula... dit-il.

— Chut! fit vivenienl l'autre. Devant le comte surtout, appelle-moi Lucien !

Les deux hommes s'élancèrent.

— Mes amis! crièrent-ils en excellent italien, qu'allez-vous faire? Ces hommes sont innocents!

— A mortl à mari! répoudail la foule.

— Failes-lesjuger! cria Jacquet.

— Le» Français oui détruit uos tribunaux! il n'y a plus de juges.

— Mais ils ne sont pas coupables.

— Ce sont des soldats de Bonaparte I hurla unVéronais eu brandissaut un couteau.

— Non pas, morbleu! ce sont des amis du roi de France I ce sont des émigrés !

— Des émigrés I répétèrent plusieurs voix.

— Ehl oui! continua Jacquet eu voulant profiler du mouvement favorable. Ce sont des gentilshommes qui détestent autant que vous et que moi les armées du Directoire.

— Voici le comte d'Adoré! ajouta Lucien en désignant le vieillard. Je les connais.

— Ce sont des amis des Italiens! reprit Jacquet.

La foule hésitait; peut-être Jacquet allait-il provoquer quelque occasion favorable de fuite, quand le jeune officier, que son compagnon avait contenu jusqu'alors, se dégagea brusquement, et, bondissant, le sabre toujours nu à la main :

— Ouil cria-t-il en désignant le comte. Celui-lcàest on émigré; mais je suis, moi, uu soldat républicain, je suis Maurice Bellegarde, capitaine delà 32mi!!... Tuezmoi maintenant si vous le voulez, niais je ne mentirai pas pour me sauver !

Des cris furieux répondirent à cette déclaration. La foule, houleuse d'avoir hésité uu moment, se rua avec frénésie.

— Maurice ! dit le comte en s'élançaut auprès du jeune homme.

Mais Jacquet et Lucien reliurent à la fois le vieillard. L'entraînant en arrière, ils le forcèrent à battre en retraite et à abandonner son compagnon.

— Laissez-moi! laissez-moi! Maurice! je veux mourir a-vec lui! criait le comte en se débattant avec une colère impuissante.

— Eh! laissez ce fou se faire tuer à sa guise! répondit Jacquet. J'ai voulu le sauver.

— Au balcon! eu haul! à mcil ! ciia-l-on. •

La foule applaudissait... En cet instant, deux jurons énergiques, prouonoucés eu français, retentirent aux oreilles de Maurice, dominant les hurlements italiens.

— Tiens bon! dit une voix. Tonnerre de Brest! en avant !

— En haut tout le monde! ajouta une autre voix. Vive la France!

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