‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 46 sur 220 · LES SOUVENIRS · texte numérisé non relu

LES SOUVENIRS

En sortant de Vérone, l'Adigc, ce beau fleuve de l'Italie septentrionale, cesse uu instant de couler perpendiculairement des montagnes à la mer, et il obli que brusquement vers l'est. Dans ce mouvement oblique, il se, rapproche delà route de Vèroneà la Brenia.

Sur la rive gauche du fleuve s'étendenl de vastes marais, profonds, dapgereux, lesquels marais sont traversés par deux chaussées, dont ['une, à gauche, remontant l'Adige par Porcil et Grdmhione, va re o n Ire Vérone, et dont l'autre, à droite, eu passant sur la petite civière l'AJpon, au moyeu d'un pont qui relu chaussée au village d'AiCole, va rejoindre la roui. Vérone à Villa-Nova.

Avant d'atteindre ces marais, une petite chaîne de montagnes borde la roule et s'étend jusqu'à CàldTero qu'elle entoure. En cel endroit le pays est boisé. Un peu plus loin que Caldiero a irouve un petit bourg du nom deUagni, fort peu connu des voj ageurs, presque inconnu des habitants euX'môraes, a l'exception

des pâtres dont il est le lieu d'habitation favori. Masures et cabanes forment Bagui, dont la position pittoresque est cependant assez jolie.

Celle nuit-là, où j'ai conduit le lecteur à Vérone, deux heures environ après les événements auxquels il vient d'assister et quelques instants avant que le soleil se levât à l'horizon, Bagui offrait à l'œil uu aspect inaccoutumé. L'humble village, si calme d'ordinaire, paraissait animé et bruyant. Des hommes allaient et venaient, de grands feux brillaient, des armes étincelaieut. Les habitants, étonnés et inquiets, regardaient leurs hôtes avec un sentiment partagé de frayeur et d'admiration. De frayeur, car la vue de ceux qui campaient dans le village était bien faite pour l'inspirer; d'admiration, car en dépit des usages reçus en temps de guerre, pas un maraudage n'avait été commis, tout avait été demandé, acheté et payé.

Ces hommes étaient survenus à Bagui depuis une heure environ ; ils paraissaient être au nombre de deux ou trois cents au plus, tous parlaient français; mais ce qui confondait les suppositions des braves bergers, c'est qu'aucun ne portait un des uniformes si connus de l'armée française. Tous avaient uniformément des chemises de laine bleue, des bonnets de laine également bleue, une ceinture rouge ceignait leur taille, leurs bras et leur cou étaient nus, et uu véritable arsenal pendait à celte ceinture qui tranchait sa nuance éclalante. Quant à la mine de ces hommes, c'étaitréellement celle de vrais bandits, mais de bandits de sac et de corde : des visages noirs, jaunes ou rouges, pas un seul digne du nom de blanc. Des bouches à l'avenant et des mains gigantesques.

Leur installation avait été rapide. Quoiqu'ils n'eussent rien apporté, ils avaient tout trouvé avec une rapidité merveilleuse : en un clin d'œil les feux avaient été allumés, les poules achetées et plumées, et la soupe en bonne voie de devenir excel ente. Puis, tandis que les uns cuisinaient, que les autres veillaient, ceuxci fumaient, ceux-là dormaient, tous entourant une humble masure sur laquelle ils semblaient veiller avec uu soin tout particulier. C'est que dans cette masure étaient entrés quelques-uns des leurs. U ■ md ils avaient fait une si soudaine irruption dans le village, un petit groupe d'hommes marchait eu tète; au centre de ce groupe était un homme étendu sur une civière que l'on portait. Arrivés a Bagrxi, tandis que le campement s'organisait, une maison avait été ouverte, ou avait payé généreusement le propriétaire et on y avait transporté l'homme couché sur la civière. Cinq hommes étaient entrés a sa suite, la porte s'était refermée et depuis lors ne s'était pas rouverte.

Quelques instants avant le lever du soleil, alors que tout était encore plongé dans les ténèbres de la nuit, les cinq hommes étaient toujours dans la masure et entouraient une mauvaise couchette sur laqwleUe était étendu un jeune officier paraissant blessé ou tout au moins souffrant. Ce blessé, c'était Maurice Bellegarde, qui, les traits décomposés, les joue- pllies, paraissait être dans un état de faiblesse extrême. Les i niq hommes qui l'entouraient, le lecteur les connaît tous. L'un

était le comte d'Adoré trool les vêtements i talent eui ., déi hirés par la lutte qu'il avail ouli uu< a \, te ; le a loi était Jacqa< I, qui de se- petits \ Bnts et invesl ;ateurs Interrogeait activement chaque physionomie; le troisième el li

Muent deux hommes avee lesquels noiisa\ons fait

jadi i ample connaissance, MM. Henri de Renuevilla el Charles d'Herbeis, ou, pottT parler comme eux maintenant, li >d".\ eus Honeheniin el le liieuveuu, corsaires retroutés de l'Adriatique, la terroui des marchands DtngMS de la Méditer» anee.

Quaflt au Cinquième personnage, celui-là se louait dans l'ombre, il l'extrémité de la peUtfl Utile, le frOQlt soucieux; celui-là était cet homme au visage siétran-

gemenl martyrisé, ce Lucien, ainsi qu'il avaR déchu1'' vouloir èlre désormais nommé. Le blessé semblait écouter avec une attention extrême un récit que lui faisait Charles d'Ilerbois.

— Ainsi, dit Maurice quand son interlocuteur parut avoir achevé, ainsi, c'est à vous, mes amis", mes parents, que je dois la vie?

— A nous un peu, répondit Henri en souriant, mais beaucoup à la Rochelle et à Petit-Pierre, mes deux braves matelots. Ce sont eux qui se sont élancés les premiers et qui sont arrivés à temps pour renverser et assommer ces infâmes assassins qui s'apprêtaient à vous pendre.

— Mais par quel hasard vous, Charles et Henri, vous trouviez- vous cette nuit à Vérone?

— Par un hasard parfaitement explicable, Maurice. 11 n'est bruit dans toute l'Italie que de la situation critique de l'armée française. On dit le général Bonaparte perdu sans ressources. Charles et moi, nous sommes intormés, nous avons appris que ces bruits étaient fondés, que l'armée française, réduite à une minorité effrayante, allait être écrasée par les soixante mille hommes d'Alvinzy et de Davidowich. Alors nous n'avons pas hésité : nous avons laissé notre corsaire en lieu sur, avec une garde suffisante, et, appelant à nous nos meilleurs matelots, nous leur avons demandé s'ils voulaient aller porter l'aide de leurs haches d'abordage à leurs amis de la terre ferme. Tous ont répondu comme ils devaient répondre. Charles et moi nous sommes mis en ri te alors, emmenant avec nous deux cent vingt homi. > s d'élite, afin de les offrir au général Bonaparte. C't^t peu, mais ces deux cent vingl matelots valent bien un millier d'Autrichiens. D'ailleurs, c'était tout ce que nous pouvions faire. Nous nous dirigeâmes sur Vérone, sachant que là était le quartier général. Quand nous sommes arrivés, il était trop tard puisque l'armée française avait évacué la ville, mais il était temps heureusement, puisque nous avons pu vous être utiles.

Maurice tendit la main à Chailes et à Henri.

— La cause qui nous a sauvés, le comte et moi, dit le jeune capitaine, est la même alors qui a faillinous coûter la vie. M. d'Adoré et moi errions toujours dans les Étals vénitiens, à la recherche de ces ravisseurs que nous ne pouvons atteindre, des victimes que nous ne pouvons délivrer, lorsque les nouvelles désastreuses qui vous ont assaillis nous sont également parvenues. Je suis soldat : avant de m'appartenir à moimême, j'appartiens à mon pays, à mon général. L'armée était en danger, elle manquait de bras, je devais rejoindre l'armée. Le comte me comprit : il ne voulut pas me quitter, et, nous aussi, nous voulions rejoindre le quartier général à Vérone, lorsque nous sommes entrés en ville cette nuit, une heure après le départ si étrange de l'armée.

— Mais où est l'armée? demanda Charles.

— Des pâtres ont affirmé qu'elle avait suivi la route de Milan, répondit le comte d'Adoré.

— Quoi! on bat en retraite?

— Cela paraît évident.

— Mais c'est impossible! dit Henri. L'un de nos hommes, envoyé en éclaireur, est revenu tout à l'heure et il m'a appris que l'armée française ne remontait pas l'Adige, mais bien le descendait en suivant son cours.

— Alors le général Bonaparte serait revenu sur ses pas!

— Dans quel but? Alvinzy campe à la Brenta : Bonaparte ne peut se porter sur lui avec ses quinze mille hommes.

— Il faut prendre un parti cependant, dit Charles. Demeurer ici, en pays ennemi, au milieu d'une population hostile, eu présence des armées autrichiennes, avec deux cents hommes, serait folie. Il faut agir :

ou nous mettre sur les traces de l'armée et la rejoindre, du retourner à la mer.

— Rejoignons l'armée, s'écria Henri. Suivons notre premier plan.

— Mais pour la rejoindre, il faut savoir où elle est. Les uns la prétendent à l'est, les autres à l'ouest; les uns l'ont vue remontant l'Adige, les autres le descendant. Que croire? que faire?

— Attendre, dit Jacquet en se levant, c'est le parti le plus sage. Le jour ne va pas tarder à se lever, et nous aurons des nouvelles. Ou le général Bonaparte aura réellement battu eu retraite, et nous aurons la confirmation par l'allégresse des campagnes, ou il aura marché sur l'ennemi avec des desseins que nous ignorons, et, dans ce cas, le canon ne tardera pas à tonner et à nous indiquer la direction à suivre.

— Attendre ! fit Maurice avec un accent de douleur profonde. Hélas! attendre est ma seule consolation depuis de longs mois. D'autres attendent leur délivrance, et peut-être l'attendront-ils toujours?

— Jacquet est avec nous ! dit le comte d'Adoré, ne doutez plus, Maurice, nous triompherons.

— Voici des mois que j'entends ces paroles.

— Patience, dit Jacquet, savoir attendre est le grand mot de la sagesse humaine; c'est pour que l'homme sache attendre que Dieu lui a donné l'espoir. D'ailleurs, sinos ennemis sont parvenus jusqu'ici h nous échapper, nos moyens d'action contre eux augmentent de jour en jour. Nos forces se décuplent, nos connaissances sont plus grandes Que nous faut-il à cette heure pour assurer notre triomphe? Nous mettre sur les traces d'un enfant que chacun croit mort et qui doit cependant être vivant. Que j'aie entre les mains le petitfils du conseiller de Niorres, les preuves de la culpabilité de Camparini, et je me charge, Fouché aidant, de remonter de la victime au bourreau, du forfait au criminel. Eh bien! cet enfant, nous l'aurons!

— Mais où le trouver? s'écria le comte.

— Je l'ignore encore, mais la marche que nous suivons est la meilleure, si elle est la plus lente. Canij arini a autant d'intérêt que nous à découvrir cet enfan: : il doit le chercher. Donc en suivant les traces de Ca parmi, nous suivons celles de l'enfant,..

— D'ailleurs, dit Charles, cet enfant porte sur lui 1 s preuves de son individualité : il a, gravées sur le bi gauche, les armes de sa famille, l'écusson des Niorres. J'ai vu ces armoiries vingt fois, et d'autres que moi les ont vues. Oh! si Mahurec était ici!

— Pauvre Mahurec! pauvre Maucot! fil Henri en soupirant.

— Mais, dit Maurice, ces armes gravées sur le bras sont un indice difficile à découvrir : on ne peul dépouiller de ses vêtements tout enfant de douze ans que l'on rencontrera. Il faudrait d'autres moyens, quelque chose qui frappât la vue au premier coup d'œil. Cet enfant n'a-t-il pas sur le visage, sur les mains, quelque signe particulier?

— Aucun que je sache, dit Henri.

— Ni moi, ajouta le comte.

— Ni moi, fit Jacquet en interrogeant, du regard, Lucien, lequel se tenait toujours à l'écart et n'a\ a encore rien dit.

— Alors, dit Maurice, les recherches peuvent être longues et difficiles.

— Peut-être! dit une voix vibrante.

Tous se retournèrent. Lucien venait de s'avan de se placer dans la zone lumineuse; mais, à un brusqué mouvement que firent (i la fois en avant Chu et Henri, Lucien se recula comme s'il eût craint de se faire trop voir.

— Que dis-tu? demanda Jacquet.

— J dis, reprit Lucien, que l'enfant dont vous parlez peut être reconnu à un autre signe que celui dont vous venez de parler.

i;ïg

LE TAMBOUR DE LA 32" UEMI-BRinAD»-

— Comment? demauda-t-on avec empressement.

— Il doit avoir sur le devant de la bouche une dent brisée eu haut, à gauche.

— Une dent brisée! dit Maurice en passant la main Bur son front comme pour rappeler un souvenir.

— Comment savez-vous cela? demanda Charles avec étonnement. Avez- vous vu cet enfant?

— Oui, répoudil Lucien.

— Où cela?

— Jacquet le sait, je ne puis le dire.

— Pourquoi?

— Demandez ;i Jacquet.

Ceuii -ci posa un doigt sur ses lèvres.

— N'interrogez pas, dit-il, écoutez!

Puis, se retournant vers Lucien :

— Ensuite? dit-il encore. N'y a-t-il pas d'autre signe que tu connaisse.-?

— Si fait, il en est deux autres auxquels on ne saurait se tromper

— Lesquels? demandèrent à la fois Charles et Henri.

— A l'aile gauche du nez, une légère cicatrice. La même chute qui a brisé la dent a blessé cette partie du visage : l'enfant est tombé sur des pierres aux angles aigus.

— Une cicatrice au nez! répéta encore Maurice en devenant très pâle.

— Enfin, ajouta Lucien, l'enfant que vous cherchez doit porter au front, sous la tempe gauche, un signe rouge : c'est un caractère indien tracé là pour le préserver des dangers. Etoile-du-Matiu avait tatoué l'enfant à cet endroit.

— Etoile-du-Matin! s'écrièrent à la fois Charles et Maurice, l'un en bondissant vers Lucien, l'autre en f ii-aut un effort pour s'arracher de sa couche.

— Oui, dit Lucien en reculant.

— Comment connaissez-vous cette femme ? demanda le corsaire.

— L'enfant la connaissait-il donc? lui demanda Maurice.

— Oui, dit encore Lucien sans répondre à Charles.

— C'était une Caraïbe?

— Oui.

— lût ce signe dont vous parlez est petit, fin, délié, presque imp rc ptjble au coup d'oeil et du carmin le

i ut vil?

— C'est bien cela.

— Mes ami-! s'écria Maurice en faisant un nouvel effort pour se maintenir debout, mes amis, il faut p rlir. Je sais où est cet enfant!

— Vous! s'écria-t-on.

— 0 le sais, je le connais, il m'aime!

I h' eflïoyabh explosion interrompit Maurice. La , ne trembla. Puis à cette explosion en succédèrent i ire plus rapprochées.

— Le feu!... Aux armes! cria Henri.

— O.i se bat ! dit Charles en saisissant ses armes.

— Mon commandant, dit un matelot tout ému en ouvrant la porte, les Français viennent d'attaquer les Autrichien» dans les marais d'Arcolel

— lui avant! hurlèrent les matelots.

— Lu avant 1 s'écria Maurice.

Page 1