ARCOLE
S'il est UDe page, plus brillante que les autres danl'histoire de - i", c'est celle qui a pour titre :
Les trois jou I tl u'i i pas d'exemple, dans
i anti [uilé, d'un i situation aussi critique surmontée aver. une mi I iian <\ \ A rcole, Bon i
parte prouva à I arope étonnée qu'il n'est poiul d'obstacles que le génie militaire ne puisse vaincre quand
il a, pour exécuter ses dispositions, des hommes tels que ceux qu'avait alors l'armée d'Italie, des soldats comme en aura toujours la France dans les temps de crise et de danger.
— L'armée française, est partie par la porte de Milan; l'armée française bat en retraite! disait-on à Vérone la nuit précédente.
Effectivement la veille, l'armée, marchant dans le plus grand silence, avait rétrogradé au lieu d'avancer: elle avait passé l'Adige sur les ponts de Vérone, et elle s'était engagée sur la route de Milan, tournant le dos à l'ennemi. Les Véronais avaient eu raison: c'était, non pas une retraite, mais un simulacre de retraite. L'armée fançaise, persuadée elle-même qu'elle abandonnait la partie (car personne n'avait été mis dans la confidence), l'armée s'avançait dans la nuit, silencieuse et triste, n'osant regarder en arrière, car, pour la première fois, elle tournait le dos à l'ennemi.
Bonaparte marchait en tête, le front penché, servant de guide ; personne n'osait l'interroger, personne ne l'avait deviné. Tout à coup Bonaparte s'arrête, tourne à gauche, et au lieu de continuer à s'éloigner de l'Adige, revient brusquement sur le fleuve, qu'il contourne et côtoie.
— Hein ?... quoi ?... Eu voilà une manœuvre! se disent les soldats avec étonnement. C'est bien la peine de faire tant de marches et de contre-marches pour revenir sur ses pas.
Cependant on marche toujours, on avance, on atteint Ronco; là on trouve un pont de bateaux établi d'avance. L'armée le passe avec un sentiment d'espérance ; le fleuve est franchi de nouveau, et à la pointe du jour on se trouve de nouveau au delà de l'Adige, que l'on croyait avoir abandonné pour toujours.
Le plan du général en chef était tellement extraordinaire qu'il [ouvait à bon druil étouner les deu\ armées; sold.tts e'. officiers se regardaient avec une stupéfaction qu'en toute autre circonstance ou eûi certes trouvée nsible. Us avaient autour d'eux di marais immenses, d'une profondeur inconnue, coup dans tous les sens par des canaux et des ruisseaux qui en ren^aieut les abords dangereux et le parcours presque impossible, car le terrain, plus bas que Jeeaui, éta.t toujours impraticable.
Deux chaussées seules, celles dont j'ai parlé précédemment, permettaient aux troupes de se déployci eu colouues. A gauche, ou apercevait les villages de Porcil et de Gombioue ; à droite, au m illieu des marais , celui d'Arcole, devant lequel passait nu torrent, l'Alpou, et qui communiquait avec la chau-sée principale pai un seul point : un pont étroit jeté sur le torrent. A Ronco, Bonaparte tenait les deux chaussées, qui toutedeux allaient rejoindre la grande route occupée pâlies Autrichiens : il était inattaquable à Ronco et u étendait ses deux bras autour de l'ennemi. Au milieu de, ces marais, l'avantage du nombre devait être tout à fait annulé : on ne pouvait se déployer que sur les chaussées et sur les chaussées le courage dos tôles de colonne devait décider de tout. Or, ou sait ce que c'est que la furia française.
De plus, à Ronco, Bonaparte, par sa marche hardie s'était placé sur les Qaucs d'Alviuzy, presque sur ses derrières. Celle combinaison, si audacieuse et si profonde, était aduiirabli ; en la c preuant, l'année entière se senti! saisie de jo i d'esi érance ; tous les
doutes s'effacèrent la couft&nce revint en un clind'œil et ou n'atleudit plus qu'avec impatience le moment décisif de l'action.
Ce moment ne devait pas se faire longtemps atten dre. Ma- ma est plue sur la digue de gauche pour prendre l'ennemi en queue s'il marchait sur Vérone; .le u prend elle de droite pour déboucher bui Villa Nova ; mais pour accomplir ce trajet il ayail a traverser le poni d'Aicole. Lançant sou avant garde
LE "lAMUOUn DE L\ 3-2' DEMI-BRIGADE
— Tu es bien jeune; mais as-tu assez de résolution en toi pour préférer la mort à une trahison? (Page 140.
avec sa furie accoutumée, il l'engage aussitôt sur le pont, mais une batterie croate la reçoit et la force à se replier. Augereau accourt : il recnnuail qu'il lui faut des forces plus imposantes ; il ai tend.
Alvinzy, supposant toujours l'armée française à Vérone, venait de se réveiller très surpris d'entendre éclater uu feu si vif dans les marais. Prévenu enfin de ce qui a eu lieu, il lance deux divisions, l'une à gauche, l'autre à droite, pour nettoyer les chaussées. Masséua reçoit la première, l'aborde au pas de course, la culbute, la rejette et la noie dans les marais.
Celle de gauche s'avance sur Arcole, franchit le pont et s'engage à son tour sur la chaussée. Augereau se replie pour la laisser avancer, puis il l'aborde avecson avant-garde, l'enfonce, la rompt, en jette une partie dans le torrent et poursuit l'autre partie jusque sur le pont qu'il veut passer â >a. suite ; mais le pont était encore mieux gardé que la première fois : une nombreuse artillerie en défendait l'appro '-lie, et tout le reste de la ligue autrichienne était déployé sur la rive
de l'Alpon, fusillant sur la digue et la prenant en travers. A partir de ce moment, chacun le comprit, le sort de la bataille était dans la possession de ce pont si énergiquementattaqué, si vigoureusement défendu. Ici, l'avantage de la chaussée devenait un désavantage, en ce que l'ennemi ne pouvait éparpiller ses coups et que ses canons et ses fusils devaient faire feu sur des masses. Augereau commençait à frémir de rage et de colère.
— En avant! s'écrie-t-Il ; Lannes, emporte-moi ces planches!
— A moi la 32e el la 85" ! s'écrie le jeune général ; en avant la Terrible et l'Infernale 1 et souvenez-vous de Calliano ! Les Autrichiens ont emporté les semelles de vos souliers : allez les chercher I En avant!
— En avant! rugissent les soldats en se formant er> colonne serrée, les tambours sur les flancs battant la charge, les officiers en serre-file.
Les solfiais n'avaient pas besoin du stimulant dont s'était servi Lannes pour courir à l'ennemi, leur
LE TAMBOUlt DE LA 32° DEMI-BRIGADE
ardeur était effrayante. La colonne s'ébranle comme un seul homme : elle franchit la distance au pas de course au milieu d'une grêle de balles et de boulets et atteint la tête du pont sur laquelle elle s'engage. Mais alors ce n'est plus une pluie de balles et de boulets, c'est une véritable trombe de fer et de feu, une avalanche enrayante, irrésistible, sans nom, sans classification qui puisse la rendre dans toute son horreur. Le pont est devenu une mer de laves... les soldats s'arrêtent, les morts leur ferment le passage.
— En avant! s'écrie Lannes blessé une première fois et qui reçoit une seconde blessure-
— En avant! s'écrient les généraux Verne, Bon, Verdier, qui tombent tous trois blessés grièvement.
Les soldats s'avancent, mais ils sont repoussés, ils luttent en perdant pied; enfin ils reculent et reviennent sur la digue se mettre à couvert du feu. Presque tous leurs officiers sont hors de combat, leurs généraux sont blessés ; Lannes est emporté à l'ambulance.
Augereau écume ; il accourt :
— En avant la division Guyeuxl s'écrie-t-il. Mais la 32° et la 85e l'entourent.
— Non! non ! s'écrient les soldats. Pas d'autres que nous. Nous passerons le pont ou nous périrons tous. En avant 1
— Eh bien, en avant! les enfants de Paris 1
Et Augereau, s'élançaut à terre, saisit un drapeau et se jette en avant avec son intrépidité ordinaire. Les grenadiers se ruent à sa suite. La moitié tombe, mais l'autre moitié atteint le milieu du pont. Les Autrichiens redoublent d'efforts... la lutte est affreuse... Bonaparte qui, de loin, voit tout et comprend tout, comprime de sa main crispée les battements de son cœur.
— Augereau! s'écrie-t-il avec douleur. Encore un! Effectivement Augereau vient de disparaître, il a
glissé, il est tombé, blessé ou mort, sur ce pont recouvert d'un lit de sang français. Les grenadiers l'ont saisi, ils l'ont relevé, ils ont emporté leur général, qui étreint encore dans ses mains le manche brisé de son drapeau: mais le pont n'est point franchi, mais il faut se replier.
Bonaparlès'est élancé à son tour; il atteint la digue, il terre la main à Augereau et arrachant le drapeau de la 32e :
— N'ètes-vous plus les soldats de Lpdi? s'écrie-t-il. En avant ! Suivez votre général.
Bonaparte a mis pied à terre, il lève son drapeau, il appelle ses braves. L'enthousiasme devient de la frénésie, du délire. Qu'importe la moitl
— Eu avant ! hurlent les soldats en foulant aux pieds les cadavres de leurs camarades.
— En avant! répètent les officiers ens'élançant pour entourer Bonaparte.
Mais celui-ci les repousse ; calme et audacieux sous une grêle de projectile-, il s'élance tète nue, brandissant des <!' u\ h, un- le drapeau qu'il a saisi. L'armée entière le voit et frémit.
Lannes, malgré ses deux blessures, malgré sa faibleBse qui L'empêche de parler, en apprenant que sou général marche eu tète de la colonne, Lannes s'arrache de sa couche de feuilles sache t, -ans laisser terminer le pansement de ses blessures, il veut courir, mais il ne peut se tenir debout. Alors, il demande un cheval, se fait attacher sur sa selle et revient au pont au moment où Bonaparte s'y engage.
Dans cette masse serrée d'assaillante, tous les portaient; la mitraille balayait le puni; la fu.-illade achevait ce que n'avait pas accompli entièrement le canon. Le général Viguolle tombe blessé. Bonaparte avance toujours. Les Autrichiens redoublent d'i Sorts; le feu devient plus horrible. Les officlerB entourent lu général ;N union, sou aide de camp, se jette au-devant
delui et tombe, tué, roide... L'adjudant général Belliard et quelques officiers veulent çamaner Bonaparte.
Celui-ci s'y oppose; ils le couvrent de leur corps; les grenadiers suivent, mais ils tombent en avançant, le carnage est affreux ; c'est une barrière de feu et de fer à traverser. Le général va être tué ; c'est un miracle qu'il soit encore vivant. Les officiers le comprennent.
— Enlevez le général! crie Belliard à ses grenadier-. Bonaparte est pris, enlevé, emporté en arrière, on le
remet à cheval. En ce moment la mitraille éclate plus furieuse, une avalanche nouvelle nettoie le pont; tous ceux qui entouraient Bonaparte disparaissent dans un nuage rouge, et le nuage dissipé, ou ne voit plus le général... Son cheval, effrayé, s'était jeté avec son cavalier dans le marais qui bordait la chaussée.
— Le général! le général ! s'écrient quelques grenadiers.
Un moment de perturbation a lieu. Les Autrichiens en profilent, tout en en ignorant la cause; une colonne débouche du pont... Elle repousse les Français... elle dépasse l'endroit où Bonaparte git renversé et dans l'incapacité de se mouvoir au milieu du sol liquide qui l'eugloutit.
Mais quelques-uns ont vu le danger ; un tambourmajor, quelques soldats, un eufant se sont élancés, se laissant rouler dans le marais.
— As pas peur, mon général! crie une voix rude. C'est Rossignolet de la 32e! Les Quinze-Reliques ne nous tiennent pas encore.
— Mettez vos pieds sur mes épaules, mon général, ajoute une voix claire, vous enfoncerez moins.
Bonaparte aidé se relève, les Autrichiens fuient à leur tour; la chaussée est évacuée, Bonaparte est sauvé, mais le pont est toujours au pouvoir des Autrichiens.
Bonaparte se retire pour prendre un parti.
— Il faudrait passer l'Alpon et l'Adige pour tourner la position! dit-il avec colère. Un bataillon suffirait pour faire diversion. Ce pont maudit nous fera perdre trop de moude. Vial! en avant! prenez cinq cents hommes et suivez-moi !
El Bonaparte, oubliant ses dangers et ses fati se met à la tète d'un bataillon commandé par l'adjudant général qu'il vient d'appeler. Ils remontent l'A lige pour chercher un passage. On soude : partout le fleuve est profond. Vial se jette à l'eau pour essayer lui-même, il perd pied aussitôt. On revient vers l'Alpon, mais la rapidité du torrent est telle et sa profondeur si exees-ive, qu'un pont de fascines est impossible à établir.
— Il faut établir ici un pont de chevalets! dit le général. Mais il faudrait pouvoir faire passer l'Ad pour inquiéter l'ennemi! Oh! deux cents boni: résolus sachant bien nager, et je réponds de tout!
— Hélas! répond Vial. Où les trouver?
— Je les ai! dit une voix haletante.
Bonaparte se retourne ; un homme est devant lui; cet homme porte un uniforme bleu et une ceinluro de laine tTieol
— Qui êtes- voir- ? demaude Bonaparte.
— Le Bienvenu, oi-devant marquis d'Herbois, condamné pour empoisonnement et corsaire au sen rteede la France ! répond le muiveau venu.
— Vous vous chargez de passer l'Adige? s'écrie Bonaparte.
— Oui, général! et même je me charge de mieux que cela! Je veus amène deus cent vingt marin- 1 arme- M dévoués pu qu'au dernier. Fuiu'hemiu 1<
cachés sous les roseaux du fleuve, J'ai encore avec moi, pou» vous répoudre do nous, le capitaine Maui n a Hellegardc et lo comte d'Adoré. Voulez-vous do nous t
— Qu'avez-vous à me proposer, disiez-vous? Charles s'approcha do Bonaparte et lui parla 1 is
rapidement. Le général tressaillit et sou front se plissa.
— gui vous a communiqué ce projet? demanda-t-il d'une voix brève.
— Personne, répondit Charles. L'inspection des lieux me l'a fait naître.
— Ce projet est également le mien ! Je vous défends de le révéler à qui que ce soit.
— Je vous le jure, général I
Bien! continua Bonaparte, maintenant voici mes
ordres. Passez l'Adige cette nuit et que pas un de vous ne quitte la position que vous occupez jusque-là ! Que personne ne vous voie! que pas un seul de vos hommes ne connaisse même le plan arrêté. Allez, citoyen! je vous connais déjà ! Dites à vos amis que je compte sur eux, comme sur vous-même! L'Adige passé, attendez de nouveaux ordres.
La nuit descendait rapidement (on était en novembre). Le feu cessait partout et les choses étaient toujours en même état. Il fallait prendre une résolution immédiate, car la situation de l'armée française était précaire. Complètement engagée sur les digues étroites, ayant l'Adige à dos, elle pouvait être culbutée dans les marais sans espoir de salut. Bonaparte fit former ses troupes à droite et à gauche du Ronco, et attendit.
De part et d'autre on se tint prêt, car il était évident que le lendemain, au point du jour, la bataille devait continuer.
La nuit se passa aussi calme que peut se passer une nuit pareille, une nuit servant d'entr'acte entre deux batailles. Les soldats français animés par la lutte avaient recouvré toute leur confiance. Ils occupaient toujours la tète des deux chaussées! mais les marais coupaient toute communication entre les corps. A la pointe du jour (le 16), le combat recommença : Masséua, tenant toujours sa position et culbutant les Autrichiens qui voulaient l'assaillir ; Augereau, attaquant Arcole par le pont déjà fameux où se renouvelaient les scènes sanglantes de la veille. One pluie froide, mêlée de grésil, incessante, flagellait la figure de nos soldats et les fatiguait excessivement. Toute la journée Bonaparte fut partout. 11 semblait préoccupé, inquiet, mais parfaitement maître de lui. Ce jour-là, sept de nos généraux furent tués ou blessés. La lutte avait été horrible, et cependant la nuit vint encore sans que rien fût changé. Les quatorze mille hommes de Bonaparte avaient tenu tète aux quarante mille Autrichiens ; ils les avaient repoussés, mais ils ne les avaient pas délogés et la victoire était encore chancelante. La nuit vint plus tôt encore que la veille et les deux armées reprirent leurs positions respectives.
L'ardeur des Français était telle qu'ils ne sentaient pas la fatigue ; ils attendaient le jour avec impatience, car chacun sentait que cette troisième journée devait être décisive : cette fois, il leur fallait vaincreabsolui;i nt ou être complètement vaincus. Les soldats dormaient sur leurs armes; les généraux attendaient. Bonaparte était seul, isolé, ne dormant pas, se chaulfaut à ciel découvert auprès d'un feu soigneusement entretenu. Le général s'était rapproché de la clef de la situation, du pont d' Arcole, et avait voulu y passer la nuit. Les soldats l'entouraient : c'était, pour la plupart, les restes de ia 32e demi-brigade qui s'était fait écraser sur ce pont sanglant. Les soldats se tenaient à distance, aussi respectueux que le permettait l'étroitesse de la chaussée. De l'autre côté on apercevait les feux des bivacs autrichiens.
Un petit groupe de soldats causaient à voix basse, non loin de l'endroit où se tenait le général.
— Que je porte une queue de chien en guise de plumet, disait l'un, si jamais j'ai assisté à une danse plus remarquablement entendue. C'est du vrai nanan,
à preuve que personne ne veut quitter la table, ni nous ni les Quinze-Beliques. Eh! Bibi-Tapin, as-tu encore une goutte d'eau-de-vie dans ta gourde ?
— A sec, major, répondit l'enfant en s'avançant.
— Faut la remplir à la cantine.
— Oui, mais elle est loin, la cantine : elle est avec la 7S8, à la division Masséna, de l'autre côté des marais.
— En voilà un joli pays, dit Rossignolet ; et dire qu'il paraîtrait voir qu'il y a eu dans les temps des gens qui ont fait des verses pour chanter l'Italie. Ciel bleu; il est propre, le ciel bleu, et des gueusards de marais où on enfonce jusqu'au cou.
— A preuve que Romulus y est resté! dit un soldat.
— Pauvre Romulus; etGringoire?
— Il est à l'ambulance.
— Et Torniquet?
— On ne sait pas où il est. Les Quinze-Reliques l'ont peut-être ramassé. Eu attendant, je donnerais bien une journée et demie de solde pour un verre d'eaude-vie I
— Et dire que nous sommes sur celte chaussée comme dans une ile déserte qui serait habitée provisoirement, reprit le soldat qui avait déjà parlé. Pas de communication, si ce n'est celle des dragées de toutes les grosseurs avec les Quinze-Reliques: pas de nouvelles des amis de la division Masséna!
— Ça, c'est tannant, je l'avoue! reprit Rossignolet. Quand on s'est donné une peignée en grand, on éprouve le besoin d'aller jacasser avec les amis de l'autre aile. Ici, bernique. On s'est battu aujourd'hui,' on se battra demain, et pas moyen de connaître lis événements de l'autre côté.
— Comme ça, demain, ce sera le bouquet, dit Bibi- Tapin.
— Tu l'as dit, mon fiston, bouquet numéro 1; le petit caporal s'est fourré dans la boule de faire battre, des entrechats aux Alvinzy et autres machin en icich, et tu battras la danse rrra et fia pour la patrie ; ça te va-t-il?
— Ça va, major 1
— Cet eufaut-là ira loiu 1 dit Rossignolet avec nue admiration subite. Je l'ai toujours dit; au reste, il est capable d'être un jour général.
— Alors, Bibi-Tapin, .tu me prendras pour ton brosseur, dit en riant le soldat.
— Je te le promets! dit l'enfant.
— Ahl cria une voix, voilà Torniquetl
— Torniquet, fit le major; d'où sort-il?
— De la vase, major ! répondit le soldat en s'approchant du feu.
L'uniforme du pauvre diable était méconnaissable : habit, pantalon, visage même, disparaissaient sous une couche épaisse de matière noirâtre et gluante, exhalant un parfum d'humidité vaseuse des plus prononcés.
— Tu sors du marais, dit Rossignolet ; je connais la sauce. Notre général en chef était dans ton genre quand nous l'avons ramassé, l'enfant et moi.
— Eh ! oui, je viens du marais.
— Et pourquoi y es-tu resté si longtemps?
— J'y suis resté le moins longtemps que j'ai pu.
— Comment?
— Je viens du torrent.
— Du torrent 1 s'écria Rossignolet; tu as traversé les marais?
— Eh! oui, en passant par l'Adige encore, et ce n'est pas ma faute, allez. Vous savez bien, à la dernière charge sur le pont, ce soir, quand Gringoire a été renversé par un éclat de mitraille...
— iOuî.
— Moi, j'ai été atteint aussi, mais sur mes buffleleries; j'ai pas été blessé, mais le choc a été rude et m'a envoyé par-dessus le pont. Je suis tombé dans le toi-
rent qui m'a emporté, et rudement encore... j'y voyais trente-six chandelles, et je ne sais même pas combien de temps je suis resté là dedaus. Quand je pus ouvrir les yeux, fêlai:, à sec, et il faisait nuit. Où étais-je? je n'en savais rien. J'avais l'estomac vide comme la caisse à Bibi-Tapin Je regarde, je ne vois rien ; j'écoute, je n'entends rien. Je m'aventure en avant, quaud j'aperçois une ombre qui passe, et je reconnais qui ? notre capitaine, le cito3-en Maurice Bellegarde.
— Le capitaine! s'écria Rossiguolet.
— Le capitaine! répéta Bibi-Tapin d'une voix émue. Il est ici?
— Eh! oui! de l'autre côté de l'Adige, car j'y étais, de ce côté-là.
— Le capitaine ici? reprit le major. Quelle bêtise! S'il était ici, il serait avec la 32e, à la tète de sa compagnie. Est-ce qu'il ser.ùt homme à nous laisser comme ça dans le gâchis sans nous aider un brin.
— Je te dis que c'était lui! cria Torniquet.
— T'avais la berlue !
— Mais non, je l'ai reconnu! à preuve que j'ai couru après, que je l'ai appelé et que j'allais l'atteindre, quand il m'est arrivé par derrière, de je ne sais où, une calotte, mais une calotte à poing fermé, capable d'assommer un bœuf bien portant. Je suis tombé à plat-ventre, le nez dans la vase; quand je me suis relevé, je n'ai plus rien vu.
— Plus rien? demanda Bibi-Tapin.
— Rien de rien.
— El le capitaine?
— Disparu.
— Tu vois bien que tu t'étais trompé! dit Rossignolet.
— Mais non !
— Mais si !
— Mais, sacrebleu! major...
— Torniquet! interrompit une voix brusque, avance à l'ordre; le général en chef te demande.
Torniquet se retourna brusquement : un officier était devant lui. Bonaparte, qui s'était levé depuis quelques mslants, se promenait à peu de distance. Torniquet fut conduit vers lui. Le général parut lui adresser quelques questions rapides, puis il donna un nouvel ordre sans doute, car Torniquet, remontant aussitôt la chaussée, s'éloigna en 'compagnie d'un guide.
— Où donc que le général envoie Torniquet? se demandèrent les soldats avec étounemeut.
Mais personne ne put répondre à la question.
— Mon capitaine! disait Bibi-Tapin à Rossignolet, il serait revenu, et nous n'en saurions rien!
— Eh ! non, pas possible ! répondait le major, c'est une craque de troupier. Le capitaine est à Venise à cette heure, c'est aussi sûr et certain que demain je te commanderai la charge dès que le jour sera revenu. Li-dessus, laisse-moi dormir, petit. Ah! si j'avais tant seulement un quart de quart de petit verre d'eau-deviel... Mais ouicbl... personne à l'appel.
Un quart d'heure après, Rossignolet dormait d'un sommeil profond, ses camarades l'imitaient, Bibi-Tapin seul ne dormait pas. L'enfant paraissait plongé dans de sombres réflexiuns. Se promenant lentement, il parcourait le terraiu du bivac, reveuaut sur lui-même et essayani, sans s'en reudre compte, de vaincre l'agitation de l'âme par celle du corps. 11 y avait longtemps déjà que Bibi-Tapin, oubliant ses fatigues et ses daugers, se livnil à celle promenade régu'ière, lorsqu'une main ferme s'appesantit soudain sur son épaule. L'enfant se retourna doucement et il reconnut
Junot, l'aide de camp du général eu chef, .1 > t blessa
encore, mais qui taisait toujours Sun se; vice avec un zèle infatigable.
— Mon général! (il l'enfant eu portant le revers de sa main droite à son front.
— Viens, dit Junol, le général en chef veut le parler à l'instant.
— A moi? murmura Bibi-Tapin, comme s'il n'eut pu en croire ses oreilles.
— Eh! oui! à toi; suis-moi.
Junol, faisant signe à l'enfant de le suivre, s'éloigna vivement. Bonaparte avait quitté la chaussée d'Arcole et s'était retiré depuis quelques instants à Rouco, où était dressée sa tente. Ce fui là que Junot conduisit Bibi-Tapin. Laissant l'enfant en dehors, l'aide de camp pénétra dans la lente de son général, mais ressortant presque aussitôt :
— Eulre! dit-il à l'enfant.
Bibi-Tapin était rouge comme une cerise et l'émotion faisait briller ses prunelles humides.