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LES PRISONS

Les Plombs, ces terribles prisons destinées à renfermer les criminels d'État à Venise, n'étaient en réalité autre chose que les combles du palais ducal, et c'est des larges plaques de plomb dont ce palais est recouvert que les prisons tirent leur nom. On ne pouvait parvenir jusqu'aux P/om6sque de trois manières, soit en passant par les portes du palais ducal (grande entrée des conseil.-), soit par celle du bâ iment des prisons situé de l'autre côté du caual (entrée des juges), soit enûn par le fameux pont des Soupirs (entrée ordinaire des prisonniers). Ces trois entrées n'aboutissaient pas à celle des cachots par trois voies différentes : elles conduisaient toules trois à une grande salle nommée la bussola, dans laquelle les inquisiteurs d'État s'assemblaient chaque jour. Le secrétaire des inquisiteurs avait seul la clef de cette pièce, clef qu'il ne confiait au geôlier que le matin au lever du jour, durant :e temps stnclemeut nécessaire pour faire le service des prisonniers.

Ce service fait, le geôlier remettait les clefs au secrétaire, lequel était demeuré dans la grande salle, de sorte que cet homme ne pouvait, dans aucun cas, faciliter la plus légère tentative d'évasion. Durant toute la journée le conseil des Dix s'assemblait dans la bussola, et, par le fait, gardait ainsi lui-même les prisonniers. Un puste d'archers se tenait toujours prêt dans la salle contiguô à celle du conseil. De ce système, qui faisait que le geôlier ne pouvait communiquer avec ses prisonniers qu'une seule fois par jour, résultait pour le conseil la certitude de la conservation de ses prisonnier, mais aussi pour les prisonniers la certitude non moins appréciable de ne jamais être exposés dans la journée aux visites maltendues ou aux tracasseries d'un geôlier méchant; ils demeuraient dans leur cachot vingt-quatre heures sans voir personne, sans entendre aucun bruit, mais ils demeuraient absolument seuls.

Les Plombs se trouvaient divisés sous les combles des deux faces du palais ducal : moitié au couchant, 11101 lié au levant. La gouttière des toits du côté du couchant donnait dans la grande cour du palais et présentait au-dessous d'elle un abîme de cent-vingt pieds de profoudeur ; l'autre gouttière donnait perpendiculairement sur le canal nommé liio Ui Patazzo, et sur lequel enjambait le pont des Soupirs.

Une énorme poutre, nommée trjave, qui traverse les cachuls dans toute leur longueur et s'interpose devant les étroites ouverture-, privait d'air et de lumière les malheureux prisonniers et les empêchait même de se tenir debout. Le plancher des eaehols était situe audessus do U .-aile des inquisiteurs et .iu dessus de ta bussola (salie .lu conseil ). si l'on a bien compris cette courte description des lieux, toute fuite des Plombs semblait donc chose matériellement impossible, car pi m la teuler, il eût fallu, ou percer le plancher et tomber dans l'une des deux salles, autres prisons coubtammeut gardées, ou percer la toiture, et alors com-

ment descendre soit dans la grande cour, soit daus lo canal? Aussi, jamais prisonniers n'ont-ils été mieux gardés que ceux du conseil des Dix.

Outre les Plombs, il y avait eucore d'autres prisons nommées les Quatre situées dans l'enceinte du bâtiment des prisons ordinaires, cachots vulgaires toujours obscurs, mais constamment éclairés par une lampe qu'on laissait allumée jour et nuit sans crainte du feu, car ces prisons sout toules en marbre. Là, les prisonniers avaient le privilège de pouvoir appeler le geôlier à toute heure ; mais les Quatre étaient des prisons sans réputation au cune: on y jetait pêle-mêle toutes sortes de gens des basses classes accusés de délits qui ne touchaient eu rien l'État. Les Plombs, eux, étaient spécialement réservés à la noblesse et aux criminels d'importance.

Puis, après les Quatre et les Plombs, les inquisiteurs d'État possédaient encore dix-neuf autres cachots, caves immondes, horribles, situées sous terre, dans le même palais ducal, et destinées à des malheureux que l'on ne voulait pas faire mourir, mais que l'on ne voulait plus laisser vivre. Ces caves se nommaient les Puits, et elles étaient bien nommées, car il y avait toujours dans leur intérieur deux pieds d'eau qui y pénétraient de la mer par la même grille au travers de laquelle filtrai^ un peu de lumière : cette grille n'avait qu'un pied carré. A moins que le. malheureux condamné à vivre dans ces cloaques impurs ne consentit à prendre constamment un bain d'eau salée, il était obligé de se tenir assis sur un tréteau, où. se trouvait une paillasse, et qui lui servait à la fois de lit et de garde-manger. Le malin on lui donnait une cruche d'eau, une maigre soupe et une ralion de pain de munition qu'il était obligé de manger de suite s'il ne voulait pas que ces aliments devinssent la proie des gros rats de mer qui abondaient daus ces horribles demeures. Ou cite, au siècle dernier, un homme nommé Béguelin, qui vécut trente-sept ans dans les Puits.

Mais cependant les prisons les plus fameuses étaient les Plombs, sous lesquels ou gelait en hiver et on subissait eu été le martyre de la suffocation.

Que le lecteur me pardonne la courte description qui précède, mais elle élait d'absolue nécessité, car c'est au ualais ducal que uous allons nous rendre, c'est sous le.- Plombs, aux Quatre et même aux Puits que nous allons successivement retrouver quelques-uns Ues priucipaux personnages de ce îecit.

Le jour venait de naître elles premiers rayons de l'auiore pénétraient dans un étroit couloir presque sombre, éclairé faiblement par une étroite ouverture grillée. .Sur l'une des extrémité- dece COUlolr donnait

une porte énorme, en chèni i^sif, toute bardée de

1er, verrouillée, cadenassée et i ruée de lêles dei gigantesques qui formaient des dessins Usures. L'autre extrémité du couloir communiquait, par un autre porte, avec un second couloir beaucoup plus vaste, qui s'enfonçait daus la pin ion, leur des balimentdj Ou était à l'étage supérieur du palais dm' .il.

Des pa.- lourds retentirent tout a coup dan.- le couloir; la première porto s'ouvrit et deux archers

Parlez I parlez! dit Urauie en lui saisissant les mains. (Page 150.,

app»i'urc.nt; derrière eux marchait uu homme à mine rébarbative, portant à la main uu trousseau de clefs colossales retenues ;es unes aux autres par un anneau de fer. Quatre autres archers fermaient la marche; m;>is ceux-là n'entrèrent pas, ils se tinrent à l'extérieur et l'un d'eux retira à lui la porte, qui se referma avec uu hruit sourd. Les deux autres archers et le geôlier se dirigeaient vers la seconde porte: elle était bardée de fer comme un chevalier du moyen âge. Le geôlier introduisit l'une des clef dans la serrure, fit jouer les verrous et ouvrit l'entrée d'une sorte de galetas long de six pieds, large de huit au plus, fort bas de plafond et daus lequel la lumière du jour ne devait jamais pénétrer.

— Allons! sortez, que l'on nettoie; dit le geôlier d'une voix rude.

Alors on put apercevoir dans l'ombre deux formes se mouvoir; puis des pas résouuèrent, et deux hommes, recouverts de vêtements sales, portant les che-

veux lorjgs, la barbe épaisse et inculte, s'avancèrent dans le couloir.

L'un d'eux s'arrêta devant un panier d'osier que tenait l'un des archers et d'où se dégageait un parfum assez peu agréable à l'odorat. 1

— Eh! fiston, dit-il eu s'adressaut au geôlier, à eu juger par le reniflement de la chose, le maître coq de l'endroit n'a pas mieux astiqué la ration d'aujourd'hui que celle d'hier et d'avant s'Iiier. Ce iricot-là vous à une odeur de chandelle bouillie qui me rappelle la bouillabaisse des Japonais.

— Si vous voulez mt-illeure nourriture qu'à l'ordinaire, il faut payer, dit le geôlier.

— Payer"? T'es malin, toi; et des douros? Ousque je les crccherai; les soutes sont vides.

Et le prisouuier frappa sur ses poches.

— Alors, il faut vous contenter de cela.

— Que! murmura l'autre prisonnier, si on avait tant seulement une pipe et une charge de tabac et un

LE TAMBOUR DE LA 32" DliMI-HKir.AlHî

Oignon! Mus, bernique; pays de malheur, vieux!

— Viens prendre le frais, répondit le premier, pendant que les cabiltots vont (aire le branle-bas du malin.

L es deux hommes s'approchèrent de l'espèce de soupirail qui permettait a la lumière de filtrer dans le couloir. C îttu ouvertUM était garnie die deux croix en fer enjambant l'une sur l'aulre, de manière à ce que les deux montants et les qualre bras Tonnassent des carrés r guliers.

Le premier des deux hommes leva les bras, saisît l'un des montants d'une m.iin, l'un des bras de l'autre, et s'éîevant à la force des poignets, il plaça sou visage à 1 1 hauteur du jour pratiqué. Le second prisonnier i i a la même manœuvre. Les deux tètes se touchaient.

— Eh 1 Mahurec, dit l'un des hommes à voix basse, relève un p ;u ce crochet.

— Tiens bo'n, Maucot! répondit Mahurec sur le même Ion.

I "s deux archers et le geô ier étaient entrés dans la prison et procédaient au nettoyage. Mahurec, bien a sure par un coup d'œil rapide qu'aueuu des homm s ne po iv lit le voir, coulracta lentement les nerfs de ses bras herculéens: le moulant de la croix de fer se courba doucement.

— Val lit-il en retenant son haleine-.

— Tiens bon ! nui' mura le Maucot.

Et le matelot, saisissant l'un des bras supérieurs de la croix que M-ihurec venait de desceller, le courba et le ca?-sa juste à son joint avec le montant. Levant le bras al irs, il laissa glisser le morceau de fer dans la manche de sa veste et il sauta a terne

« 0 il! dit Mahurec en retombant es dément sur ses pieds, j'aimerais autant me patiner suc un hauban par un vent d'oué que de prendre le frais a ce hublot de malheur! Eh! les autres, l'aménagement est-il terminé?

— Vous pouvez rentrer, dit le geôlier en s'elîaeanl. Les deux hommes rentrèrent dan- leur nrisou, et la

porte se referma sur eux. Tous deux, par un même élan, se précipitèrent vers celle porte et y collèrent leur oreille, tandis que LTëxpnssrin de la plus poignante anxiété se peignait sur leur \ isage. Quelques instants s'écoulèrent: ou entendait le bruit des pasdes archers et du geSLrëï tdbus le couloir, puis un bruit plus sourd retentit : c'était 1 1 s. coude porto qui se rel insil ace piso ond ré : a ■ aifaes dan cette

partie es Plombs. Mahuree eH le .Maucot demi ma root un in oui ut immobiles, i reg a ta.ii . uiutuciloinent avec des éclairs dans lis yeus et di aaits par

tout le corps. Enfin ils s'élancèrent dans les bras l'un de l'autre et ils s'étreignirent énergi |u imeulavec des ou tirs le soulagement el d»s exclamations ds joie folle.

— Ils n'ont rien vu, Maucot! dit Mahuiec

-i- Rien il rien, vieux ! El maintenant qu'ils relèvent l'avarie s'il veulent, ils ne sauront pas que c'est uous.

— Ht nous avons le joujou!

— Tiens I le voilà!

Et le Maucot, secouant sou bras, lit tomber dans sa

i- m un le morceau de fer pr venant de la croix.

Mahurec le prit cl l'examina avec une attention ex-

trème. C'était un bout de fer long d'eu viron un pied,

large de i Ire i ouces el épai • d'un bon pouce.

— Le marbre! dit vivement Mahurec.

Le Maui ot courut a i lit, oui va la paillasse et en relira un morceau de marbre noir as ez gran l, lui,/' a l'une de ses exln i I î, connue s'il eûl arraché violemment de L'ornementation qu'il devait loi mer.

Mahurec s'assit à terre, les jambes écartées; le Maucot l'imita; Celui-ci prit le marbre el le maintint des deux main» eu face do sou compagnon, Mahurec

tenait le morceau de fer : appuyant l'une des extrémités sur le tnarure, il se mit à frotter énergi que m i ni.

\u bout d'un quart d'heure de ce travail opiniâtre, il s'arrêta, releva le morceau de fer et l'examina en se peneliaut vers la lueur pale que le jour laissait parvenir jusqu'à la prison.

— Ah! (H le mateiol avec un cri do joie, le fer

la pierre est bonne ! tiens, garçon ! il y a une facette commencée : avant deux jours, nous aurons un poijgp .ni aie.u !

— Alors, il faut prévenir l'aulre! dit le Maucot avec des Irémi-senieuls dans la voix.

— Oui ! qu'il sache, que nous aussi nous allons nous mettre en besogne!

— Tonuerre! uous nous déhalerous d'ici, mat: 1 11 Mahurec lit un geste expressif en levant les yeux

vers le ciel. Le Maucot s'était approché du lit et l'avait déplacé; se couchant siirle côté, il appuya son oreille sûr le plancher et parut écouter avec une attention scrupuleuse*

T.uis petits c 'Ups résonnèrent au loin, comme si le bruit eiït eu, pour parvenir jusqu'au matelot, à traverser des murailles d'une épaisseur étrange. Le Maucot prit une petite pierre placée dans un angle, et frappa à sou tour trois coups sur le plancher.

— La.! dit-il. Le vi|ila avertL

— Maintenant, garçon, sVcria Mahurec, à l'œuvre! Nous avons vingt-quatre heures devant nous pour travailler.

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