‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 6 sur 220 · LE DOIS · texte numérisé non relu

LE DOIS

A la hauteur de la Gaude, le Var s'élargit considérablement : son lit est partagé par une foule d ilôts qui se succèdent sans interruption sur une longueur de plus de deux lieues. Sur la rive gauche, un grand bois s'étend jusqu'à la base des montagnes; ce bols sombre, touffu, qui n'est coupé par aucune roule, n'osi d'ordinaire fréquenté que par les chasseurs el les bûcherons. Il était dix heures du soir; le ciel était pur et [a briso soufflait avec une certaine violence, venant du sud cl apportant sur ses ailes les actes et salines émanations de la Méditerranée. La bols était silencieux, à peine le cri d< in de

nuit se faisait-il entendre dans les profondeurs des

Tout à coup, d,m- L'endroit le plus épais du bois, un er craquement retentit, on eût dit des bran, sèches foulées aux pieds par un promeneur nocturne. Effectivement, une otahre se détacha daus le Léi et un homme apparut dan- uuc autour de lui : ses yeux, habitués Bans doute à r

rite, distinguèrent ce qu'ils cherchaient, car sans hésiter l'homme s'avança dans un étroit sentier qui serpentait sous une arcade de verdure naissante. Cet homme élait Jaccopo, le berger de la ferme aux Chats- Huants. Quand il eut fait deux cents pas environ, il s'arrêta, prêta l'oreille, puis il se remit en marche. Au bout de quelques instants, il s'arrêta de nouveau. Une seconde ombre se détacha d'un arbre et se glissa vers le berger, qui se trouva face à face avec un homme de haute taille, aux membres musculeux, à l'encolure puissaute, aux cheveux et à la barbe de nuance claire, qui devait évidemment être rousse en pleine lumière.

— Bonsoir, Jaccopo! dit en italien l'homme dont on ne pouvait distinguer les traits dans les ténèbres.

— Bonsoir, monsieur le marquis, répondit le berger en employant la même langue.

— Eh bien! quelles nouvelles?

— Cela a marché comme vous l'aviez prédit.

— Tu as vu le chef d'état-major?

— Oui.

— Tu lui as raconté l'histoire?

— Dans tous ses détails.

— Et qu'a-t-il dit?

— 11 a paru fort embarrassé. Il a dû envoyer des officiers à la ferme.

— Très bienl Tu as eu soin de raconter partout les assassinats en accusant les Français?

— J'ai passé ma matinée à courir les villages.

— Parfaitement! Que disent les paysans?

— Ils sont fuiieux, et ils appellent les Autrichiens à grands cris.

— Ils viendront. Beaulieu sera ici avant quinze jours, le temps de battre le petit général que ces imbéciles ont nommé; Bonaparte battu et son armée en fuite, l'armée autrichienne entrera en France. Alors...

— Alors, interrompit Jaccopo, nous serons récompensés de tous nos efforts et nous pourrons agir en grand.

— Naturellement.

— Faudra-t-il retourner au quartier-général? reprit Jaccopo après un silence.

— Sans doute, répondit celui que son interlocuteur avait salué du titre aristocratique de « monsieur" le marquis ».

— Le général Berthier voulait me faire reprendre, mais je n'ai pas voulu me laisser pincer sans avoir reçu vos ordres.

— Tu as bien fait.

— Maintenant il n'y a aucun inconvénient à me montrer à Nice?

— Aucun. Laisse-toi arrêter même s'il le faut. Cela ne fera que mieux.

— Très bienl Et la demoiselle?

— Elle est en sûreté.

— A la Maison Xoire?

— Non!

— Où donc alors ?

— Cela ne te regarde pas, répondit sèchement le marquis. Maintenant, il faut s'occuper du citoyen Maurice Bellegarde.

— Le lieutenant de la 32e? l'officier d'ordonnance du général Berthier?

— Oui.

— Mais il n'est plus à Nice ; il est en mission, il est parti hier matin.

— Je le sais, mais il faut le surveiller.

— Ce sera fait. Et M. de Neoules?

— Jaccopo! dit le marquis d'un ton ironique, lu es un peu trop cuieux, mon garçon ; il faut que je te doiin^ un bon conseil; tu es nouvellement eurégimenté sous mes 'ordres: jusqu'ici j'ai été satisfait de toi, mais prends garde! je n'aime pas l'exagération de zèle,

même daus l'intention la meilleure. Si je me suis parfois montré confiant envers toi, c'est qu'il m'a plu d'agirainsi; ne cherche donc pas à te prévaloir de ta position. »

Jaccopo baissa la tète sans répondre.

— Tiens! reprit le marquis après un silence. Jaccopo étendit la main, et on entendit un son

argentin comme celui produit par une bourse bien gonflée, lancée et reçue.

— Monsieur le marquis a-t-il de nouveaux ordres à donner à son serviteur? reprit le berger.

— Aucun, dit le marquis. Retourne à Nice, et attends?

Jaccopo s'inclina, tourna sur ses talons et reprit sa marche se dirigeant vers le Var. Le marquis le laissa s'éloigner, puis, quand il l'eut perdu de vue, il rentra dans l'épaisseur du bois. Deux hommes blottis au pied d'un chêne gigantesque l'attendaient.

— Jaccopo est décidément trop intelligent! dit le marquis à voix basse; il faudra s'en défaire à la première occasion.

— On y songera ! répondit une voix, et une ombre sèche, longue, mince comme celle d'un squelette, se dressa lentement.

— As-tu donné des ordres relativement à Maurice? demanda une autre voix.

— Oui, répondit le marquis, mais l'affaire est grave, et pour l'exécution il ne faut s'en rapporter qu'à nous.

— Qui agira alors?

— Pick.

— Moi? reprit le personnage dont l'ombre osseuse se détachait en noir sur le tronc du chêne.

— Toi-même; je t'expliquerai tout. Pour le présent, il faut expédier un courrier à Beaulieu; que les Autrichiens attaquent au plus vite, tandis que l'armée française manque de tout.

— Je partirai cette nuit, si tu le veux, dit la seconde voix.

— C'est cela! Maintenant, en route! la petite nous attend, et celte fois je ne veux pas la perdre!

Les trois hommes disparurent à leur tour dans la profondeur des fourrés. Pendant ce temps, Jaccopo avait gagné la lisière du bois et se disposait a descendre le Var en suivant le cours de l'eau. Il s'arrêta avant de quitter le dernier bouquet d'arbres.

— Hum ! fit-il en se parlant à haute voix, le marquis a ses idées et moi j'ai les miennes. On verra bien ! En attendant, je me tiendrai sur mes gardes. Les Autrichiens pourraient me payer cher les nouvelles que je sais !...

Et Jaccopo, secouant la tète, se remit en marche. Comme il s'avançait vers la rivière, il s'arrêta encore et prêta l'oreille; puis il fit un geste comme s'il eût voulu dire qu'il se fût trompé, et il continua sa route. Cependant, à peine eut-il quitté le bois qu'une ombre rapide s'élança de derrière un massif et disparut dans les herbes de la plaine. On eût dit le corps d'un gros animal ou celui d'un enfant qui eût bondi à la poursuite du berger italien. Jaccopo continuait sa marche sans avoir rien remarqué.

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