‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 53 sur 220 · IK PLAN · texte numérisé non relu

IK PLAN

Quand, après avoir quitté le palais de Saint-Marc, on a doublé la douane, on s'engage dans les eaux d'un canal nommé \à.Gi\tdeccà, canal par où il faut absolument meut passer alors que l'on veut aller de Venise soit à Mestre, soit à Fusiue. A l'extrémité de ce canal est une petite ile, dernier maillon de celte chaîne dont la lagune relie les anneaux, l'un des points extrêmes de la vieille cité républicaine. Cette ile, fort petite et qui est la première battue par les flots durant la tempête, sert de laiiie-lame à Venise. De tout temps elie n'a jamais possédé qu'une habitation, maison et jardin, et n'a par conséquent appartenu qu'à un seul pro priétaire. Sans doute le casino qu'elle renferme avait dû être construit jadis par quelque riche, patricien jaloux de ses plaisirs et ennemi d'un indiscret voisinage.

A la fin du siècle dernier, ce casino avait un corlaine réputation à Venise : on racontait que son ancien propiétaire s'y était pendu, disaient les uns. y avait été pendu, disaient les autres, saus qu'on eût pu jamais deviner la cause de celle mort violente. L'opinion publique, s'emparant du eôlé mystérieux de e trépas, avait forgé fables sur fables, bientôt, la superstition aidant, ou en étail arrivé à faire du casino un lieu de sabbat, dont ne pouvait approcher aucun- bon chrétien. Aussi, après la mort du propriétaire, le casino était demeuré inhabité, et, bien qu'il eût été mis eu vente, il n'avait trouvé aucun acquéreur, lorsqu'en 179o le bruit avait couru subitement que le casino avait été acheté. Par qui? Ou n'eu savait rien. Seulement, ce que les versions constatèrent, c'est que la nuit, de lempsàaulre, une gondole accostait l'escalier et que l'on voyait briller une lumière derrière les vitres des fenêtres. C'était là, au reste, tout ce qu'on avait pu constater, el, en dépit des efforts des curieux, jamais ou n'avait pu voirie visage d'aucun des visiteurs.

Eu 1796, les choses étaient encore eu même étal; les habitants des îlots voisins voyaient, une ou deux foisla semaine, i asser une gondole, toujours par une nuit noire; puis la gondole touchait la terre, une lumière éclairait l'intérieur du casino, ou apercevait quequefois des ombres glissant derrière les rideaux : mais on n'entendait aucun bruit, même en s'approchanl, el le jour venu, le casino élail de nouveau désert.

Ce soir-là, où il y avait fêle au palais Foscari, le casino mystérieux était illuminé intérieurement comme les nuits où le visitaient se-- hèles inconnus. Deux heures du matin venaient de sonner à Saint-Marc, quand une gondole, glissant sur le canal de laGuù/ecca, atteignit l'Ilot, le contourna et vint accoster par U à celui de la ville, ('.eux qui arrivaient, ne pouvant être vus que de la haute nier, se me Uieul doue ainsi a l'abri des regards indiscrets. Deux hommes quittèrent la lente, sautèrentsur l'escalier de marbre et pénétrèrent daus l'intérieur du casino. Une lampe, éclairant faiblement le vestibule, permit aux deux hommes do diriger leurs pas. Au moment où ils s'avançaient vers une porle placée au Coud, celle porte s'ouvrit el un gondolier parut sur le seuil. Le gondolier échangea avec 1rs deux hommes un geste rapide

et s'effaça pour les laisser pénétrer dans une pièce

de vaste dimension vigoureusement éclaire par des lampes suspendues.

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

Roquefort! s'écrli Cumpariui avec étonnement. (Page loo.)

— Camparini est rentré? dit l'un des hommes en voyant la porte se refermer sur eux.

— Sans doute, répondit l'autre, sans quoi nous eussions attendu sous le vestibule comme d'ordinaire.

— Sais-tu, Pick, que Camparini a une singulière man'ère de procéder vis-à-vis de nous!

Pick regarda fixement son compagnon.

Chivasso se rapprocha de Pick, et, baissant la voix de manière à ce que le son ne franchit pas au delà de la distance qui le séparait de =>on interlocuteur:

— Camparini est le Bot du bagne, soit, reprit-il; mais il bous traite trop en sujets.

Pick regarda de nouveau Chivasso. Un léger silence régna dans la pièce.

Eu ce moment le bruit d'un pêne glissant sur une gâche retentit, et Campariui fil son entrée dans la pièce. Saluant de la main ses deux compagnons, il se dirigea vers un siège et y prit place, invitant de la main Pick et Cbivasso à l'imiter. Une petite table roulante était voisine: Ci-npariui l'attira à lui, la plaça

entre ses jambes, et appuyant ses deux coudes sur sou plateau iuscruté de cuivre:

— Roquefort est absent par mon ordre et pour le besoin de nosaffaires, dit-il; mais nous pouvons causeï Sius lui. Ètes-vous disposés à m'écouter?

— A tes ordres, répondit Chivasso.

— Morbleu! fit Pick en souriant, quel air solennel pour en arriver aux conclusions les plus simples! Nous sommes enfin au bout de nos travaux, nous avons atteint le but, nous n'avons plus qu'à nous féliciter mutuellement et a partager les millions gagnés par nos soins et par nos fatigues.

— Le crois-tu? demanda Camparini.

— Pardieu! si je le crois. La situation n'ed-elle pas limpide? Ça, très cher, expliquons-nous une bonne fois catégoriquement, et u'ayous plus entre nous de ces apparences de mysières bonnes à en imposer aux sots. Ce que nous voulons est parfaitement défini depuis longtemps : ce sont les millions des Niorres,

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ceux des d'Horbigny et ceux de la baronne de Sarvide ; est-ce vrai?

— Parfaitement, répondit Camparini en regardant froidement son interlocuteur; après"?

— Après, poursuivit Pick. Les millions de la baronne de Sai ville ont été légués à TJranie et à Lucile de Ganlegrelles par un premier acte autheutique fait par la baronne; par un second acte, postérieur à celui-là, l.ucile a été écartée de la succession et Uranie déclarée seule et unique héritière de la baronne; est-ce vrai?

— Toujours vrai.

— Seulement je ne m'explique pas très clairement la cause de ce second acte et l'avantage exclusif donné à Uranie.

— Tu te l'expliqueras peut-être plus tard, répondit Camparini. Continue !

— La baronne de Sarville n'a pas émigré; donc ses biens n'ont pu être confisqués et sont demeurés siens : e'.le est morte, l'année dernière, sans avoir changé les formes de son dernier testament. Donc TJranie hérite ■ le sa tante.

— Parfaitement raisonné I

— Or Uranie est entre mes mains, et son futur époux, le vicomte de Siguelay, y est également. Donc, pour contraindre Uranie à nous céder sa fortune, il ne s'agit que de la placer entre deux choix qui ne la feront pas hésiter : la perte ou la liberté de celui qu'elle aime. Le vicomte est sous les Plom'is, mais son sort dépend de nous; donc la situation devient des plus simples, ]e le répète, et entre nous et la possession de la fortune de la baronne, il n'y a qu'un pas.

— C'est possible, dit Camparini, mais ce pas comment le ferais-tu !

— Rien de plus aisé. Uranie est majeure; elle fera, en faveur d'un tiers que nous lui désignerons, un acie en bonne forme par lequel elle s'engage a renoncer à l'héritage de la baronne, sous prétexte qu'ellen'y a aucun droit. La baronne a jadis beaucoup aimé lord llarbing, cela est notoire, on les a vus nombre de fois ensemble, ils devaient se marier... Que diable! le premier enfant trouvé de quatre ou cinq ans ferait notre affaire. Uranie ne voudrait pas hériter au préjudice du petit-cousin... Qu'en penses-tu?

— Pas mal! lit Camparini eu secouant la lèle. Nous voilà donc en possession des millions de la baronne, grâce à, ton sublerfuge. J'y consens; passons aux millions des d'Horbigny.

— Oh! s'écria Pick, pour ceux-là, c'est plus simple encore. Du moment que Blanche de Niorres a refusé l'héritage de madame do Suiul-Gervais, cet héritage revenait de droit à la fille du comte dlAdore. Or, la tille du comte est morte, et tu eu sais quelque chose...

— Passons 1

— ('..Ile fille est morte: le comte étant écarté par les expressions de la donation, la fortune revient au cousiu germain de madame de Saint-Gervais, lequel n'est autre que ce jeune vicomte de Siguelay actuellement emprisonné sous leé Plombs.

•— Parfaitement exact ; ensuite ?

— Nous n'avons qu'un moyen d'acliuii sur le vicomte, ma s ee innyrii d'action est mlaillible. il aime Uranie .If i : mlev relies : qu'Crauie soit menacée de tortures et de mon, le vicomte abandonner» tuus les millions ne d'Huntxigay pour la sauver.

— C'est le même moyen appliqué envers Lrauie et envers le vicomte.

— Pourquoi non, si ee moyen et bon?

— Cela asl vrai, et je m'incline devant ta sagesse. Le i> ni les millions des n [on es.

— L'unique héritier de la famille est en notre p sion, qu'il hunlc d'abord, lui: nous hériterons insuite, nous.

Camparini regarda fixement Pick.

— Le petit-fils du conseiller héritera de son grandpère, soit, dit-il; admettons même qu'il soit déjà en pos-essiou de ses biens. Ce petil-lils a douze ans, c'est un enfant miueur, comment hériterons-nous de lui?

Pick regarda à sou tour le jRoî du bagne : les deux hommes semblaient se tàter mutuellement et jouer l'un avec l'autre comme deux tigres qui doivent finir par s'entr'égorger.

— Quelle question me fais-tu? répondit Pick. Le moyen n'est-il pas trouvé depuis longtemps et tout n'est-il pas convenu? Pourquoi auriuns nous laissé vivre Maurice Bellegarde, si nous u'avious pas eu besoin de lui pour cette affaire? Le petit-fils du conseiller est mineur, donc il ne peut m tester ni disposer de ses biens avant sa majorité, et cette majorité n'arrivera que dans de longues années. Jusque-là, nous ne pourrions rien faire; mais si l'enfant mourait, au contraire, la fortune des Niorres passerait sur la tète de Maurice Bellegarde, son unique parent.

— D'accord.

— Or, Maurice aime. Lucile de Cantegrelles, Lucile est en notre puissance, donc...

— Troisième édition du même moyen, interrompit Camparini.

— Pourquoi pas, s'il est infaillible?

— S'il est infaillible, il faut toujours l'employer.

— Mais... dit Pi< k avec impatience.

— Mais l'est-il? voilà la question! interrompit brusquement Camparini.

— Comment! tu doutes...

Camparini ne répondit pas. Se levant lestement, il parcourut la pièce, paraissant profondément réfléchir, puis il revint vers ses deux compagnons, dont l'un, Cinvasso, n'avait point encore prononcé une parole, et, s'asseyaut devant la petite table :

— Chers amis, dit-il après un court silence, Pick avait raison tout à l'heure : l'instant est venu d.3 dérouler mes plans sans en laisser le plus petit côté dans l'ombre. Nous sommes les trois chefs de l'entreprise, nous nous devons des communications complè. les, et je commence. VoM où nous eu sommes.

Camparini, en achevant ces mots, tira le tiroir de la petite table et y prit quatre liasses de papiers recouvertes chacune d'un carton de nuance différente : le premier rouge, le second jaune, le troisième vert, et le quatrième noir. Kejetaut négligemment sur un siège voisin le eahier jaune, le vert et le noir, il prit le rouge et l'ouvrit.

— Affaires de Niorres, dit-il en appuyant la paume de sa main sur le manuscrit. II y a ici, chers amis, une grande résolution a prendre, il y a à tracer une route fort difficile à suivre : je ne vous le cache pas, bien qu'en ait dit uotre auu Pick.

— Cependant, fit observer Pick, la fortune des Niorres revient de droit à l'unique descendant de la famille, cela n'est pas à contester.

— Sans doute.

— Ce descendant est l'enfant que monsieur de Niorres a coulié a Saint-Jean cl qui porte, gravées sur son lira,, les armes de sa famille.

— Nous savons cela.

— Eh bien! cet enfant existe, et la preuve qu'il le, c'est qu'il est a deux pas de nous, dans cotte

maison.

— D'aecord; l'enfant est entre nos mains, comme Uranie et Lucile y sont, comme Mabuiec, le Maue<l ut le vicomte soi.t sous le.-. Plomb f, mais ce n'es! qu'un premier pas lait, et il faut avancer encore pour ,U 1 1 ■ 1 [ i .1 1 c le but.

— Cependant, rien n'est plus facile que de faire reconn >Ura l'en Ca.nl pour ce qu'il ost.

— Loi nt t'y pivndr.ii--l u ? demanda Cimparini.

— Lu confiant son petit-fils a SainUJeau, M. de

LE TAMBOUR DE LA ;;> DEM I- 1! Il ICADE

là*

Niorres lui a remis un acte signé de sa main et déclarant que l'enfant, portant gravées sur le bras lu» armoiries de sa famille, est bien le fils de son fils. Cet acte suffit.

— C'esl-à-dire qu'il suffirait.

— Comment?

— Oui : il faudrait l'avoir.

— Il faudrait! s'écria Pick en appuyant sur le mot.

— Oui, répondit nettement Camparini, il faudrait!

— Mais cet acte, tu l'as; M. de Niorres l'a remis à Saint-Jean, et Saint-Jean, c'était toi. Cet acte, je l'ai tu entre les mains; de Sommes avait failli le l'enlever, mais tu l'avais conservé; où est-il?

— Avec les atitres, répondit Cam pariai.

— Hein? cet acte était avec les papiers que tu as livrés?

— Oui.

Lu silence suivit cet échange de paroles. Pick paraissait foudroyé, anéanti. Cbivasso avait tout écouté sans prononcer un mot.

— Alors, reprit Pick, nous n'avons plus aucune preuve de l'identité de cet eufant ?

— Aucune, répondit Camparini. Cet acte était la seule preuve valable, et il n'est plus en notre possession.

— Mais alors les millions des Niorres peuvent nous échapper?

— Je le crains.

— ïonuerre! s'écria Pick avec fureur, je ne comprends rien à ta conduite, Camparini.

Chivasso lui posa la main »ur l'épaule.

— Patience, dit-il, je crois que nous comprendrons tout à l'heure. Passons maintenant à l'affaire de la laronne, celle-ci est claire?

— Un peu moins que l'autre, dit Camparini.

— Hein? firent à la fois les deux hommes.

— Urauie hérite de la baronne, soit, et nous obtiendrons les millions d'Lrauie eu menaçant le vicomie, j'y consens; mais il faut d'abord qu'Uranie hérite, et pour hériter des gens, il faut que ces gens soient morts...

— Eh bien? fit Pick, qui était suspendu pour ainsidire aux paroles s'échappant des lèvres sèches du Roi du bagne.

— Eh bien! mes chers amis, j'ai de puissants sujets pour croire qu'à cette heure la baronne, que nous supposions morte, est en excellente santé.

— Impossible! s'écria Pick"; alors de ce côté encore...

— Il faut attendre.

— Mais les millions des Saint-Gervais, les millions du vicomte.

— Ah ! ceux-là appartiennent bien à M. de Signelay, et M. de Signelay est bien en notre pouvoir.

— Doue ses millions à lui...

-- Seront à nous quand M. de Signelay aura consenti a nous les abandonner.

— Eh bien ! il faut qu'il consente.

— Il faut...

La porte en s'ouvrant brusquement interrompit le Roi du bagne, un homme se rua dans la pièce; cet homme avait les vêlements en lambeaux ei il ruisselait d'eau de la lète aux pieds, comme s'il venait d'être trempé dans la lagune.

— Roquefort! s'écria Camparini avec étonnement et en faisaut uu pas vers le nouveau venu. (Jue s'est-il passé? d'où sors-lu?

— Du canal! répondit Roquefort en se jetant dans un fauteuil.

— Du canal! dit Pick avec stupéfaction. Et qui t'y avait jeté.

— Moi-même.

— Comment? pourquoi?

— Pour m'échapper, pardieuJ

— 'l'échapper! dît Camparini avec violence, que dis- tu donc? Je no comprends pas.

— Je dis, reprit Roquefort, que notre police est mal faite, que tu es mal servi, Camparini; car tandis que nous agissons en pleine sécurité, nous sommes entourés d'ennemis puissants et dangereux.

— Hein ? fit Camparini en se redressant de toute la hauteur de sa longue taille, tu es fou. Que l'est-il arrivé? Parle donc.

— Il m'est arrivé que j'ai été pris, enlevé, capturé, pendant qu'un autre prenait ma place et t'espionnait, toi, Camparini.

Camparini saisit les mains de Roquefort et, les secouant avec violence :

— Ce que tu dis est faux ! s'écria-t-il.

— Ce que je dis est vrai.

— Impossible, le dis-je! Croire à les paroles serait douter de ma puissance, tu mens ! Tu obéis à qu l|ue plan ourdi contre moi, mais malheur sur ta tète, Roquefort, ma main est lourde et je t'écraserai.

Camparini était effrayant à coutemp'er, il était d'une pâleur extrême, sou front était plus blanc que l'ivoire, ses sourcils horriblement contractés, ses lèvres serrées ; ses yeux lançaient des gerbes lumineuses : il élreignait les mains de Roquefort a lui briser les os. Le bandit poussa un cri de douleur.

— Je dis vrai, repnl-il, pourquoi meutirais-je. et si je voulais agir contre toi, pourquoi reviendrais-; o me mettre entre tes maina?

Camparini passa sa mam sur son front.

— Tu as été enlevé ce soir'? reprit-il.

— Oui, dit Roquefort, c'était...

— Quand? interrompit Camparini.

— Il y a quelques heures à peine.

— Oh cela?

— Au palais Foscari.

— Etait-ce pendant le bal?

— Oui; au moment où tu passais dans la galerie, la foule nous sépara; j'allais te rejoindre quand j'aperçus uu homme de ma taille, de ma tournure, vêtu comme moi en Arménien, qui s'élançait sur tes traies. Je voulus m'elaucer à mon tour, la foule me barra le passage; je voulus crier, une main se posa sur mon épaule et un canon de pistolet s'appuya sur ma poitrine; puis, avaut quejepu=se tenter uu mouvement, je fus renversé et je disparaissais derrière une cloison par une porte secrète qui s'était subitement ouverte.

— Après, après? s'écria Camparini en voyant Roquefort s'arrêter.

— J'étais dans une obscurité profonde. Je demeurai là plus d'une heure sans pouvoir rien distinguer, entendant au-dessus de ma tète le bruit du bal qui continuait. Enlin des mains nie saisirent, m'enlevèrent, m'emportèrent et me jetèrent dans une gondole dont les gondoliers étaient tous masqués.

— As-tu remarqué un signe, quelque chose, le moindre indice?

— Rien absolument; c'était une gondole particulière, peinte eu noir.

— Les gondoliers ont-ils parlé?

— Pas un seul n'a prononcé une parole; tous étaient masqués.

— Qu'a-t-ou fait de toi?

— Ou m'a attaché les mains et on m'a placé sous la tente, pu:s la gondole est partie. Où allait-elle, je l'ignore. Je n'avais qu'une pensée, un désir, une volonté, r. devenir libre. J'usai les liens qui me garrottaient en les frottant contre l'un des montants de la tente, et une lois détaché, je déchirai l'étoffe du rideau et je m'élançai. Alors la gondole se mit à ma poursuite; mais je suis bou nageur, lu le sais, et je déjouai toutes recherches.

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— Mais tu as entendu parler pendant qu'on te poursuivait?

— Rien, pas un mot!

— Cela est étrange/

— C'est ainsi cependant. Une fois à l'eau et ayant dépisté ceux qui me cherchaient, je m'orientai; je reconnus le canal et le casiuo... et me voilà!

Pick et Chivasso se regardaient sans mot dire: Campariui rélléchissait.

— Mais, s'éeria-t-il tout à coup avec un mouvement de colère terrihle, si tu avais été pris alors que je passais dans la galerie, à qui donc ai-je parlé, moi?

— A celui qui avait pris ma place, répondit Roquefort.

— Celui-là connaissait le secret de la rosace, il m'a compris et il a agi !

Revenant sur Roquefort, Camparini le saisit brusi|uomenl à la gorge.

— Toi seul connaissais ce secret! s'écria-t-il avec rage, toi seul l'as vendu!

Roquefort était pourpre, il étouffait.

— Je suis innocent! murmura-l-il; encore une fois, pourquoi serais-je revenu si j'étais coupable?

— Pour mieux me tromper.

— Je te jure...

Camparini lâcha Roquefort.

— J'ai tort! dit-il, je m'emporte sans raisonner ; mais cel'ii qui t'a remplacé a écoulé ma conversation avec le baron, il a surpris ce que j'ai dit à Uranie...

Camparini s'arrêta.

— Qui cela peut-il être? se demauda-t-il.

— Oii! dit Pick en s'avançant, si Jacquet était à Venise!...

— Jacquet est à Milan! répondit Camparini, cela est incontestable; qui donc est Venise?

Camparini S3 promenait à grands pas; ses compagnons n'osaient lui parler. Il était évident que le terrible Roi du Bagne touillait son esprit inventif pour découvrir la clef du mystérieux événement que venail de lui révéler Roquefort. Tout à coup il s'anèla, prit un marteau et frappa sur un timbre; un gondolier entra et se tint immobile sur le seuil de la porte.

— Qui est rentré? demanda Camparini.

— Ou seul, répondit le gondolier, Lucien. Camparini réfléchit encore.

— Fais-le venir, dit-il.

Quelques instant après, le singulier personnage que nous avous déjà rencontré à Vérone, ce malheureux dont le visage couturé attestait les douleurs subies, lit son entrée dans la pièce. Camparini échangea avec Chivasso un rapide regard que ne purent surprendre ni Pick ni Roquefort.

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